L'Autriche face à son histoire

L'Autriche fête ce 12 novembre le centenaire de sa République. On sait comment elle a fini: par la catastrophe de l'Anschluss. Le début de l'histoire montre pourtant qu'elle avait su engager des réformes chères à la gauche.

Le 6 novembre à 19 heures 38 exactement la tour Uniqa, dont les 75 mètres de haut dominent les immeubles qui bordent à Vienne le canal du Danube, s’est couverte de soixante-huit noms défilant en énormes bandes lumineuses sur sa façade : ceux d’habitants juifs du 2ème arrondissement de la capitale qui ont péri durant les pogroms de la Nuit de Cristal ou en déportation, victimes d’un régime nazi dont l’Autriche a été partie prenante pendant sept ans, jusqu’à la capitulation de l’Allemagne hitlérienne. Sans cesse parmi ces noms revient le chiffre 1938, l’année de l’Anschluss. Conçue par une compagnie d’assurance qui lui prête la façade de son siège viennois, avec le concours du Centre de documentation de la Résistance autrichienne, cette installation lumineuse est une preuve spectaculaire du chemin accompli par l’Autriche pour se confronter à un passé longtemps tabou.

Après guerre, le pays que Hitler avait réduit au rang d’« Ostmark » (Marche de l’Est), mais où il rêvait d’installer, à Linz, la grandiose capitale du 3ème Reich, s’était vite accommodé de la thèse, fournie par les Alliés, selon laquelle il avait été « la première victime » du nazisme. Le reste, c’est-à-dire la coopération opportuniste et parfois fanatique de la population à l’appareil d’extermination, fut passé sous silence ou dissimulé sous le sucre d’une Autriche aimable, patrie de la valse et de l’impératrice Sissi.

 Le choc de l’affaire Waldheim

 On trouvait à Vienne une plaque commémorative sur chaque maison où avaient habité Mozart et Beethoven, mais pratiquement rien sur la période tumultueuse de l’entre-deux-guerres ou les années qui ont suivi l’Anschluss. Jusqu’au choc de l’« affaire Waldheim », en 1986 : l’ancien secrétaire général des Nations unies, dont les activités au sein de la Wehrmacht ont été révélées cette année-là durant une campagne présidentielle, où il était le candidat du camp conservateur, a été élu par une majorité d’Autrichiens, ulcérés qu’on puisse leur reprocher « ces vieilles histoires ».

Sorti en octobre en Autriche, le documentaire de Ruth Beckermann La valse de Waldheim montre avec quel acharnement les dirigeants du parti chrétien-démocrate ÖVP ont soutenu leur candidat, allant jusqu’à choisir pour slogan « Jetzt erst recht » (Maintenant plus que jamais), comme un défi lancé au reste du monde.

Dans la rue comme dans la bouche des hommes politiques, les attaques venimeuses contre la « Côte Est » (une expression codée visant les milieux juifs nord-américains) ravivaient un antisémitisme presque intact, dont le flamboyant inventeur de la « droite populiste » en Europe, Jörg Haider, rejeton d’une famille nazie, n’hésitait pas à faire usage pour flatter la frange extrémiste du Parti de la liberté, le FPÖ. Devenu gouverneur du Land de Carinthie, Haider a osé vanter dans un discours la « politique de plein emploi du 3ème Reich » et honorer de sa présence des réunions d’anciens de la Waffen-SS, tandis qu’un éditorialiste du principal tabloïd autrichien, le Kronen Zeitung, lu alors par près de la moitié de la population, publiait des poèmes à peine cryptés pour célébrer l’anniversaire du Führer.

Ainsi était l’Autriche, il y a trente ans.

 Mais la retentissante affaire Waldheim avait aussi sonné le réveil d’une « autre Autriche ». Pour le cinquantenaire de l’Anschluss, en 1988, ce fut un déluge de livres, de conférences, d’expositions, de pièces de théâtre explorant le passé nazi. La plus connue est Heldenplatz (Place des Héros) de Thomas Bernhard, mise en scène par le directeur du Burgtheater, l’Allemand Claus Peymann, qui déchaîna les fureurs : en imaginant le désespoir d’un juif revenu d’exil, mais obsédé par les clameurs de la foule en liesse aux pieds d’Hitler, l’écrivain autrichien avait touché un point sensible. On peine à se représenter aujourd’hui les réactions outrées d’une partie de l’opinion, le désaveu exprimé par les politiques, les éditoriaux enflammés, le tas de fumier déversé devant le théâtre et les vociférations dans la salle le soir de la première.

Dix ans plus tard, en 1998, le chancelier social-démocrate Franz Vranitzky reconnaissait pour la première fois lors d’un acte officiel la responsabilité de l’Autriche dans les crimes nazis. A la même époque, après que des œuvres d’Egon Schiele eussent été saisies à New York à la demande de familles juives spoliées, le pays adoptait une loi contraignant tous les musées publics à vérifier la provenance des œuvres en leur possession, un texte législatif qui malgré ses imperfections reste un modèle en Europe.

Aujourd’hui il n’est pas en Autriche de collection d’art, de monument, de statue ou de nom de rue qui n’aient été passés au crible de l’histoire du 20ème siècle. Le Karl-Lueger-Ring, devant l’université de Vienne, a été rebaptisé Universitäts-Ring (Cours de l’Université) en souvenir des centaines d’enseignants et des milliers d’étudiants qui en furent bannis au nom des lois raciales, plusieurs décennies après que le maire de la capitale, le chrétien-social Karl Lueger, eut attisé les passions antisémites. Le passant qui longe le tribunal de grande instance de Vienne peut lire des plaques l’informant qu’en ces lieux ont siégé des tribunaux iniques, et qu’y ont été guillotinées sous le régime nazi plus de 1 200 personnes, pour la plupart membres de la Résistance. Les cadavres décapités des condamnés pouvaient servir ensuite aux dissections de la faculté, indique une exposition sur l’héritage nazi de la médecine, présentée au Josefinum. Au cœur d’une zone piétonne du 9ème arrondissement, des dizaines de clés rappellent que de nombreuses familles juives habitaient le quartier et en ont été chassées après l’Anschluss.

Du musée Freud à celui des arts appliqués en passant par le musée juif et le mémorial aux victimes de l’antisémitisme sur Judenplatz, à chaque pas ou presque on bute sur le « passé brun » de la ville. Au point que cette veine mémorielle devient une attraction en soi, certes moins populaire que le château de Schönbrunn ou celui du Belvédère, mais qui draine un flot croissant de visiteurs. Les dates commémoratives – comme celles de la libération du camp de Mauthausen ou de la Nuit de Cristal - sont intégrées dans le calendrier, ritualisées, presque aseptisées, remarque l’hebdomadaire Falter.    

 Une République autrichienne « sous-estimée »

 En trente ans l’Autriche a donc fait, souvent dans la douleur, un long chemin vers son propre passé. En 2018, la situation semblait mûre pour que le pays puisse à la fois célébrer le centenaire de la République, fondée au sortir de la Grande Guerre sur les décombres de l’empire des Habsbourg, et commémorer le souvenir des victimes du régime nazi. Ces deux axes ont convergé dans l’ouverture, le 10 novembre, d’une Maison de l’Histoire de l’Autriche (HdGÖ) consacrée au dernier siècle, dont le concept a donné lieu à d’innombrables discussions. Elle a été installée dans des locaux exigus (800 mètres carrés : un « sprint de soixante mètres pour un siècle d’histoire », ironise le quotidien de centre-gauche Der Standard) mais dans un lieu chargé de symboles : au sein du palais en arc-de-cercle, sur la Place des Héros, qui arbore le balcon d’où le Führer s’est adressé jadis à la foule des Viennois, en mars 1938.

S’il a fallu abandonner l’idée de rénover le balcon (le coût des travaux aurait absorbé le budget annuel du musée), l’exposition inaugurale, intitulée Aufbruch ins Ungewisse (Départ pour l’incertain) met en relief des moments-clés de la naissance d’une identité autrichienne, du journal tenu par Sigmund Freud, témoin de la chute de la double monarchie, au brouillon du traité d’Etat par lequel l’Autriche a retrouvé en 1955 sa pleine souveraineté après dix ans d’occupation des troupes alliées, où le paragraphe évoquant sa responsabilité dans les crimes du régime nazi a été biffé.  Sur ce parcours mouvementé veille le grand cheval de bois imaginé par le sculpteur Alfred Hrdlicka pour se moquer de Kurt Waldheim, qui prétendait n’avoir adhéré à une organisation étudiante nazie que pour faire de l’équitation. Des années durant le cheval du Club républicain - le petit groupe d’intellectuels et d’artistes qui contestait sa candidature – a été le fidèle compagnon, traîné sur des roulettes, de toutes leurs manifestations.

Il a même repris du service en 2000, quand le chancelier conservateur Wolfgang Schüssel décida de gouverner avec le FPÖ de Jörg Haider. Alors inédite au sein de l’Union européenne, cette alliance entre la droite classique et un parti issu du nazisme avait entraîné des mesures d’isolement diplomatique de l’Autriche, à l’instigation de Jacques Chirac et du chancelier allemand Gerhard Schröder. Ironie :  le centenaire de la République autrichienne est célébré aujourd’hui alors que l’Autriche est de nouveau gouvernée par une coalition entre les chrétiens-démocrates de l’ÖVP et la droite populiste du FPÖ.

Or, malgré ses efforts pour se défaire de son passé « brun », ce parti qui représente un bon quart des électeurs puise encore, comme au temps du défunt Haider, l’essentiel de ses cadres dans le vivier des confréries étudiantes « combattantes » (car adeptes des duels au sabre), souvent marquées par une idéologie d’extrême droite. Xénophobie et méfiance envers l’Europe « bruxelloise », rhétorique anti-islam et vision conservatrice de la famille, admiration pour des hommes à poigne comme Viktor Orban ou Vladimir Poutine caractérisent le FPÖ qui a été à deux doigts, en 2016, de porter son candidat à la présidence.

 C’est dans ce contexte que s’inscrit la célébration du centenaire de la République autrichienne. Le FPÖ est l’héritier d’un courant « national-allemand » qui ne voyait pas d’avenir pour l’Autriche en dehors d’une unification avec l’Allemagne. Dans les années 1980, Jörg Haider fit scandale en déclarant que l’Autriche n’était qu’une « fausse-couche » de l’Histoire et des militants du FPÖ ont persisté jusqu’en 2012 à honorer, chaque année au mois de mai, les soldats tombés pour l’Allemagne hitlérienne.

Il y a un siècle l’idée que l’Autriche n’était pas viable en dehors d’une union avec sa grande voisine faisait l’objet d’un large consensus, y compris chez les sociaux-démocrates : la République proclamée à Vienne le 12 novembre 1918 fut d’abord appelée « Republik Deutschösterreich » (République austro-allemande) car elle réunissait l’essentiel de la population germanophone de l’ancien empire, l’Assemblée nationale provisoire ayant aussi approuvé à l’unanimité le principe d’une annexion immédiate à l’Allemagne. Ce n’est que sous la pression des Alliés que l’Autriche s’est résignée à suivre son propre destin.

 Cette République qui ne croyait pas vraiment en elle-même fut pourtant capable de réaliser, dans sa première phase, de solides avancées institutionnelles et sociales. L’Autriche s’est dotée en 1920 d’une Constitution, rédigée par le grand juriste Hans Kelsen, qui était assez moderne pour que celle d’aujourd’hui en ait gardé l’esprit et, pour l’essentiel, la lettre. Pourquoi le pays n’a-t-il pas basculé alors vers la révolution communiste, suivant l’exemple des « Républiques de Conseils » qui ont soulevé au printemps 1919 la Bavière et la Hongrie ? A en croire le pacifiste Stefan Zweig, dont le livre écrit après l’Anschluss, Le monde d’hier, est teinté de nostalgie pour la Vienne brillante du début du siècle, c’est parce que les Autrichiens auraient plus que d’autres peuples le goût du compromis.

En fait, explique Oliver Rathkolb, directeur de l’Institut d’histoire de l’Université de Vienne et conseiller de la HdGÖ, c’est surtout parce que les députés autrichiens s’étaient, dès la fin du mois d’octobre 1918, emparés d’un pouvoir laissé en déshérence par la monarchie en déroute : « Il y a eu une sorte de révolution parlementaire, doublée d’une révolution fédéraliste et d’une révolution sociale ». Car le Parlement autrichien (qui réunissait les trois courants structurant alors le champ politique : sociaux-démocrates, chrétiens-sociaux et nationaux-allemands) a pris d’emblée des mesures progressistes, par exemple d’accorder le droit de vote sans distinction de sexe dès l’âge de vingt ans ou de limiter la journée de travail à huit heures. « La social-démocratie autrichienne, dit encore Rathkolb, qui pense que la Première république a souvent été « sous-estimée » à cause de la catastrophe nazie, a très vite étouffé le feu de la révolution des Conseils ».

Il y eut bien une tentative dans ce sens, à laquelle participèrent le journaliste Egon Erwin Kisch, chef de la Garde Rouge, ou l’écrivain Franz Werfel, mais elle n’eut pas d’impact populaire. Et les nouvelles autorités du pays savaient manier les symboles : elles avaient ainsi réquisitionné le palais de Schönbrunn, jadis résidence de l’empereur, pour donner plus de confort aux enfants mal nourris des prolétaires.

S’attaquant en priorité à la crise du logement dans la capitale, où avaient afflué de nombreux réfugiés venus de l’Est, les sociaux-démocrates ont soumis les classes aisées à un impôt destiné à financer un ambitieux programme de construction de HLM de qualité, les Gemeindebauten. Ils sont devenus la vitrine de la « Vienne rouge » et un laboratoire du changement social et culturel. En quinze ans la santé de la population a été nettement améliorée, la tuberculose a reculé.

Malgré ces succès, la tradition démocratique était encore récente et fragile. Dès le milieu des années 1920, tandis que les protestants se reconnaissaient plutôt dans le national-socialisme allemand, nombre de catholiques autrichiens ont lorgné du côté du fascisme instauré en Italie par Benito Mussolini, qui avait à leurs yeux deux avantages : il préservait la monarchie et les prérogatives de la religion.

La montée en puissance du national-socialisme (il a recueilli en 1933 plus de 41% des suffrages aux élections municipales d’Innsbruck, bastion traditionnel du catholicisme), l’instabilité croissante, les affrontements de rue quasi quotidiens entre militants nazis et sociaux-démocrates, ont poussé les conservateurs sur la voie de l’autoritarisme. En février 1934, l’armée régulière écrase à la mitrailleuse une grève insurrectionnelle déclenchée en catastrophe par les sociaux-démocrates, et le chancelier Engelbert Dollfuss, épaulé par les élites militaires et la hiérarchie catholique, met en place un « Etat corporatiste » où les libertés publiques sont largement supprimées.

 Le mythe Dollfuss

 Pour les sociaux-démocrates, il s’agit d’un « austro-fascisme » inspiré du modèle mussolinien, alors que les chrétiens-démocrates de l’ÖVP ont vivement contesté un tel qualificatif, gardant même jusqu’à une période récente un portrait de Dollfuss en bonne place dans les locaux de leur groupe parlementaire : d’avoir été assassiné par les nazis en aurait fait un martyr de la démocratie. Dans Der Mythos Dollfuss (Le mythe Dollfuss), un ouvrage publié en Autriche en 2014, l’historienne française Lucile Dreidemy raconte en détail quel incroyable culte – 125 places et 50 rues portaient son nom rien qu’au Tyrol ! - le régime austro-fasciste a voué au chancelier défunt, devenu une figure christique justifiant les plus honteuses compromissions, dont la « réconciliation » de son successeur Kurt Schuschnigg avec Hitler, en 1936.

La nature du régime autoritaire et clérical qui a gouverné l’Autriche jusqu’à l’Anschluss fait encore débat. Mais la directrice de la HdGÖ, Monika Sommer, dont le musée se veut un « laboratoire de l’Histoire » plus qu’une « maison de la vérité », a tranché : c’était bien une « dictature ». Une dictature qui s’avèrera pourtant au moment crucial faible et pusillanime, incapable de résister à la poussée de l’Allemagne hitlérienne.

 Cette histoire souvent mal connue des Français est aussi la nôtre. Samedi 10 novembre, à Vienne, des pro-européens convaincus tels que l’écrivain Robert Menasse, l’universitaire Ulrike Guérot ou l’acteur Peter Simonischek ont décoré le balcon du Burgtheater d’un grand drapeau bleu étoilé de jaune, les couleurs de l’UE. « Vive la République européenne ! », a lancé Simonischek. Comme ses compagnons, il pense que la construction d’un espace politique commun est la seule réponse efficace au retour menaçant des nationalismes.

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