Faire la guerre

Je n'étais pas parmi les manifestants qui ont crié à Paris contre le traitement infligé aux Kurdes dans le nord de la Syrie. J'étais à Blois, aux Rendez-vous de l'Histoire. Une réflexion sur le rapport à la guerre des Européens, 75 ans après la bataille de Monte Cassino, sur le service militaire et notre éloignement, désormais, des champs de bataille.

Des milliers de personnes ont manifesté samedi dans la rue à Paris en faveur des Kurdes attaqués par la Turquie – et contraints de « faire un pacte avec le Diable », c’est-à-dire la Syrie de Bachar al Assad. Des personnalités américaines telles qu’Angela Davis et Noam Chomsky protestent contre le retrait des Etats-Unis que résume le Tweet de Donald Trump : « Laissons-les faire ! Nous surveillons la situation de près ! », le Président de ce qui est (encore) l’Etat le plus puissant militairement de la planète se lavant les mains de ces « guerres sans fin ». Après tout, il tient ses promesses puisque l’une des raisons de l’élection de Trump en 2016 avait été de vouloir rapatrier les jeunes du Kentucky et d’autres Etats du Sud ou du Mid-West souvent marginalisés à Washington, qui fournissent l’essentiel des forces armées américaines, l’engagement militaire étant souvent pour ces hommes et femmes venus de milieux populaires la seule voie d’accès à une vraie formation.

Bien sûr, personne ne peut croire que des slogans ou des cris de « rage », même de figures prestigieuses, vont arrêter sur le terrain les unités turques et syriennes. L’Europe, et tout particulièrement la France, remâche son impuissance et son isolement, privée de l’ex-« grand allié » d’outre-Atlantique qui fut souvent à nos côtés depuis la Première guerre mondiale.

Si j’avais été samedi à Paris, j’aurais marché avec les autres, faute de mieux, la mort dans l'âme. Mais j’étais à Blois, au cœur de la douce France, de ses châteaux et de ses paysages verdoyants, aux Rendez-vous de l’Histoire. Qui ont quitté dès le départ, il y a 22 ans, les territoires balisés de « l’Histoire-batailles » pour s’intéresser à des acteurs longtemps négligés ou obscurs : les marchands, les collectionneurs, les artisans, les interprètes, et bien sûr tous ceux qui furent dominés par les Occidentaux. Il y avait à Blois des stars médiatisées, tels Patrick Boucheron ou Thomas Piketty, venu expliquer devant un amphithéâtre comble son projet pour ramener l’Europe sur les rives de l’égalitarisme social-démocrate. (Au passage, on peut se demander comment perdurerait ce genre de manifestation, qui draine 30.000 à 40.000 personnes, sans le « peuple enseignant » dont les mutuelles le sponsorisent. Mais on voyait beaucoup plus de cheveux gris que de visages adolescents dans cette foule avide d’expertise). Il y avait aussi des débats sur des sujets brûlants, par exemple pour savoir si la Chine a réussi à inventer le « capitalisme du 21ème siècle ».

Et des expositions. Par exemple celle consacrée aux photos de la campagne d’Italie (le pays invité cette année aux Rendez-vous) faite par les soldats français qui en 1943-1944 avaient joint leurs forces à celles des Britanniques et des Américains pour repousser les troupes du 3ème Reich. Ou de rares pépites de l’INA, représenté par l’infatigable Sophie Bachmann, comme le film Croix de Lorraine sur l’Italie avec l’acteur Jean-Pierre Aumont – qui s’appelait à l’origine Salomons et fait partie des jeunes engagés à l’époque contre la barbarie nazie. Mon père Yves Mathieu, volontaire en 1942, en était. Il a participé à la bataille de Monte Cassino au printemps 1944 (il n’avait pas vingt ans) où les Français commandés par le général Juin ont enfoncé la « ligne Gustav » puis la « ligne Hitler », ouvrant la route vers Rome.

Voir ces images ne m’a pas seulement ramenée à la mémoire familiale. Mais à une réflexion sur ce que la guerre est devenue pour nous, Occidentaux. 75 ans ont passé : nous sommes dans un autre monde. Sur le front italien il y avait parmi ces troupes des anciens des Brigades internationales, les communistes et socialistes partis aider les armes à la main l’Espagne républicaine agressée par Franco – puisque la France, déjà, avait renoncé à le faire. Qui, aujourd’hui, serait prêt à un tel sacrifice ? Quand nous lisons, sous la plume de la grande Svetlana Alexeievitch, La guerre n’a pas un visage de femme, le livre où elle a voulu, avant qu’elles ne se taisent pour toujours, faire entendre les voix de celles qui avaient combattu dans la « Grande guerre patriotique » célébrée par Poutine, et s’étaient levées à l’appel de Staline, tout juste bachelières, pour défendre l’URSS attaquée par Hitler, en n’ayant pas la moindre idée des horreurs auxquelles elles seraient exposées pendant les quatre années suivantes (« Nous avions été élevées ainsi », il n’était pas question de se dérober, dit l’une d’elles qui souriait de sa naïveté et bien sûr ne regrettait rien) – oui, lorsque nous lisons ces témoignages, nous mesurons à quel point pareil état d’esprit s’est éloigné de nous en trois quarts de siècle, autant dire rien dans la longue histoire de l’humanité.

De nos jours les seules "brigades internationales" – si l’on excepte la poignée d’Occidentaux engagés au côté des Kurdes laïques - sont celles qui ont conduit au Moyen-Orient de jeunes musulmans radicalisés espérant édifier un Etat islamique. Et nous tremblons, non sans de bonnes raisons, de voir revenir en Europe à la faveur du chaos actuel les Français, Belges ou Allemands fanatisés qui étaient partis là-bas. Paris n’enverra pas d’avion pour les récupérer, comme l’avait fait Kadhafi en 2002 afin de ramener les Libyens piégés dans les montagnes d’Afghanistan avec Osama Ben Laden – la CIA les filtrant au préalable au bas de la passerelle, plusieurs d’entre eux se sont retrouvés à Guantanamo. Au contraire nous n’avons qu’une seule pensée : surtout qu’ils restent au Moyen-Orient, bien au chaud. Car qui est prêt à se faire abattre ou à pleurer ses enfants après un attentat dans le métro, au stade de football, à la terrasse d’un café ?

 Depuis 1945 l’Europe de l’Ouest a vécu en paix. Les dirigeants européens nous ont assez répété ce refrain avant le Brexit et l’élection de Trump. Début 2016, devant des journalistes français, l’ancienne Commissaire européenne néerlandaise Neelie Kroes soulignait encore la success story, elle qui est née en 1941 sur un continent déchiré. En bonne logique, vers la fin des années 1990, quand l’OTAN semblait plus forte que jamais et que certains fantasmaient la « fin de l’Histoire » après l’écroulement du bloc soviétique, la France a décidé de mettre fin à la conscription. Place aux professionnels et à l’armée de métier (à noter que l’Autriche a refusé en 2013 par référendum cette option, maintenant un service militaire de six mois, étendus à neuf (*) pour les jeunes qui choisissent le service civil).

J’ai eu alors une pensée nostalgique. Vers la fin des années 1970 j’étais professeur à Cambrai et dans le train je voyais souvent des jeunes, qui parlaient entre eux le patois picard, venus effectuer à Arras leurs « trois jours », ce processus de sélection à l’issue duquel ils seraient déclarés aptes ou réformés. Pour nombre d’entre eux ce temps serait l’unique occasion de côtoyer d’autres catégories sociales, et parfois des gens issus d’autres régions que la leur. Quand Paris a pris sa décision, l’attaché militaire français à Vienne avait observé mezzo voce que cela allait supprimer l’un des creusets de la communauté nationale. Il n’avait pas tort (même s’il est vain de regretter le service militaire d’antan), on l’a vu assez vite lors de l’embrasement des banlieues à l’automne 2005. Depuis les tentatives se sont multipliées pour insuffler à nos jeunes le respect du drapeau national, de la Marseillaise etc.

Il était donc particulièrement intéressant d’assister à Blois à la table-ronde S’intégrer par le travail : l’exemple des travailleurs italiens, animée par les historiens Pascal Raggi, de l’Université de Lorraine, ainsi que Gérard Noiriel, spécialiste de l’immigration et pourfendeur de la phraséologie haineuse d’un Zemmour. Recrutés dès la fin du 19ème siècle, tout comme les Polonais, pour trimer dans les mines et la sidérurgie, les Italiens ont longtemps été considérés comme des trublions au sang chaud, des célibataires qui causaient des problèmes à l’ordre public - et c’était souvent le cas, les archives le montrent. Ils n’ont été progressivement acceptés que durant l’entre-deux-guerres, lorsqu’ils ont fondé des familles en France, et grâce à l’internationalisme prolétarien de la CGT. Tout cela est connu.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’ils furent à l’origine de la loi de 1889 sur la nationalité, qui nous régit encore même si la conscription n’est plus obligatoire : tout individu né en France acquiert dès la naissance la nationalité française (le fameux jus soli - de fait tempéré par d’autres dispositions - qui distingua longtemps la France de l’Allemagne où prévaut le jus sanguinis). Il devait donc, l’âge venu, accomplir son service militaire. Jusqu’à cette date en effet les hommes d’origine étrangère pouvaient déclarer qu’ils étaient Italiens, Polonais ou Espagnols afin d’échapper au service, lequel durait alors bien plus de douze mois. La plupart ne s’en privaient pas. Les patrons des entreprises lorraines préféraient les embaucher, eux, parce que c’était une main d’œuvre plus fiable que les « Français de souche » qui risquaient de rester éloignés des usines ou des mines pendant une période indéterminée.

Pareille situation a vite alimenté des frustrations du côté de ceux qui trouvaient injuste de devoir partir à l’armée quand leurs copains de classe, avec qui ils avaient joué et grandi, pouvaient s’en dispenser en invoquant leurs origines. D’où la loi de 1889, qui intervient huit ans après l’épisode sanglant des « Vêpres marseillaises », où des Italiens furent tués pour avoir copieusement sifflé l’hymne national : la France venait de chasser l’Italie de Tunisie, et les Italiens ne se sentaient pas à l’unisson de l’enthousiasme collectif. On reprochera la même chose ces jours-ci aux nombreux immigrés turcs dans l’Union européenne : en Allemagne, des footballeurs turcs ont choqué en faisant le salut militaire lors d'un match. Et celui entre la France et le pays d'Erdogan s'est déroulé dimanche soir sous haute surveillance.

Ces histoires de nationalité et de conscription ont la vie longue. Au milieu des années 1980, alors que j’étais correspondante de presse en Algérie, la France de Mitterrand a dû laborieusement négocier avec Alger le droit pour les jeunes issus de l’immigration algérienne en France à effectuer dans l’Hexagone leur service militaire tout en conservant le bénéfice de la double nationalité. Pendant longtemps, les autorités issues de la guerre d’indépendance s’étaient montrées intraitables : qui prétend être Algérien doit accepter de revêtir l’uniforme algérien.

 Entretemps beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et nous avons connu l’idéal proclamé des armées occidentales – « zéro mort », tuer à des milliers de kilomètres grâce aux drones, bientôt faire s’affronter des robots au lieu des humains -, du moins sur le papier. Mais l’éloignement des champs de bataille réels a changé la donne pour la plupart des jeunes d'Europe, et maintenant d'Amérique du Nord. L’image de Greta Thunberg, en tournée aux Etats-Unis, photographiant le sourire aux lèvres un cochon miraculé (notre solidarité avec les animaux a augmenté de façon exponentielle depuis que nous ne risquons plus nos vies pour la patrie) occupe les réseaux sociaux et notre univers mental.

Elle contraste avec le traitement atroce infligé par les milices anti-kurdes aux gens qu’ils veulent supprimer. On peut le lire dans Le Monde daté du mardi 15 octobre : Havrin Khalaf, 35 ans, secrétaire générale du Parti du futur de la Syrie, qui avait beaucoup milité pour le rapprochement entre Arabes et Kurdes, a sans doute été torturée avant d’être abattue. Elle avait une fracture ouverte à la jambe, des contusions sur tout le corps, des impacts de balle à bout portant dans le ventre et la poitrine, « la moitié de son visage était écrasée à l’intérieur de son crâne », selon le témoignage d’un homme chargé de préparer ce corps martyrisé avant les obsèques.

Cela se passait à trois ou quatre heures d’avion de la France. 75 ans après la bataille de Monte Cassino.

(*) Le service civil dure neuf mois et non douze comme écrit dans une première version, ce qui permet aux jeunes Autrichiens de s'inscrire dès l'automne dans un cursus de formation, par exemple à l'université.     

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