Au Festival de Vienne, critique désenchantée du capitalisme

Début en fanfare pour le Festival de Vienne, qui cherche à sortir de la bulle élitaire : Diamante, le spectacle de l’Argentin Mariano Pensotti sur une cité idéale du capitalisme à l’ère néo-libérale, est une prouesse logistique dans un lieu résolument décentré. Et une réflexion grinçante sur les rêves d’un monde meilleur face à la triste réalité.

Monté en 2018 pour la Triennale de la Ruhr – qui a investi dans l’ouest de l’Allemagne les anciennes centrales et usines sidérurgiques désertées par la mondialisation -, le spectacle de l’Argentin Mariano Pensotti sur la décadence d’une cité idéale du capitalisme à l'ère néo-libérale, Diamante, a fait l’ouverture du Festival de Vienne, les Wiener Festwochen (du 11 mai au 16 juin), au moment où celui-ci cherche à se renouveler en sortant de sa bulle élitaire.

« Ouverture » est à prendre dans le sens d’élargissement géographique et social, autant que de geste inaugural. Au lieu des territoires balisés du Museumsquartier, à deux pas du Ring et des grands musées viennois, les premières représentations du festival – Diamante et le ballet aCORdo de la chorégraphe brésilienne Alice Ripoll, sur les brutalités policières dans les favelas de Rio, mais aussi la « sculpture vocale » de la Marocaine Bouchra Ouizguen, ou encore l’expérience, fondée sur le cri, que la Belge Sarah Vanhee mène avec des habitants du coin – se sont déroulées à la Donaustadt (Ville du Danube), au nord-est de la capitale. De loin le plus « jeune » arrondissement viennois, puisque la moyenne d’âge y est inférieure à 30 ans, ce nouveau quartier compte déjà 180.000 habitants et son développement se poursuit, comme le prouve l’omniprésence du logo de Signa, l’entreprise immobilière du milliardaire tyrolien René Benko.

La Donaustadt n'est pas destinée aux plus modestes ni aux immigrés arrivés depuis peu en Autriche. Sa clientèle-cible, ce sont les couches moyennes, en particulier les familles soucieuses d’offrir à leur progéniture des espaces verts, des équipements sportifs de qualité et de bonnes écoles. Mais déplacer une partie du festival vers cette zone éloignée de la « bulle » des élites viennoises, presque au bout de la ligne de métro numéro 1, est un pari sur l’avenir. Et un enjeu majeur pour la municipalité social-démocrate de Vienne, qui gouverne avec les écologistes tout en constatant, à chaque élection, qu’elle perd du terrain dans ses bastions traditionnels face au FPÖ d’extrême droite.

Le festival, qui fut dès les années 1980 une vitrine de la Vienne progressiste, peine à se réinventer depuis le départ de Luc Bondy. La personnalité du metteur en scène suisse a marqué les Wiener Festwochen – notamment quand il a eu l’idée, pour protester contre l’entrée en 2000 de l’extrême droite au gouvernement autrichien, d’y inviter l’Allemand Christoph Schlingensief. Cet adepte du happening avait organisé, dans des conteneurs à côté de l’Opéra et avec de vrais demandeurs d’asile, un jeu de télé-réalité féroce sur le thème de la xénophobie.

La question taraude aujourd'hui la plupart des festivals établis en Europe : comment attirer un nouveau public, alors qu’Internet a bouleversé les habitudes de consommation culturelle et que la démographie urbaine a changé ? Dans l’ancienne capitale des Habsbourg un habitant sur deux est né à l’étranger, et la part de ceux qui grandissent en milieu musulman ne cesse de croître - un élève sur cinq désormais dans les écoles primaires et secondaires. Les communautés serbe ou turque, nombreuses à Vienne, disposent de leurs propres circuits culturels. Et les affiches annonçant au-delà du Gürtel (le boulevard périphérique) les prestations de tel orchestre ou de telle chanteuse des Balkans n’ont rien à voir avec celles qui font dans le centre ville la promotion des expositions à l’Albertina ou des concerts au Musikverein. Ces deux mondes s'ignorent.

A Vienne plus encore qu’ailleurs la « haute tradition » du théâtre, de la musique classique et de l’opéra donne un sentiment de vase clos et d’entre soi étouffant, l’homogénéité sociale s’accommodant sans problème des audaces artistiques : les pièces iconoclastes d’Elfriede Jelinek affichent toujours complet lorsqu’elles sont présentées aux Festwochen.

Il s’agit donc d’élargir les rangs d’un public averti sans sombrer dans la démagogie. C’est à cette tâche que s’est attelée la nouvelle conseillère pour la culture de la Ville de Vienne, Veronica Kaup-Hasler, qui a longtemps dirigé à Graz le Steirischer Herbst (Automne Styrien, un rendez-vous artistique d’avant-garde). Elle s’appuie sur le nouvel intendant des Festwochen, le Belge Christophe Slagmuylder, nommé jusqu’en 2024 - l’expérience multiculturelle et bi-linguiste de la Belgique compliquée est sans doute un bon entraînement aux réalités viennoises.

La jonction avec le public habituel du festival a été assurée, jeudi 9 mai, par un discours de l’historien américain Timothy Snyder, professeur à Yale et souvent hôte de l’Institut des sciences humaines de Vienne, un partenaire des Festwochen. Sur Judenplatz, la place de l’ancien ghetto médiéval où a été érigé un monument commémorant la déportation des juifs autrichiens, l’auteur de Bloodlands a rendu hommage au projet européen, seul capable selon lui de transcender les délires impérialistes des siècles passés.

Il fallait en revanche un lieu hors norme – en l’occurrence la Erste Bank Arena, imposant stade de hockey sur glace - pour accueillir Diamante, qui reconstitue sur une dizaine de scènes différentes les lieux emblématiques d’une ville minière fictive, installée il y a un siècle dans le nord de l’Argentine. Le nom de son fondateur, Hügel, rappelle ironiquement celui de la « villa » des Krupp à Essen, en fait un palais avec son innombrable domesticité, ses salles de bal et le majestueux bureau réservé à l’empereur Guillaume II, qui commanda tant de canons à la famille Krupp-Thyssen.

Interprétée par des acteurs argentins (du Grupo Marea), allemands et autrichiens, la pièce conçue par Pensotti est découpée en trois actes, les spectateurs se déplaçant à leur gré entre les petites maisons où se déroulent au même moment des scènes de huit minutes. Elles racontent les drames intimes des personnages mais aussi la décadence collective de cette enclave longtemps repliée sur ses privilèges, et défendue par une clôture contre les « pauvres » du dehors. Mais pas, évidemment, contre les avatars du capitalisme : le management de Goodwind (Bonvent, le nom de l’entreprise) rogne d’abord les avantages du personnel, puis oblige les gens à faire des boulots dégradants avant de les expulser. Un scénario, hélas, connu.

Goodwind ayant cessé d’exister après sa fusion désastreuse avec une multinationale, Diamante doit être vidée et transformée, en parc à thème ou autre chose. Des milices échappant à tout contrôle écument les rues. Abandonnés à eux-mêmes par les adultes et basculant dans le mysticisme, un petit groupe de jeunes s'apprête à incendier la ville maudite, pour que les dieux pré-hispaniques puissent de nouveau habiter les marais qu’elle avait jadis recouverts.

Cette fable cruelle suppose une prouesse technique : la coordination parfaite de scènes jouées simultanément. Ce qui n’est pas évident, comme l’a montré le fait que les acteurs ont dû interrompre et recommencer une séquence. La superficie occupée par le spectacle, au sens propre comme au sens figuré, a pour corollaire un manque de profondeur, que l'auteur tente de compenser en faisant défiler sur un écran, au-dessus de la "vitrine" de ces saynètes, des pensées plus ou moins profondes et des citations de haut vol - Foucault, référence obligée d'un bout à l'autre de la planète. Mais on reste captivé, comme dans un feuilleton télévisé, par les aléas des couples qui se séparent ou se reforment, et ceux d’une campagne électorale où l’on peut croire un moment que le vaillant petit parti de gauche va l’emporter sur l’horrible candidate néo-libérale: une telenovela, écrit un journaliste de la télévision publique ORF, dont les spectateurs deviennent "éditeurs et monteurs".

Bien sûr nous retrouvons en filigrane des traits de la biographie de Mariano Pensotti, dont le père fut engagé dans la guérilla marxiste contre la dictature et qui s’identifie clairement, quoique de manière désenchantée, à la critique de gauche du néo-libéralisme. Parmi les personnages figure un responsable syndical tenté de se laisser corrompre, avant de devenir le candidat du parti de gauche – et d’atterrir en prison. Un metteur en scène déchu, époux de la candidate néolibérale, travaille pour lui avant de retourner sa veste dans l’espoir de relancer sa carrière. Des ossements humains, reliques des crimes commis jadis par la dictature, émergent d’une fosse clandestine.

Les fictions que l’on invente à partir des utopies survivront-elles aux utopies elles-mêmes ? Telle est la question qui hante ce spectacle. Et au-delà des Wiener Festwochen, notre monde.

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