Vorarlberg, la Cendrillon de l'Autriche

Perché dans les Alpes autrichiennes, le Land du Vorarlberg est l’un des gagnants de la mondialisation néo-libérale, dont les ravages suscitent des contestations de plus en plus virulentes. En guise de conte de Noël, l’étude d’une (rare) réussite.

Le Vorarlberg, décidément, occupe une place à part en Autriche. Même une conseillère municipale du Parti de la liberté FPÖ, qui gouverne aujourd’hui le pays avec les chrétiens-démocrates de l’ÖVP et défend une ligne xénophobe, a protesté aux cris de « Uns reicht’s ! » (Nous disons : ça suffit !), avec des centaines d’autres habitants d’Hohenems, un bourg du Vorarlberg qui abrite un Musée juif, contre l’expulsion par les autorités fédérales de demandeurs d’asile bien intégrés au tissu local.

Ils sont ainsi, dans ce minuscule Land proche de la Suisse : des catholiques opposés à l’avortement – malgré la loi aucune clinique du secteur public n’en pratique, pas plus qu’au Tyrol voisin -, mais accueillants envers les étrangers quand ceux-ci ont prouvé qu’ils étaient prêts à bosser aussi dur que les gens du coin. Et pas mécontents que des Pakistanais ou des Nigérians se forment aux métiers en mal de main d’œuvre. Aux élections locales ils votent depuis trois générations ÖVP, voire FPÖ, et ont pourtant massivement élu fin 2016 à la présidence de la République – avec 62,53% des voix : le meilleur score après « Vienne-la-rouge » -, contre un candidat du FPÖ aux faux airs de beau-frère idéal : l'actuel ministre des transports Norbert Hofer, l’ancien porte-parole des Verts autrichiens, Alexander Van der Bellen, que les tabloïds viennois caricaturaient en professeur Nimbus déconnecté des réalités.  

Une province foncièrement conservatrice, avec une économie hypermoderne tournée vers l’international, telle est la Cendrillon de l’Autriche, dont le parcours singulier éclaire souvent les choix politiques. Cette région alpine fut jadis si pauvre que des familles paysannes envoyaient chaque printemps leurs jeunes enfants, par des sentiers encore enneigés, trimer dans les fermes de la Souabe allemande. En quelques décennies, elle est devenue le Land autrichien le plus prospère, miroir en réduction (sur 2 600 kilomètres carrés) des succès de la Suisse voisine, et vend ses produits sophistiqués au monde entier. Le revenu par habitant y a atteint 45 000 € en 2017 et les exportations représentent 58% du produit intérieur brut. Le Vorarlberg confirme une tendance à l’œuvre dans les pays occidentaux, où l’affrontement entre gagnants et perdants de la mondialisation prend le pas sur la division droite-gauche : voter Hofer, c’était mauvais pour l’image.

Si la plupart des Français ignorent jusqu’au nom de ce Land miniature – Vorarlberg signifie « devant l’Arlberg », l’imposant massif montagneux qui le sépare du reste de l’Autriche –, rares sont ceux qui n’utilisent pas des objets fabriqués par des entreprises de la région, des collants Wolford aux bouteilles en plastique de la firme Alpla pour boissons et détergents, en passant par les charnières Blum qui équipent nos meubles de cuisine, des plus basiques aux plus luxueux, et garantissent, grâce à un système inspiré des portières d’automobile, une fermeture des tiroirs toute en douceur.

Cendrillon méritante

Dans ce conte de fées la nature, après avoir été longtemps un obstacle, a joué son rôle. Autrefois il était plus facile pour les valets de ferme de la région d’aller aider aux récoltes en Alsace, dont le dialecte était proche du leur, que de passer les cols menant au Tyrol. La première route carrossable n’a franchi l’Arlberg qu’en 1825 et il a fallu attendre 1978 pour qu’un tunnel routier relie hiver comme été cette province au reste du pays. Vienne, la lointaine capitale de l’empire des Habsbourg, était un autre monde, celui des palais grandioses, des bureaucrates, des syndicats, tandis que la morale quasi protestante du Ländle (le « petit Land »), aujourd’hui encore à presque sept heures de train de la capitale, s’exprime dans le dicton : « Schaffa schaffa, Hüsle baua » (« Bosse, bosse et construis ta maison »). En 1919, les habitants avaient même demandé leur rattachement à la Confédération helvétique, qui refusa de crainte de chambouler de délicats équilibres religieux.

« Nous sommes un peuple alémanique », rappelle Karlheinz Rüdisser, inamovible responsable de l’économie au gouvernement de ce Land dominé par les chrétiens-démocrates, qui perpétuent une vision traditionaliste de la famille. « Ici, précise cependant M. Rüdisser, le droit d’héritage mettait chaque enfant à égalité avec les autres, fille ou garçon. Cela fragmentait les propriétés mais a créé une autre mentalité, plus favorable à l’autonomie. Il fallait épargner pour acquérir son propre toit, alors qu’à Vienne les gens restent souvent locataires et dépensent beaucoup pour le plaisir. » Un autre dicton local ne dit-il pas que pour les gens du Vorarlberg il vaut mieux « être loin de l’autorité, mais avoir son potager à ses pieds » ?

Le destin de cette Cendrillon méritante a changé au 19ème siècle, lorsque ses pentes escarpées, qui ne permettaient qu’une agriculture de subsistance, sont devenues un atout. Bien avant l’or blanc des pistes de ski, qui ont fait la renommée de stations comme Lech et Zürs, fréquentées par les familles royales et les oligarques, les torrents de montagne ont produit la houille blanche : celle-ci couvre 97 % des besoins du Land en électricité (le reste étant fourni par des panneaux solaires ou pompes géothermiques). Avec elle sont venues les usines. Les patrons du textile ont trouvé au Vorarlberg une main-d’œuvre dure à la peine, et des paysans prêts à leur céder des terrains pour une bouchée de pain : le Ländle s’est industrialisé bien avant le Tyrol.

Enchâssé dans la mondialisation

Il ne reste presque rien de ces filatures florissantes (70 % du produit intérieur brut régional il y a quarante ans, quelque 6 % aujourd’hui contre 7,2 % pour le secteur touristique), qui ont souffert des délocalisations vers l’Asie. Ont survécu les entreprises assez astucieuses pour valoriser leur savoir-faire, telle Wolford, où les techniques qui servent à tisser les collants sans couture ont pu être appliquées aux justaucorps moulants. Parfois des capitaines d’industrie, sans lâcher les textiles – ainsi la firme Getzner, fondée il y a deux siècles et grande spécialiste de la confection des chemises –, se sont aventurés sur le terrain très performant des fibres élastiques en polyuréthane, qui protègent des vibrations les rails de chemin de fer et les gratte-ciel.

Plus inattendu, les usines de Lustenau, non loin de la Suisse, continuent de produire dentelles, broderies et guipures dont raffolent les Yoroubas du Nigeria. Cette collaboration entre les majestueux chiefs d’Afrique de l’Ouest et les fabricants alpins a fait l’objet il y a quatre ans d’une passionnante exposition au musée du Land à Bregenz, chef-lieu du Vorarlberg : African Lace (Dentelle africaine), conçue avec le Musée du Monde de Vienne.

L’art du grand écart est le secret de cette région aux paysages de carte postale, enchâssée dans le réseau d’un commerce mondialisé. Ses 395 000 habitants comptent 201 000 actifs, avec un taux de chômage inférieur à 5 %. Etre en bordure de zones aussi dynamiques que la Suisse et le sud de l’Allemagne a certainement aidé, tout comme la croissance organique d’entreprises qui se sont développées à l’international après avoir maîtrisé à la perfection leur cœur de métier. Et auxquelles le Land, après 1945, a donné un coup de pouce décisif en se portant garant de leurs emprunts bancaires.

Le meilleur exemple est Doppelmayr-Garaventa. A l’origine, en 1892, il y a Konrad Doppelmayr, un maréchal-ferrant assez audacieux pour reprendre la forge de son patron. Aujourd’hui, c’est un groupe implanté sur cinq continents, leader mondial des remontées mécaniques après le rachat en 2002 du suisse Garaventa. « Le ski alpin reste notre domaine de prédilection, nous vivons surtout du renouvellement des installations existantesDe là nous sommes passés au tourisme sans neige, puis à un système de transport urbain », explique dans son usine de Wolfurt le PDG Michael Doppelmayr, arrière-petit-fils du fondateur. Le télésiège qui diffuse une agréable chaleur sous le postérieur des skieurs, c’est eux. Tout comme les cabines au-dessus de la Tamise, inaugurées pour les Jeux olympiques de Londres en 2012, ou les téléphériques vertigineux installés en Arménie (5 765 mètres d’un seul tenant), au Canada, au Vietnam.

Une histoire similaire à celle de Blum, présent, lui, dans une centaine de pays du Brésil à la Pologne, et dont l’unité de recherche sur les cuisines se targue de poursuivre inlassablement le « mouvement parfait », grâce auquel jeter des épluchures dans la poubelle, ouverte d’une pression du genou, deviendrait un acte esthétique.

Pragmatisme et souci écologique

Chez Doppelmayr on est fier des commandes passées par le Venezuela et la Bolivie, pour relier aux centres urbains les quartiers populaires enclavés sur les hauteurs. La première expérience, à Caracas, fut un triomphe. « Les usagers y ont gagné une heure par jour, qu’ils passaient autrefois dans les bus. Ces équipements sont si bien acceptés que nous n’avons aucune destruction, même pas des graffitis », relève M. Doppelmayr, qui souligne les avantages de ce type de transport : « On a besoin de très peu de surface, la construction est rapide et durable, on consomme peu d’énergie. » L’entreprise se flatte de faire du sur-mesure adapté à chaque client : « A Taëf, en Arabie saoudite, nous avons dû réduire la vitesse de défilement des cabines pour permettre aux femmes de les utiliser. A Londres, elle varie selon que l’on transporte des employés aux heures de pointe ou des touristes qui veulent admirer le paysage. »

Pragmatisme et souci écologique ont ouvert au Vorarlberg les portes du monde. Le petit Land dispose d’un réseau exceptionnel d’artisans de qualité, notamment de menuiserie dans le Bregenzerwald (Forêt de Bregenz). Ce fut pendant des siècles une république paysanne, avec des délégués qui se réunissaient dans un chalet sur pilotis – dont on retirait l’échelle pour hâter leurs décisions. Aujourd’hui, des ateliers comme celui de Wolfgang Schmidinger y fabriquent des meubles dessinés aux Etats-Unis pour le MIT de Boston, ou en Finlande à destination du Japon.

Ainsi s’explique le prestige international de l’architecture du Vorarlberg, issue d’un mouvement contestataire des années 1980, les Baukünstler (artistes-constructeurs). Ils ont dû batailler ferme contre la Chambre fédérale des architectes, établie à Vienne et gardienne d’une conception restrictive de la profession, en s’appuyant sur les maires, les enseignants et les travailleurs sociaux du Vorarlberg. Ecoles, casernes de pompiers, salles des fêtes, usines, voire chapelles funéraires furent leur terrain d’expérimentation, avant que nombre de particuliers, séduits par leur style épuré, ne leur confient le soin de construire la maison de famille.

Aujourd’hui leurs bâtiments écologiques aux formes minimalistes, résolument anti-kitsch, attirent chaque année 20 000 visiteurs. De Bregenz, l’architecte Dietmar Eberle, l’un des chefs de file de ce courant - il a conçu le Palais de Justice de Caen ou le siège de Paribas à Bruxelles -, a volé vers Shanghai, Pékin et Hanoï, surfant sur l’intérêt croissant des pays asiatiques pour les économies d’énergie.

Ses bureaux « 2226 » à Lustenau, qui ont coûté 1 000 euros le mètre carré, conservent une température entre 22 °C et 26 °C, d’où leur nom, sans chauffage ni climatisation (Eberle déteste les « maisons intelligentes » bourrées d’une technologie aussi coûteuse que fragile), grâce à l’épaisseur des murs, la chaleur des corps et le rayonnement des ordinateurs. Faire rimer simplicité et modernité : le credo du Vorarlberg.

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