Martin Grubinger, percussionniste virtuose

Peu connu en France mais une idole dans son pays, l'Autrichien Martin Grubinger est sans doute le meilleur percussionniste classique au monde. Hâtez-vous de le découvrir: dans quelques années, dit-il, il fera autre chose.

Un public debout, des milliers de personnes soulevées d’enthousiasme comme à un concert de rock : voilà qui est exceptionnel sous le plafond blanc et or du Konzerthaus, l’un des hauts lieux de la musique à Vienne. L’auteur de cet exploit est l’Autrichien Martin Grubinger. Avec sa bouille de gamin et ses T-shirts, il est sans doute, à 36 ans, le meilleur percussionniste classique au monde, d’une rapidité et d’une virtuosité sidérantes. Celui qui a réussi à faire d’un instrument négligé des mélomanes, considéré en tout cas comme très secondaire dans un orchestre symphonique, le centre d’un véritable culte.

Martin Grubinger/Agence HarrisonParrott Martin Grubinger/Agence HarrisonParrott

Il faudrait plutôt dire « ses » instruments. Devant la grande salle archi-comble du Konzerthaus, lui et ses quatre complices, soutenus à l'occasion par un pianiste, avaient rassemblé presque tout ce qui peut se frapper en cadence, du xylophone aux marimbas, des castagnettes aux tambours et aux tam-tams, de la timbale à la cymbale, sans oublier des cloches, les talons des chaussures et la paume des mains, ni de grands tubes où ils faisaient glisser des billes ou du sable, les archets avec lesquels ils caressaient les percussions pour en tirer des vibrations inouïes.

Au début Grubinger a exécuté en première mondiale le Solo XV pour marimba du compositeur finlandais Kalevi Aho, qui avec sa cravate rouge vermillon avait l’air de sortir tout droit d’un film de Kaurismaki. Puis un morceau du Japonais Maki Ishii, et du Yannis Xenakis (1922-2001), autre compositeur exigeant. Après l’entracte le percussionniste autrichien a joué avec ses compagnons un Final Prismatique de 40 minutes arrangé par son père, Martin Grubinger senior (né en 1949). Ce fut un enchaînement éblouissant où l’on entendait les échos de l’Afrique et de l’Amérique latine, les rythmes du flamenco et ceux du jazz. Les musiciens couraient d’un instrument à l’autre, sous des airs de joyeuse improvisation le travail était millimétré, Grubinger changeait ses maillets avec une dextérité infernale, il jonglait même avec et parfois les faisait luire dans l’obscurité, comme des bâtons incandescents venus d’une autre planète.

Etait-ce un show ? Un concert ? Les deux à la fois ? On ne pouvait s’empêcher de penser à Franz Liszt, superstar romantique qui attirait les foules. Et bien sûr à Mozart tel que l’a incarné dans le film de Milos Forman, Amadeus, l’Américain Tom Hulce : pour le côté sale gosse, le brio, la générosité, le plaisir contagieux. Le 1er août prochain Grubinger et ses copains seront sur la Donaubühne, une scène en plein air au bord du Danube, au nord de la capitale, qui draine un public plus ouvert que les salles de concert historiques du centre de Vienne, notamment au Konzerthaus où il est une vedette établie.

Surtout ne comparez pas Grubinger à Mozart ! Lui qui est né à Salzbourg, où son père enseigne la musique à un haut niveau - au Mozarteum et au Conservatoire -, sait quel fossé immense le sépare du génie : « Pour tout musicien, la simple idée d’être comparé à Mozart est simplement embarrassante », répondait-il en 2016 au quotidien viennois Kurier. Et pourtant : lui aussi doit presque tout au départ à son père. Un père moins tyrannique que ne l’était le terrible Leopold, un pédagogue qui a su associer les rigueurs de l’apprentissage et la détente, le ski, le football ou les marches en forêt avec la percussion, la percussion, la percussion. Dès l’âge de trois ans.

Son grand coup, l’enfant-prodige l’a frappé en 2006 lors d’un concert-marathon au Musikverein de Vienne, le temple classique par excellence, à l'acoustique insurpassable. Quatre heures en solo avec un orchestre symphonique dont les instrumentistes étaient plus que sceptiques au départ : à leurs yeux il n’y avait pas de répertoire. Il s’est préparé pendant neuf mois, physiquement et mentalement, comme un athlète s’entraîne pour les Jeux Olympiques. Il a renouvelé trois fois cette prouesse qui fait monter dangereusement le pouls, aux limites de ce qu’un musicien peut donner. Même si Grubinger est un fan de football qui dribble avec passion, au point de s’être fait aménager un vrai terrain avec éclairage nocturne à côté de sa maison, et voit une similitude entre l’entraînement avec un ballon, jusqu’à l’automatisation parfaite des gestes, et la dextérité d’un instrumentiste.

On peut remarquer qu’une fois de plus – Elfriede Jelinek, auteure du roman La pianiste et amie de la compositrice Olga Neuwirth, l’a souligné – l’adulation des Autrichiens va bien davantage à un exécutant virtuose qu’à un inventeur de formes nouvelles. On sifflait Schönberg et Korngold, on trouvait Wagner (introduit à l’Opéra de Vienne par Gustav Mahler) insupportablement germanique, mais on se pâme pour un contre-ut, on acclame un ténor ou un soprano.

Grubinger s’est marié avec Ferzan Önder, qui poursuit une carrière de pianiste avec sa sœur jumelle. Elle a 17 ans de plus que lui, ils filent le parfait amour et ont un fils qui est déjà, comme son papa, un supporter du Bayern de Munich. Le percussionniste veut arrêter sa carrière de musicien classique vers 40 ans, il est trop conscient, explique son agent Sabine Frank, qu’avec l’âge il ne pourrait plus soutenir un tel rythme. Etudier l’histoire européenne : voilà un truc qui l’intéresserait. Un type brillant, marié avec une femme sensiblement plus âgée et qui professe qu’il fera autre chose après ce job – cela va rappeler quelqu’un aux Français...

Grubinger a l’oreille assez fine pour distinguer aussitôt la timbale de la Philharmonie de Vienne de celle de Berlin : la première, expliquait-il à un journaliste de Kurier épaté, est plus petite, tendue de chevreau, et on la frappe avec des baguettes entourées de flanelle ; la seconde a une caisse plus grande, recouverte de veau, et l’on utilise des baguettes gainées de feutre. Or le chevreau, toutes les femmes qui portent des escarpins le savent, est plus souple.

En quoi Martin Grubinger se montre autrichien jusqu’au cliché. La vieille rivalité entre deux empires, ceux de Frédéric II et de Marie-Thérèse, l’Allemagne nazie ayant au final totalement absorbé l’Autriche entre 1938 et 1945, n’est jamais loin, même si beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et qu'au sein de l'Union européenne la petite République alpine - qui a environ dix fois moins d'habitants que l'Allemagne - n'est pas peu fière de jouir d'un niveau de vie plus élevé que sa grande voisine du nord. « Les Autrichiens sous-entendent toujours qu’ils savent faire la même chose que nous, mais en mieux », me confiait ironiquement un Allemand.

On perçoit cette petite musique derrière les propos de Grubinger, qui se produit beaucoup en Allemagne (et aussi avec l’Orchestre de Radio-France, même s’il reste peu connu du grand public dans l’Hexagone). La subtilité plutôt que la force. L’intégration plutôt que la confrontation. « Je ne veux pas entendre la timbale sonner toute seule à travers la salle, de façon autiste, je veux qu’elle soit enveloppée par la contrebasse. Quand j’entends l’Orchestre philharmonique de Vienne, je pense toujours : c’est ça le son qu’il faut ».

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