La France devient «verte»

Jusqu'à très récemment les Français ont résisté à la pensée écologique. Ce texte, dont une version plus courte est publiée par le quotidien viennois de centre gauche Der Standard le 14 juillet, alors que le ministre autrichien de la santé Rudi Anschober - un Vert - était invité à Paris, s'efforce d'expliquer pourquoi.

Marseille, Lyon, Bordeaux, Besançon, Strasbourg, Grenoble – sans oublier Paris où la socialiste Anne Hidalgo a été réélue avec un agenda écologiste : fin juin une « vague verte » a balayé la France lors des municipales. Même si l’abstention était élevée, surtout dans les quartiers populaires, c’est un signal clair. A l’automne 2019 un sondage montrait déjà que 85% des Français plaçaient l’environnement en tête de leurs préoccupations pour ce scrutin, avant l’emploi.

Pourtant mes compatriotes ont longtemps boudé l’écologie. Le premier candidat vert, l’agronome René Dumont, n’a obtenu que 1,32% des voix à la présidentielle de 1974 et durant les quatre décennies suivantes les « écolos » n’ont guère dépassé 3,5% (sauf aux européennes), occupant des strapontins dans des gouvernements socialistes. Chez nous un Joschka Fischer aux affaires étrangères était impensable. Au point qu’une ministre écologiste, Cécile Duflot, a parlé de « complexe du bonsaï » à propos de ces partis « petits et résistants » mais « qui ne veulent pas grandir ».

Le poids du nucléaire

Le scepticisme des Français est d’abord dû, selon le journaliste du Monde Stéphane Foucard, auteur de plusieurs ouvrages sur la manipulation de l’information scientifique, à la « sainte alliance » qui s’est nouée « entre la caste dominante des scientifiques français, les physiciens, et de Gaulle ». Faisant de l’arme nucléaire la garante de l’indépendance de la France, le pouvoir gaulliste lançait aussi dans les années 1960 un vaste programme civil afin de produire l’énergie électrique. Le secteur fournit aujourd’hui quelque 220.000 emplois et a sonné l’alarme quand Emmanuel Macron a nommé en 2017 le populaire Nicolas Hulot comme ministre de l’environnement. Quinze mois plus tard celui-ci a démissionné parce qu’il avait trop souvent eu le dessous face aux puissantes industries nucléaire et agro-alimentaire.  

Que beaucoup de Français dorment tranquilles à côté des 19 centrales implantées sur leur territoire stupéfie toujours Allemands et Autrichiens. En Autriche, une courte majorité a refusé en 1978 par référendum la mise en service de l’unique centrale nucléaire jamais construite, à Zwentendorf sur le Danube, et le rejet du nucléaire est aujourd’hui quasi unanime, notamment grâce à l’abondance de l’énergie hydroélectrique.

Cette confiance des Français a atteint 76% en 1974, après le premier choc pétrolier : « En France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées » était alors le slogan officiel. Au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl, dans l’Ukraine soviétique, les dirigeants du secteur ont affirmé que les centrales françaises étaient beaucoup plus sûres – ce qui n’était pas faux. L’opinion a pris peu à peu conscience du problème croissant des déchets nucléaires et une date clé fut l’énorme manifestation en 1977 contre le réacteur Superphénix de Creys-Malville (à laquelle participait la nouvelle maire de Marseille, Michèle Rubirola). Bien des Français, aujourd’hui encore, sont assez contents que plus de 70% de leur électricité soient produits avec une énergie « propre » et non par des centrales à charbon.

Raison cartésienne face à rhétorique réactionnaire

Les origines de cette attitude sont antérieures au gaullisme. Si parler d’une France « cartésienne » face à une Allemagne « romantique » est un cliché, les élites hexagonales ont dans leur grande majorité revendiqué avec fierté l’héritage des Lumières. Au 19ème siècle le culte de la raison s’opposait à l’ordre divin que prêchait un catholicisme réactionnaire. A l’inverse l’éloge de la nature passait pour conservateur, voire fascisant : le discours du maréchal Pétain, vantant les racines paysannes – « la terre ne ment pas » - face au cosmopolitisme et à l’internationalisme ouvrier, a marqué les mémoires. Chez nous les détracteurs de l’écologie aiment rappeler que le nazisme a exterminé Juifs et Tziganes tout en se souciant du bien-être des animaux.

Auréolé par son combat dans la Résistance, le Parti communiste français (qui a convaincu jusqu’à un quart de l’électorat après 1945) a renforcé cet état d’esprit. Ce parti marxiste soutenait le productivisme et fondait son prestige – malgré les dérives de la « science prolétarienne » chère à Staline - sur la présence dans ses rangs de scientifiques de haut niveau, tels Frédéric et Irène Joliot-Curie - une fille de Marie Curie. Communistes, socialistes et gaullistes ont communié dans cette foi « parfois déraisonnable dans le progrès technique », souligne Lucile Schmid dans La France résiste-t-elle à l’écologie ? (Le bord de l’eau, 2016). Même le féminisme français, plus porté à l’universalisme qu’à l’exaltation des différences, rétif à l’idée d’une « nature » immuable – Elisabeth Badinter a questionné par exemple la notion d’instinct maternel – y a contribué. A la différence de ce qui est socialement admis dans la sphère germanophone, les Françaises mettent très tôt leurs bébés à la crèche et plébiscitent à 82% pour leurs accouchements la péridurale – le taux le plus élevé au monde – tandis qu’en Allemagne ou en Autriche on donne la préférence à des méthodes moins médicalisées. 

Khmers verts

Ces spécificités expliquent qu’en France on ait longtemps fustigé les « Khmers verts » (dixit en 2015 Gérard Collomb, maire socialiste de Lyon puis ministre de l’intérieur sous Macron) qui veulent limiter la liberté de consommer. Ces gens aiment plus la planète que les êtres humains, était un reproche courant. Le premier ministre socialiste Lionel Jospin eut comme ministre de l’éducation et de la recherche le géologue Claude Allègre, un polémiste jamais las de dénoncer sur les plateaux de télévision l’« imposture » du réchauffement climatique. Ce membre de notre Académie des sciences a ainsi freiné durablement l’évolution de l’opinion. Ce n’est que récemment qu’on a vu émerger dans le débat public des intellectuels « écolos » : le philosophe Bruno Latour ou Philippe Descola, titulaire au Collège de France d’une chaire d’« anthropologie de la nature ».

Maintenant tout le monde verdit son programme politique et même le Rassemblement national de Marine Le Pen prône des circuits courts pour l’alimentation. L’écologie est devenue incontournable. En France, c’est nouveau.

 

Post-scriptum : La série de portraits de femmes autrichiennes, consacrée à la deuxième partie du 20ème siècle à travers six parcours (deux écrivains, une plasticienne, une ministre féministe, une journaliste, sans oublier la pionnière de l'écologie), reprendra fin août.

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