Le Coran, "plus dangereux que le coronavirus"?

Un dirigeant du FPÖ prétend que le Coran est "plus dangereux que le coronavirus". Mais la démission de la seule femme de l'instance représentative de l'islam en Autriche, pour mieux dénoncer le conservatisme de ses pairs, fait resurgir le débat sur l'exégèse du Coran que souhaite un théologien progressiste.

Durant la crise sanitaire nombre d'Autrichiens ont été rassurés d'avoir au sommet de l'Etat un président écologiste, Alexandre Van der Bellen, dont le discours pondéré et le calme olympien opéraient comme un calmant sur la psyché collective. Son principal rival d'extrême droite, Norbert Hofer, qui fut à deux doigts d'être élu en 2016, se distingue en revanche par son art de jeter de l'huile sur le feu: après avoir affirmé que le Coran était "plus dangereux que le coronavirus", il voit dans le déluge de réactions hostiles sur les réseaux sociaux - menaces de mort, insultes et souhaits de le voir "brûler en enfer" - la confirmation que les musulmans sont décidément belliqueux et n'ont pas encore vécu "l'humanisme et les Lumières".

Le FPÖ est en perte de vitesse depuis l'énorme scandale suscité en mai 2019 par la "vidéo d'Ibiza" (où des dirigeants du parti offraient monts et merveilles à la soi-disant fille d'un oligarque russe), qui lui a valu d'être éjecté du gouvernement et de devoir se séparer de son charismatique leader Heinz-Christian Strache. Il aborde en position de faiblesse, avec deux listes concurrentes dont l'une menée par M. Strache, l'élection régionale et municipale prévue à Vienne le 11 octobre prochain. La provocation de M. Hofer est donc à analyser dans un contexte où l'extrême droite s'efforce de rameuter ses troupes autour du refus d'un islam rétrograde. "Daheim statt Islam" ("Chez nous plutôt que l'islam" fut l'un des slogans les plus efficaces du FPÖ dans la capitale.

Démission fracassante de la seule femme du directoire musulman

Mais c'est aussi le moment où l'unique femme - sur quinze membres - au sein du directoire de la communauté islamique en Autriche (IGGÖ), Fatma Akay-Türker, a démissionné avec fracas de ses fonctions en dénonçant publiquement l'immobilisme de ses pairs masculins, qui selon elle pensent que les femmes de la communauté musulmane de ce pays de l'Union européenne n'ont pas d'autre problème que le voile islamique: elle leur reproche d'avoir "institutionnalisé la dégradation de la femme". En Autriche, où l'écrasante majorité des habitants fut longtemps catholique, l'islam, qui fédère au moins un demi million de personnes sur près de 9 millions d'habitants, constitue une communauté en expansion rapide, même si elle reste moins nombreuse que celle des chrétiens orthodoxes venus des Balkans - souvent électeurs du FPÖ. Les médias autrichiens se sont largement fait l'écho des graves incidents qui ont opposé à Dijon des habitants maghrébins et des Tchétchènes venus venger l'un des leurs.

Le quotidien de centre gauche Der Standard a profité de la crise ouverte à l'IGGÖ pour donner longuement la parole au théologien d'origine libanaise Mouhanad Khorchide, 48 ans, jadis imam à Vienne et désormais professeur de pédagogie musulmane à l'université de Münster, en Allemagne. En 2009 il avait défrayé la chronique en publiant une étude qui montrait qu'un enseignant de l'islam sur cinq en Autriche considérait les principes démocratiques comme incompatibles avec sa religion. A la suite de ce rapport il avait perdu son emploi à l'académie chargée de former les enseignants islamiques. Il applaudit la suggestion de Mme Akay-Türker de créer une instance chargée d'un aggiornamento, en particulier sur les droits des femmes, "l'un des thèmes les plus importants aujourd'hui dans l'islam". Il l'incite à reprendre ses fonctions au sein de l'IGGÖ et espère que ses critiques seront entendues au lieu d'être simplement taxées d' "islamophobie". 

M. Khorchide trouve significatif que ce souci de crever l'abcès émane aujourd'hui du coeur des milieux conservateurs, Mme Fatay-Türker étant liée à la branche religieuse du parti d'extrême droite turc MHP (les fameux "Loups Gris"). Il rappelle que l'IGGÖ s'est distinguée jusqu'alors par ses propos lénifiants, tout en maintenant une vision dogmatique derrière une "façade" avenante. "On met toujours en avant les trois conférences réunissant des imams (venus de plusieurs pays, notamment des Balkans) qu'a organisées l'IGGÖ (en 2003, 2005 et 2010), mais où est leur apport théologique et surtout où est la réflexion critique élaborée par certains de ces imams?".

Une perspective résolument égalitariste

A la différence du catholicisme, souligne-t-il, l'Islam n'a ni Eglise ni magistère unifié qui prescrivent aux femmes comment elles doivent se comporter: "ce sont des hommes imprégnés d'une idéologie patriarcale qui veulent reléguer les femmes dans les derniers rangs (de l'assemblée), souvent parce qu'ils ont eux-mêmes peur de femmes en position de force". Le théologien se prononce pour que les croyantes prennent place au même niveau que les hommes dans les mosquées ("on peut très bien imaginer qu'elles se mettent à gauche et eux à droite ou inversement"), pour que des femmes puissent y prêcher, et qu'elles aient le droit d'épouser des hommes appartenant à une autre religion alors que seuls les hommes, à l'heure actuelle, se voient reconnaître ce privilège.

Il approuve l'ancienne responsable femmes de l'IGGÖ quand celle-ci réclame une exégèse moderne du Coran : pour lui, les passages du texte sacré qui rendent les hommes responsables des femmes, les autorisent à les frapper ou leur garantissent le double de l'héritage qu'elles reçoivent "doivent impérativement être lus et situés dans le contexte d'une époque, car de nos jours de telles règles n'ont plus lieu d'être". Et le thème des mariages inter-culturels et inter-religieux est d'autant plus urgent qu'il concerne toujours plus de jeunes musulmanes.

Même chose pour la question du voile: "on doit en discuter à la lumière actuelle et chercher à formuler de nouvelles positions à une table où hommes et femmes seraient admis à égalité". Il est essentiel que les femmes s'emparent des sujets théologiques, et un quota de femmes dans toutes les instances de la communauté, avec comme but la parité, lui semble souhaitable : "c'est une perspective réaliste, car il y a en Autriche assez de femmes musulmanes qualifiées, qui ont fait des études universitaires".

Le débat provoqué il y a onze ans par Mouhanad Khorchide a abouti en 2015 (un siècle après l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'empire des Habsbourg), à une loi détaillant les conditions dans lesquelles les musulmans d'Autriche peuvent exercer leur religion. Si l'islam était de longue date reconnu par l'Etat, qui a appointé des imams dans l'armée d'Autriche-Hongrie au même titre que des aumôniers ou des rabbins, la Première guerre mondiale avait laissé en suspens les décrets d'application, alors que la réalité sociale a depuis énormément changé.

Le souci des autorités autrichiennes était alors, surtout à la lumière des attentats terroristes en France, de mieux contrôler le financement des mosquées et de s'assurer que l'enseignement dispensé ne contredisait pas les principes républicains. Mais en Autriche comme en Allemagne on voit que la discussion évolue : autrefois menée en réaction aux pressions de la société majoritaire, pour mieux magnifier l'unité des croyants, elle n'élude plus les controverses.

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