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Billet de blog 16 oct. 2020

Les Français sont moins racistes qu'autrefois

Le livre abondamment illustré qu'Alain Ruscio consacre à l'imagerie colonialiste le montre : alors qu'il était jadis la norme, le racisme ouvertement assumé nous est devenu étranger. Moins grâce aux lois et à l'éducation que parce que l'image des « inférieurs » d'hier a profondément changé en un siècle. Français, encore un effort !

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C'est un ouvrage qui sort à point avant les fêtes de fin d'année, mais n'a rien d'un "beau livre", du genre de ceux que l'on laisse en évidence sur la table basse du séjour. Quand les civilisateurs croquaient les indigènes, signé d'Alain Ruscio et publié aux Editions du Cercle d'art, est choquant, effarant, voire effrayant pour le lecteur d'aujourd'hui, parce qu'il montre en détail comment la grande majorité des Français voyaient ceux que leur pays avait colonisés - à travers d'innombrables réclames, dessins humoristiques, affiches, livres d'enfants, publications largement diffusées à leur époque et aussi diverses que Le PèlerinLe journal des voyagesLa presse coloniale illustréeL'oeil de la police ou La semaine illustrée.

L'une des grandes qualités de ce recueil - au prix modique : 39 euros, ce qui n'est pas énorme vu l'abondance des reproductions - est qu'il ne se limite pas à l'Afrique noire ou au Maghreb, puisqu'il englobe aussi les "territoires d'outre-mer", aussi bien aux Antilles que dans le Pacifique, et les régions asiatiques qui furent occupées et exploitées par la France, notamment en Indochine. Cet élargissement de la focale enrichit notre regard : j'expliquerai pourquoi.

Qui est Alain Ruscio ? Historien peu connu du grand public, âgé de 73 ans, il a publié des dizaines d'ouvrages et d'articles, en particulier sur la guerre d'Indochine à laquelle il a consacré sa thèse et où il fut le correspondant de L'Humanité après la victoire des Vietnamiens contre les Etats-Unis. Membre du Parti communiste français de 1963 à 1991, il s'est également intéressé à l'Algérie : citons entre autres l'essai qu'il a publié sur l'OAS chez La Découverte, Nostalgérie (2015). Il a soutenu la France insoumise, même s'il n'approuve pas sa récente évolution (nous apprend Wikipedia). Bref un militant de gauche, autant qu'un expert qui a fréquenté les archives.

Reproduire ces vignettes outrageusement racistes, est-ce insulter une seconde fois ceux qui en étaient la cible? On se souvient des polémiques suscitées il y a deux ans par l'ouvrage coordonné par Pascal Blanchard, Sexe et colonies. Journaliste en Algérie au début des années 1980, je n'ai pas oublié non plus les réactions suscitées là-bas par le photographe Marc Garanger lorsque celui-ci, qui avait commencé sa carrière comme appelé et photographe de l'armée française durant la guerre que celle-ci a mené contre les indépendantistes algériens, a publié sous forme de livre les clichés qu'il avait réalisés à l'époque de femmes, surtout des paysannes, contraintes d'enlever leur voile et d'exposer leur visage, leur regard plein d'un reproche silencieux devant son objectif : c'était, de fait, une forme de viol, et une psychiatre de l'Hôpital Frantz Fanon de Blida se demandait s'il était possible d'interdire pareilles photos.

A mon avis le filtre opéré ici par un dessin plus ou moins stylisé - ce qui ne signifie pas que ces images ne soient pas brutales, elles le sont -, atténue les problèmes éthiques que peut soulever la photographie : même mise en scène, celle-ci capte toujours une part d'un être humain, comme ces tristes reliques (on se souvient de Sarah Bartman, la "Vénus hottentote") qui furent longtemps conservées par les musées occidentaux d'histoire naturelle.

L'autre filtre est celui qu'a opéré le temps. En 2020, l'immense majorité des lecteurs ne peut plus décemment s'identifier au regard dépréciatif que supposent de telles images. Gageons que même des militants d'extrême droite, à part quelques suprémacistes fanatiques, ne s'y retrouveraient plus. Du coup, nous pouvons mesurer tout ce qui a changé. Car j'appartiens en gros à la même génération que Ruscio et j'ai connu dans mon enfance - certes pas cette publicité pour une eau de Javel permettant de "blanchir un nègre", qui date de 1910 - mais les volumes édifiants de la Bibliothèque Rouge et Or racontant L'histoire merveilleuse d'Albert Schweitzer, le Noir hilare de Ya bon, Banania à l'heure du goûter, les albums colorés sur "le petit Marocain" ou "la petite Annamite", les dialogues en "petit-nègre" ou en "sabir" qui faisaient rire la plupart des gens : c'était normal, et il fallait être grincheux pour s'en offusquer.

C'est parce que nous sommes devenus moins racistes, parce que ces représentations ne sont plus acceptables, que nous pouvons les voir pour ce qu'elles ont toujours été : un matraquage permanent en faveur de la domination d'autres peuples. Mais qu'est-ce qui a causé en nous un changement aussi net ? Il y a certes l'expérience désastreuse du nazisme, qui a porté à l'extrême la vision d'une hiérarchie des races et l'a définitivement décrédibilisée. Il y a les lois en vigueur, qui empêchent ce type de représentation ou permettent à des associations de porter plainte en justice. Il y a l'éducation à l'école, où les enseignants sont tenus de combattre le racisme quel qu'il soit, et de fournir à leurs élèves les armes intellectuelles pour le faire.

L'élément déterminant a cependant été l'action des "racisés" eux-mêmes, leur capacité à ne plus apparaître seulement comme des victimes mais comme des acteurs de leur propre histoire. C'est parce que le Viet-Minh a battu l'armée française à Dien Bien-Phu que les Algériens ont lancé leur lutte pour l'indépendance. C'est parce que les Noirs américains ont réclamé leurs droits civiques que l'establishment blanc a été contraint de les leur accorder. Etc.

Plus important encore - et c'est là que le tropisme indochinois de Ruscio s'avère utile -, il y a le fait que l'Occident, qui gouvernait le monde depuis quatre siècles, se voit défié par d'autres régions du globe, à commencer par l'Asie et plus particulièrement par la Chine. Il n'y a pas lieu ici de s'interroger sur le sens profond d'une telle opposition. Constatons seulement que cette déstabilisation majeure du système de domination occidental remet aussi en cause des hiérarchies que nous avions intériorisées.

A quel point notre vision des choses s'est modifiée, une anecdote le révèle : on a publié il y a quelques années le journal d'Albert Einstein, physicien universellement connu pour sa formule E = MC2 et ses vues progressistes, scientifique juif qui avait dû fuir les lois antisémites du 3ème Reich. Dans les années 1920, le jeune savant a fait un voyage en Chine. Il en a retenu, notamment après des contacts avec des Jésuites qui tenaient des écoles là-bas, que les Chinois n'étaient vraiment pas doués pour les sciences, en particulier mathématiques. On sourit aujourd'hui en lisant pareilles affirmations (qui ont fait débat en Allemagne: Einstein était-il donc raciste?). Nombre d'universités en Amérique du Nord ne sont-elles pas obligées d'employer (officieusement du moins) des quotas pour limiter le nombre d'étudiants asiatiques inscrits dans leurs cursus, surtout de sciences? Les Occidentaux ne sont-ils pas inquiets de l'offensive des chercheurs chinois, des brevets qu'ils déposent en masse, de leurs progrès spectaculaires dans certains domaines? 

Vieilles de moins d'un siècle, les notes d'Einstein dans son journal nous paraissent dérisoires, terriblement datées. Proprement incroyables. Comme les images du livre de Ruscio. Français, encore un effort pour être moins racistes!

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