Joëlle Stolz
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

100 Billets

1 Éditions

Billet de blog 15 juil. 2022

Joëlle Stolz
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Dans la sphère germanique, les intellectuels s'opposent sur la guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine a chamboulé le monde germanique. L'Autriche se retrouve presque seul pays neutre avec la Suisse. Intellectuels allemands et autrichiens s'interrogent sur la meilleure attitude dans ce conflit, tandis que la méfiance envers Washington risque de prendre de l'ampleur.

Joëlle Stolz
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'influent ministre allemand de l'économie Robert Habeck, qui se définit lui-même comme un "idéaliste pragmatique", vient de faire un tour en Autriche. Un petit voisin fier d'être numéro 1 dans l'Union européenne pour les énergies renouvelables: 79,2% en 2018 (en France c'était moins de 15%), avec une part prépondérante de l'hydraulique. Si Habeck s'est entretenu avec son homologue autrichienne Leonore Gewessler, elle aussi écologiste, ce n'est pas seulement pour admirer le système qui permet de distribuer de l'eau chaude à nombre de foyers à Vienne grâce à la combustion des déchets ("Nous n'avons pas ça en Allemagne"). C'était pour discuter la question qui taraude l’Europe : aurons-nous assez de gaz l'hiver prochain ?

Bien qu'en Autriche le gouvernement, une coalition des conservateurs avec les Verts, ait pratiqué jusqu’alors la méthode Coué (pas de panique, nous ne manquerons de rien), on commence à préparer l'opinion à des plans de rationnement et certains réclament des limitations de vitesse drastiques. L'opposition d'extrême droite, le FPÖ, enfourche le cheval de la vie chère en réclamant un référendum sur le bien-fondé des sanctions contre Moscou.

La neutralité, un bouclier?

Depuis que la Suède et la Finlande ont décidé d'abandonner leur neutralité pour adhérer à l'OTAN, l'Autriche se retrouve un peu seule dans l'UE. Elle peut certes faire équipe avec son voisin helvétique - la Suisse est toujours le premier pays où se rendent les dirigeants autrichiens -, et les sondages montrent que la population reste très attachée au principe de neutralité, comme au service militaire.

Cette neutralité n’est plus ce qu'elle était en 1955, lorsque le pays a embrassé cette doctrine pour échapper à la partition subie par l'Allemagne et obtenir le départ des derniers soldats soviétiques. Elle a été interprétée de manière à permettre à l'Autriche de participer de façon pacifique à nombre de missions européennes. Mais la conviction qu’elle serait un bouclier contre la dureté du monde reste très ancrée dans la population, comme l'était le pacifisme post-nazi de l'Allemagne. La présence menaçante d'un bloc communiste juste de l'autre côté de la frontière a imprégné les mentalités.

De là à dire que l'Autriche met la tête dans le sable, il n'y a qu'un pas. Qu'elle soit dépendante à 80% du gaz russe, et que peu de temps après l'annexion illégale de la Crimée Poutine ait été reçu fort gentiment à Vienne, y a provoqué des remous. Même si cette proportion doit être relativisée : les sources d'énergie fossile comptent pour environ 20% du « mix » en Autriche. Le gaz est surtout important pour certaines industries ainsi que pour le chauffage.

C'est sur cette toile de fond que s'est développé depuis fin avril un vif débat dans la sphère germanique sur l'attitude à adopter dans le conflit en Ukraine. Il est surtout mené dans les médias allemands, ce qui n'a rien d'étonnant puisque nombre d'intellectuels autrichiens n'atteignent la notoriété que lorsqu'ils figurent dans des titres prestigieux comme l'hebdomadaire de Hambourg Die Zeit et le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung (SZ), ou le quotidien de référence de la Suisse alémanique Neue Zürcher Zeitung (NZZ).

Les partisans d'un "compromis" avec Poutine

Le premier pavé dans la mer d'indignation et de solidarité qui a suivi l'invasion a été lancé, fin avril, par le magazine féministe Emma, animé à Cologne par l'Allemande Alice Schwarzer. L'Autrichien Peter Weibel, théoricien de l'art contemporain (il fut le "chien" tenu en laisse dans les années 1960 par la plasticienne Valie Export), a rédigé avec cette figure du combat pour les droits des femmes une lettre ouverte adressée au chancelier allemand social-démocrate Olaf Scholz, signée par 28 personnalités dont le comédien Lars Eidinger, le chansonnier Konstantin Wecker ou la romancière Juli Zeh, rejointes en quelques jours par près de 200 000 personnes.

Ce texte (https://emma.de/artikel/offener-brief-bundeskanzler-scholz-339463), mettait en garde contre le risque d'une troisième guerre mondiale - on redoutait alors l'utilisation d'armes nucléaires - et plaidait contre la décision de fournir des armes offensives à Kiev. Cela ne pouvait que prolonger le conflit, dont la seule issue était un "compromis" reposant sur l'abandon à la Russie de la Crimée et des "républiques séparatistes". Il a été aussitôt taxé de pacifisme naïf, ou pire, de défaitisme. Avant même sa mise en ligne sur change.org, le philosophe Jürgen Habermas, illustre représentant de l'École de Francfort, avait salué dans le quotidien SZ le virage radical opéré par Berlin au profit de Kiev.

Et ceux qui poussent aux livraisons d'armes

Puis a été publiée début mai dans Die Zeit une contre-lettre, rédigée, notamment, par les écrivains autrichiens Daniel Kehlmann et Eva Menasse, le musicien Igor Levit ou la Prix Nobel de littérature Herta Müller : selon eux, il était parfaitement justifié de livrer à Kiev des armes lourdes. Phrase-clé : "Celui qui veut une paix négociée, qui ne repose pas sur la soumission de l'Ukraine aux exigences russes, doit absolument renforcer la capacité de celle-ci à résister et affaiblir au maximum celle de la Russie à faire la guerre".

Né en 1944 à Odessa d’une Allemande de Russie et d’un officier de la Wehrmacht, Weibel en a rajouté une louche en soulignant dans le quotidien viennois Der Standard que la vraie cause du conflit serait l’extension vers l’est de l’OTAN et qu’il s’agirait donc d’une « guerre par procuration » - des arguments chers au Kremlin. Selon lui les millions de gens qui fuient l’Ukraine fuient aussi un « état failli » à la corruption galopante, et Dubcek a eu bien raison de ne pas « sacrifier son peuple » en 1968, quand il a demandé à ceux qui voulaient défendre le Printemps de Prague de ne pas résister par les armes au bulldozer du Pacte de Varsovie puisque c’était « sans espoir ».      

La découverte des massacres commis par les troupes russes a fait taire quelque temps les partisans d’un « compromis » avec Poutine.

Nouvelle offensive des pacifistes

Fin juin la controverse a rebondi avec une nouvelle lettre ouverte dans Die Zeit, adressée cette fois à l’Occident et réclamant un « cessez-le-feu immédiat », les conséquences du conflit, telles que la pénurie de céréales ou d’engrais, pouvant entraîner « une déstabilisation globale » de la planète. Ce texte, que les critiques trouvent plus nuancé que la « pétition d’Emma » mais qui reste sur la même ligne (https://www.zeit.de/2022/27/ukraine-krieg-frieden-waffenstillstand), se félicite que l’Ukraine ait pu résister à l’invasion russe grâce aux sanctions économiques et aux livraisons d’armes décidées par ses alliés occidentaux.

Pourtant, « plus ces mesures s’installent dans la durée, moins clair est le but de la guerre », une victoire totale de l’Ukraine avec récupération des territoires occupés devenant « irréaliste ». C’est pourquoi l’Occident doit se demander « quels buts il poursuit, et si continuer à livrer des armes est la bonne voie ». S’ils veulent vraiment favoriser des négociations, les Occidentaux devraient intégrer leurs mesures contre Moscou dans une « désescalade progressive », car on ne saurait partir du principe que Poutine ne veut pas négocier.  

Parmi ses vingt signataires on retrouve Juli Zeh, mais aussi le cinéaste Alexander Kluge (qui signa jadis le même manifeste en faveur d’un cinéma engagé que Volker Schlöndorff, Wim Wenders et Werner Herzog), le très médiatique philosophe Richard David Precht ou l’écrivain d’origine bulgare Ilija Trojanow.

Le romancier autrichien Josef Haslinger, qui l’a également signé, s’en explique dans un entretien au Standard. Il ne veut pas être témoin de cette guerre d’attrition où la jeunesse ukrainienne est tuée ou mutilée, et qui semble n’avoir d’issue pour l’instant que dans le surarmement des deux camps. « Aucun ne peut gagner ». Une occasion a été perdue, fin mars, de s’unir sur la neutralité de l’Ukraine. Maintenant la balle est à Washington car en définitive ce sont eux qui peuvent décider de l’ouverture de négociations. Ce n’est pas de l’antiaméricanisme de dire ça, mais une critique du comportement actuel de l’OTAN. Et si seuls sont habilités à s’exprimer sur un tel sujet les stratèges militaires, « alors on peut fermer l’espace démocratique ».

Nourrir le crocodile

Cette lettre ouverte est loin d’avoir fait l’unanimité. Beaucoup pensent qu’il faut rester inflexible à l’égard de Poutine. Dans le Standard l’éditorialiste Paul Lendvai, 92 ans, un Juif d’origine hongroise contemporain de la Shoah et de l’oppression communiste, fustige les « défaitistes neutres », tels la milliardaire suisse Magdalena Martullo-Blocher, une politicienne conservatrice qui a mis en garde contre « l’effondrement de toute l’économie et civilisation européennes » à cause de la guerre en Ukraine, ou le président de la Chambre économique autrichienne Harald Mahrer, lui aussi un conservateur, lequel s'est demandé si les sanctions économiques contre la Russie avaient été "bien réfléchies". Ceux qui prêchent l’apaisement sont pour Lendvai comparables à celui qui nourrit un crocodile dans l’espoir « d’être dévoré en dernier ».

Dans la NZZ les Allemands Alexander Rothert, qui a travaillé auprès du Haut Représentant en Bosnie-Herzégovine, et Oliver Rolofs, ancien responsable de la communication à la Conférence de Munich sur la sécurité, reviennent en détail sur le refus européen de livrer des armes aux Bosniaques assiégés à Sarajevo. C’est au contraire parce que Washington a donné à l’été 1995 de l’armement lourd à la Croatie et à la Bosnie que les agresseurs serbes ont été repoussés. Il faut faire aujourd’hui la même chose avec l'Ukraine, l’histoire ayant montré depuis Munich sur quoi pouvait déboucher une politique d’accommodement : « parfois sur un génocide ». 

Méfiance envers Washington  

On voit pourtant s’exprimer un malaise, celui de générations qui avaient grandi aux cris de « Plus jamais Auschwitz, plus jamais Srebrenica » et n’ont plus à affronter en personne l’épreuve de la guerre. Comme dans l’ex-Yougoslavie, les pays occidentaux ne paient pas eux-mêmes le prix du sang. C'est une différence majeure avec la Seconde Guerre mondiale, référence obligée dans ce conflit. Le film de William Wyler récemment rediffusé par Arte, The Best Years of Our Lives (Les plus belles années de notre vie, 1946), qui retrace les difficultés de trois anciens combattants à réintégrer la vie civile, montre à quel point ce fut vrai même pour les Américains, qui avaient perdu plus de 400 000 soldats, notamment sur les champs de bataille du Pacifique.

Début mai Weibel tirait le constat dans son entretien au Standard que l’Allemagne (qui incluait alors l’Autriche) n’avait plus après 1945 qu’une « hégémonie morale », qu’elle serait en train de perdre. Il était consterné de voir le débat actuel utiliser « la rhétorique de l’annihilation » plutôt que celle de la démocratie. « Ce n’est pas seulement un phénomène allemand, c’est ici que la discussion émerge mais bientôt toute l’Europe sera concernée ».

Il y a dix semaines son discours était inaudible. Il risque de rencontrer à l’avenir un plus grand écho. Car un élément qui dominera à l’automne le sommet des vingt premières économies mondiales (le « G20 ») est la méfiance nourrie par une bonne partie de la planète envers la stratégie des États-Unis, que beaucoup perçoivent comme à géométrie variable : agressive quand cela les arrange (invasion de la Grenade ou de l'Irak), défensive des valeurs universelles à d'autres moments. Ce ressentiment est très partagé en Amérique latine, en Afrique, dans le monde musulman, en Asie. Les Occidentaux ont mis quelque temps à s’apercevoir que la situation n’était plus du tout la même qu’il y a encore deux décennies. Comme la guerre en Ukraine, le débat est loin d’être clos.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte