Abus sexuels dans l'Eglise: l'Autrichien Groër et le Mexicain Maciel

Le premier grand scandale de pédophilie au sein de l’église catholique a éclaté en 1995 en Autriche. A l’époque le Vatican avait balayé la poussière sous le tapis. Dix ans plus tard la rocambolesque « affaire Maciel », le fondateur mexicain de la Légion du Christ, a porté un coup fatal à un système de protection longtemps solide.

Le cardinal américain Theodore McCormick, jadis un « prince de l’Eglise », dégradé à l’état laïc pour faits de pédophilie ; le cardinal Barbarin, primat des Gaules, jugé pour avoir couvert le prêtre Bernard Preynat, qui a reconnu des agressions sur quelque 70 adolescents ; un film de François Ozon consacré à cette affaire ; un nonce apostolique accusé d’attouchements sexuels à la Mairie de Paris ; un sommet mondial convoqué cette semaine au Vatican sur les abus pédophiles ; sans oublier le dernier livre de Frédéric Martel, Sodoma, où ce sociologue affirme que la culture du secret, développée pour dissimuler une homosexualité très répandue au sein de la hiérarchie catholique, a contribué à renforcer la protection des prédateurs : on a ces jours-ci l’impression d’une déferlante, d’une digue qui cède sous des coups répétés.

Qui s’en souvient encore ? La première grande affaire de pédophilie au sein de l’église catholique, celle qui a capté l’attention des médias, a éclaté fin mars 1995 en Autriche. Pionnier du journalisme d’investigation dans ce pays, le magazine Profil publiait le témoignage d’un homme accusant l’archevêque de Vienne, le cardinal Hermann Groër, d’avoir abusé de lui quand il dirigeait le séminaire d’Hollabrunn. Deux autres personnes confortent sa version.  Groër se mure dans le silence, mais abandonne très vite la présidence de la conférence épiscopale. Il ne reconnaîtra jamais les faits qui lui sont imputés.

Le scandale est énorme, dans un pays où le catholicisme est encore la confession ultra-dominante (n’oublions pas que l’Autriche a été gouvernée par un régime clérical proche du Vatican de 1933 jusqu’à l’Anschluss). Des personnalités du camp catholique conservateur, tel Andreas Khol, futur président du Parlement, vont jusqu’à menacer Profil – Khol fera plus tard son mea culpa.

L’art de se débarrasser du sujet

Le Vatican balaie avec élégance la poussière sous le tapis. Moins de deux semaines après ce coup d’éclat, Groër se voit flanqué par Rome d’un évêque coadjuteur, déjà désigné comme son successeur, le dominicain Christoph Schönborn. Celui-ci est devenu l’archevêque de Vienne, il est aujourd’hui l’une des figures influentes du catholicisme. On pousse Groër vers la sortie et le Saint-Siège se souvient opportunément qu’il a offert l’année précédente de se retirer, comme c’est l’usage quand un prélat atteint 75 ans. Le pape accepte donc sa démission et Groër meurt oublié, en 2003.

Cette affaire doit aussi être située dans le contexte des conflits qui agitaient le monde catholique depuis l’élection de Jean-Paul II, en 1978. Le pape polonais voulait reprendre en main une Eglise qui s’était laissée contaminer, à ses yeux, par les idées marxistes. Ses nominations d’évêques « orthodoxes » suscitaient de vives résistances dans la sphère alémanique (Allemagne, Autriche et Suisse). Alors correspondante à Vienne de Libération, j’ai vu comment des militants catholiques ont accueilli en 1987 le nouvel évêque auxiliaire de Vienne, le truculent Kurt Krenn, figure de proue de l’aile ultra-conservatrice : des policiers ont dû le porter dans la cathédrale Saint-Etienne, dont l’entrée était barrée par des manifestants allongés sur le parvis !

L’affaire Groër a revigoré le camp adverse, regroupé autour de la plate-forme Wir sind Kirche (Nous sommes l’Eglise), qui a lancé une vaste consultation pour obtenir des réformes démocratiques : son texte fut signé par plus de 500.000 Autrichiens.

Mais beaucoup furent déçus par l’immobilisme de la hiérarchie ecclésiastique, et le catholicisme a subi depuis trois décennies une érosion lente et continue en Autriche comme ailleurs, due à l’essor d’autres confessions, notamment de l’islam, et à la montée du scepticisme religieux.

Il faudra attendre 2010 pour le cardinal Schönborn dénonce publiquement le rôle néfaste joué en 1995 par le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’état du Saint-Siège (l'équivalent de premier ministre), qui avait bloqué la création d’une commission d’enquête sur les agissements de Groër, que souhaitait le cardinal Josef Ratzinger, alors Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. En la matière Sodano est un récidiviste, il s’opposera plusieurs fois à Ratzinger jusqu’à ce que celui-ci devienne le pape Benoît XVI en 2005. 

Le plus grave scandale dans l’Eglise depuis des siècles

Je travaillais comme journaliste en Afrique au moment de l’affaire Groër, dont j’ai surtout observé par la suite les effets sur la société autrichienne, accentués par la vague de scandales similaires qui ont secoué l’Eglise dans d’autres pays. J’ai en revanche suivi de près les péripéties de l’affaire Marcial Maciel – sans doute la plus grave qui ait ébranlé l’Eglise catholique depuis des siècles - lorsque j’étais correspondante du Monde au Mexique, de 2005 à 2009.

Entre le falot cardinal autrichien et le très charismatique fondateur de la Légion du Christ, il y a autant de différences qu’entre un vieux film amateur en noir et blanc et une superproduction hollywoodienne en 3D. La trajectoire de Maciel ne dépasse pas seulement le problème des abus pédophiles - addiction à la drogue, inceste, usurpation d’identité, abus de pouvoir, détournement de fonds, corruption et trafic d’influence : à part le meurtre et le trafic d’armes, il n’est guère de crimes ou de délits où ne se soit illustré le Mexicain. Elle met surtout au jour les puissants mécanismes de protection qui permettront à ce grand pervers d’échapper à la justice et de gagner la confiance de plusieurs papes.

J’ai commencé à m’intéresser au cas Maciel début 2006, à la demande d’Henri Tincq, alors chargé au Monde de la rubrique Religion. Il préparait une double page sur la Légion du Christ et avait besoin d’un « appui » (publié sous l’article principal) éclairant la mission éducative de la congrégation au Mexique.

Celle-ci était impressionnante : lorsque les Jésuites avaient fermé en 1978 le lycée de Mexico où ils formaient jusqu’alors les élites du pays, pour se consacrer davantage aux pauvres, la Légion avait aussitôt occupé la place laissée vacante. Ses établissements éducatifs avaient beaucoup prospéré. Le nom de Tincq m’a ouvert les portes du lycée Cumbres et de l’université Anahuac (qui a compté parmi ses étudiants deux fils du magnat des télécommunications Carlos Slim), ainsi que d’autres institutions. Durant ces visites j’étais toujours accompagnée par trois laïcs de choc, dont une spécialiste de bioéthique formée en France par le Pr Jérôme Lejeune, un opposant notoire à l’avortement des fœtus trisomiques. Trois « anges gardiens », comme dans le bon vieux système communiste.

J’avais aussi consulté un expert des questions religieuses au Mexique, qui m’a assuré que la Légion était « encore plus à droite que l’Opus Dei ». Enfin, j’avais écouté longuement au téléphone le Pr José Barba, un universitaire jadis séminariste dans la Légion, et victime de Maciel. Ayant épuisé les autres voies d’accès au Vatican, il s’était résolu en 1998 à demander un procès canonique, les faits étant prescrits au civil.

Cela sortait du cadre qui m’avait été imparti, mais j’étais suffisamment troublée par son récit pour m’en ouvrir à mon confrère parisien. « Ah oui, les accusations d’abus sexuels… Ne vous occupez pas de ça, je m’en charge », me répond-il au téléphone. Quand notre « double » a été publiée, je suis tombée de ma chaise en découvrant en ligne son article : il effleurait à peine la question des abus sexuels, et reprenait presque mot pour mot, au dernier paragraphe, l’argumentaire que j’avais lu au début de mon enquête sur le site en espagnol de la Légion. En gros : François d’Assise, Ignace de Loyola ou Don Bosco ont aussi subi des accusations infamantes, « et ce sont devenus de grands saints » (à l’époque la Légion nourrissait encore l’espoir de faire béatifier celui qu’elle appelait « notre Père »).

L’emprise de la Légion

J’étais tétanisée. J’ai tenté d’obtenir des éclaircissements de Tincq, mais il était malade, mon appel l’a trouvé à l’hôpital, et j’ai vite renoncé. J’ai compris cependant qu’une double page dans le quotidien de référence français était destinée à amortir par avance le coup d’une disgrâce publique : peu de temps après, en avril 2006, le Vatican suspendait le Père Maciel a divinis, lui interdisant de dire la messe en public et l’incitant à une vie de pénitence. Edulcoré sous la pression des soutiens de Maciel, le communiqué restait pourtant sibyllin quant aux motifs d’une telle sanction.

Si je raconte tout cela, c’est parce que je crois cet épisode très révélateur de l’emprise que la Légion exerçait à l’époque, même sur des gens avertis. Comment interpréter l’étonnante indulgence du « rubricard » du Monde ? J’ai vite écarté l’explication simpliste donnée par une proche parente d’Alvaro Corcuera, le successeur de Maciel à la tête de la Légion : « Ils lui ont donné de l’argent » - elle en dit long en revanche sur la vision que cette dame, issue de la meilleure bourgeoisie mexicaine, avait de son pays et de sa propre famille.

Je crois que Tincq s’est laissé séduire intellectuellement par les Légionnaires, tenus de suivre, comme leurs grands rivaux les Jésuites, une formation exigeante : sept années d’études de haut niveau. Nombre d’entre eux sont brillants (tel le directeur du lycée de Cumbres, qui a rédigé sa thèse sur le philosophe Emmanuel Mounier), chaleureux, d’un enthousiasme communicatif. Et puis la Légion a « beaucoup de divisions », comme disait Staline. Il y a dix ans elle avait déjà donné à l’Eglise quelque 700 prêtres et 3.000 séminaristes, sans compter les dizaines de milliers de laïcs engagés, notamment en Amérique latine, dans le mouvement Regnum Christi. A l’image de l’assureur américain AIG, impliqué dans la crise des subprimes en 2008, elle était « too big to fail » : trop importante pour que sa chute n’ait pas des conséquences catastrophiques.

De solides réseaux de protection

Les premières accusations contre Marcial Maciel – il s’injectait de la morphine et abusait de jeunes séminaristes – remontent aux années 1950, la première enquête du Vatican aussi. Mais avec une grande habileté il s’était protégé dès le départ en imposant aux membres de sa congrégation les très controversés « vœux de silence », qui interdisaient à ses membres de dire du mal de lui et les obligeaient à dénoncer ceux qui le feraient. Le journaliste américain Jason Berry, l’un des meilleurs connaisseurs du dossier Maciel, auteur du documentaire Vœux de silence, a montré comment le Mexicain s’était acheté des complicités à des postes-clé du Vatican, en distribuant généreusement des « dons » ou en finançant de luxueux travaux. Il a essayé, en vain affirme Berry, de circonvenir Ratzinger. Mais il a réussi à se concilier l’Italien Sodano ainsi que le secrétaire polonais de Jean-Paul II, Stanislaw Dziwisz, qui fut ensuite l’archevêque de Cracovie. Son réseau dépassait largement les frontières de la Cité du Vatican puisque, selon Berry, il incluait des diplomates de Washington, des journalistes de CNN ou encore le gouverneur de Floride Jeb Bush, le frère du président « W ».

D’où venait cet argent, dont Macial portait toujours sur lui de grosses liasses en liquide, délivrées sans reçu par ses zélés collaborateurs ? Le Wall Street Journal a évalué à 650 millions de dollars le budget annuel de la Légion, tandis que l’hebdomadaire italien L’Espresso estimait à quelque 25 milliards d’euros la fortune mobilière et immobilière contrôlée par Maciel. En tout cas, un joli magot. Les institutions éducatives, qui combinaient des droits d’inscription élevés avec les modestes salaires alloués au personnel, étaient sûrement rentables et fournissaient à jet continu du cash. Mais l’accumulation primitive du capital, si l’on ose dire, revient au seul mérite de Maciel, qui a su charmer au début de sa carrière de très riches veuves mexicaines et en faire des mécènes de son œuvre.

Les identités multiples de Maciel

Ses admiratrices sont tombées de haut lorsque la Légion a admis en 2009 (plus d’un an après la mort de son fondateur) qu’il avait eu d’une compagne « au moins une fille ». Toutes deux prénommées Marta, ces Mexicaines avaient été casées à Madrid dans un souci de discrétion – bien sûr certains Légionnaires au moins étaient dans le secret, ils apportaient des jouets aux enfants ! Il avait aussi logé à Cuernavaca, non loin de Mexico, une autre compagne dont il avait adopté le fils, et à qui il en a donné deux autres.

Mais la vraie bombe éclate en mars 2010, quand sa compagne de Cuernavaca et ses deux aînés, Raul (adopté par Maciel) et Omar (biologique) sont interviewés en direct dans l’émission de radio de Carmen Aristegui. Douze ans plus tôt celle-ci avait donné la parole aux accusateurs de Maciel, les anciens séminaristes, sur le plateau d’une petite chaîne de télévision. De gros annonceurs avaient aussitôt résilié en représailles leurs contrats publicitaires, et la chaîne avait dû mettre la clé sous la porte.

En 2010 Aristegui est devenue une star, couverte de récompenses pour son courage journalistique, et une interlocutrice aussi redoutée qu’incontournable de la classe politique : impossible désormais de la faire taire. Les auditeurs effarés apprennent donc que Maciel justifiait ses fréquents voyages, auprès de sa famille de Cuernavaca, en invoquant de mythiques activités de détective pour le compte de compagnies pétrolières. Il utilisait bien sûr un faux nom, et avait fait acheter par Raul en kiosque tous les exemplaires d’un magazine d’investigation dont il ornait la couverture, dans l’espoir de maintenir le plus longtemps possible cette fiction.

Il a aussi, affirment ceux-ci au cours de l’émission, abusé sexuellement dès l’enfance de ses deux fils aînés. Il aurait eu la même conduite incestueuse avec Martita (la « petite Marta »). Et poussé le cynisme jusqu’à présenter Raul et Martita à Jean-Paul II – il existe en tout cas une photo des deux enfants avec un garde suisse du Vatican -, pour qu’il leur administre la communion. On suppose qu’il a raconté au pape qu’il s’agissait de ses neveux…

On touche là au cœur du mystère Maciel, à son sentiment d’impunité. Et aux ressorts politiques et idéologiques de cette histoire. Maciel, qui avait déjà avancé ses pions auprès de Pie XII (en s’appuyant sur l’Espagne franquiste, sa tête de pont en Europe), puis de Paul VI, va donner sa pleine mesure sous Jean-Paul II. Soucieux de stopper ce qu’il voit comme une dérive suicidaire de l’Eglise, le pape polonais impose une rectification, désavouant un théologien de la libération comme le Brésilien Leonardo Boff, ou encore le prêtre suisse Hans Küng, très critique du conservatisme catholique (et avec qui Ratzinger renouera ensuite le dialogue).

Le Mexique, c’est comme la Pologne

La grande idée de Maciel fut sans doute de persuader Jean-Paul II que l’Eglise était opprimée au Mexique comme dans le bloc communiste. Ce n’était pas totalement faux : la hiérarchie catholique mexicaine ayant toujours adopté des positions archi-réactionnaires (elle était contre la réforme agraire, contre l’alphabétisation des Indiens, et bien sûr contre la laïcité et la démocratie), le camp adverse, issu de la Révolution de 1910-1920, ne lui avait pas fait de cadeau. Tous les présidents mexicains, jusqu’à l’élection de Vicente Fox en 2000, furent francs-maçons. Le conflit a atteint un sommet sous le président Elias Calles (1924-1928) : les prêtres, moines et nonnes n’avaient plus le droit de porter leurs habits religieux en public, le gouverneur de l’Etat de Tabasco, dans le sud du pays, a fait démolir la cathédrale à coups de pioche par les Jeunesses du parti révolutionnaire en chemise rouge, il avait nommé un taureau « Jésus » et une vache « Marie » etc. Si l’on veut se faire une idée du climat de l’époque, il faut lire le roman de Graham Greene La puissance et la gloire, dans lequel ce catholique fraîchement converti raconte le parcours spirituel d’un prêtre mexicain alcoolique.

Tout cela a débouché sur une sanglante guerre civile, de 1926 à 1929, les paysans catholiques et de grands propriétaires terriens ayant pris les armes au cri de « Vive le Christ-Roi » - d’où leur nom de Cristeros. Le Vatican a mauvaise conscience dans cette affaire : il a finalement convaincu les insurgés de se soumettre, en échange d’un sauf-conduit pour les chefs militaires qui ne fut d’ailleurs pas respecté. La situation était pour eux sans issue, puisque le grand voisin nord-américain s’était rangé du côté du gouvernement fédéral, imposant un blocus sur l’armement. Le Saint-Siège s’inquiétait en outre de voir que la plupart des églises restaient depuis trois ans fermées au culte.

Or un oncle maternel de Maciel était un général cristero, et il a pu jouer sur cette corde auprès de Jean-Paul II, qui s’est dressé contre le système communiste avec son fameux discours dans la Pologne du général Jaruzelski : « N’ayez pas peur ». L’enjeu géopolitique était par ailleurs considérable : fort d’une importante communauté immigrée aux Etats-Unis, le Mexique est un pivot du catholicisme dans le nord de l’Amérique latine face à des sectes évangéliques en plein essor. Le tout premier voyage du pape polonais, début 1979, l’a donc conduit dans la patrie de Benito Juarez et d’Emiliano Zapata (il s’y rendra à trois reprises, un record).

Et là encore, Maciel déploie son talent : la Légion organise de bout en bout le voyage mexicain, et ménage à Jean-Paul II ces exubérants bains de foule qui deviendront la marque de son long pontificat. Dès lors le Mexicain a l’oreille du pape polonais. Si quelqu’un au Vatican lui met des bâtons dans les roues, il peut s’adresser en haut lieu grâce à Dziwisz.

Son seul ennemi de taille, c’est Ratzinger. Il est vrai que l’Allemand a eu le loisir de lire par le menu l’épais dossier Maciel, qui est de sa juridiction. Quand le pape, déjà très affaibli par la maladie, rend encore un hommage appuyé à la Légion, fin 2004 (dix ans plus tôt il avait salué dans le pédophile mexicain un « guide efficace pour la jeunesse » !), le futur Benoît XVI déclenche, avant même d’être élu par le conclave au printemps 2005, la procédure disciplinaire qu’il avait longtemps retenue.

« Too big to fail »

Début 2005, Maciel doit abandonner la direction de sa Légion. Au printemps 2006, il est suspendu a divinis. Fin janvier 2008, il meurt en Floride. Il faudra patienter encore un peu pour apprendre, grâce à la presse espagnole, les circonstances rocambolesques de sa fin : entouré des deux Marta et de plusieurs dirigeants de la Légion, qui avaient appelé en renfort l’exorciste du diocèse, l’ex-« saint » ne manifeste aucun remords et refuse obstinément de se confesser, criant « Non ! Non ! » tel Don Giovanni au moment suprême, dans l’opéra de Mozart. Après cette scène mémorable – et invérifiable : si non è vera, è ben trovata -, les Légionaires ont eu quelque mal à démêler les fausses identités de leur patron, auxquelles correspondaient autant de comptes bancaires et de fidéicommis.

Le Vatican est confronté à un dilemme : faut-il considérer que la Légion est impossible à réformer, car pourrie jusqu’au cœur, et la dissoudre en offrant à ses membres sincères de rejoindre d’autres congrégations ? Ou la préserver, au prix de sérieuses mesures d’assainissement ? C’est la seconde solution qui l’a emporté. Difficile de jeter aux orties, en ces temps de vaches maigres pour l’Eglise, ces bataillons de prêtres et de séminaristes. La Légion était « too big to fail ».

Cette histoire, dont on ne connaîtra sans doute jamais tous les secrets, mais qui pourrait inspirer un romancier ou un cinéaste, est exemplaire des paralysies de l’Eglise catholique. Il aura fallu 25 ans pour qu’elle aborde de front le sujet douloureux des abus sexuels en son sein, sous la poussée d’une société qui a changé bien plus vite qu’elle. Un quart de siècle, c’est une éternité pour les victimes qui réclament justice. Mais certes, un bref moment pour une institution bimillénaire, qui prétend exercer un magistère moral auprès de l’humanité entière.

Bien que je sois agnostique, je suis sensible au fait que le pape François ait pris des positions fortes en faveur de l’accueil des migrants ou de la sauvegarde de la planète. Il a nettement déplacé le curseur des questions de morale sexuelle, qui semblaient tant préoccuper ses prédécesseurs, vers l’écologie et la lutte contre les préjugés xénophobes. En Afrique, l’Eglise est souvent un moteur de l’aspiration démocratique. Même sur les questions de bioéthique, où je suis très rarement sur la longueur d’onde du Vatican, il n’est sans doute pas mauvais qu’une grande institution joue les garde-fous, face à une avalanche d’innovations technologiques qui peut changer en profondeur la condition humaine. Une chose est sûre : ce qui se passe dans l’Eglise nous concerne plus que jamais. 

 

(*) Une première version de ce billet affirmait que le cardinal Sodano était le chef de la diplomatie du Vatican. C'est une erreur que j'ai corrigée : cette fonction équivaut à celle de premier ministre dans un gouvernement civil.

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