Un milliardaire bouleverse le paysage médiatique autrichien

Le milliardaire tyrolien René Benko est entré par surprise au capital du tabloïd le plus influent d'Autriche, la Kronen Zeitung. Dans un paysage médiatique hyper-concentré, cela pourrait avoir des conséquences politiques: ce chambardement va-t-il servir le chancelier Kurz?

« Hello, Benkoprint ! Goodbye, Mediaprint ! Le paysage médiatique en Autriche est bouleversé » : c’est en ces termes qu’Armin Thurnher, fondateur il y a quatre décennies de l’hebdomadaire Falter et l’un des porte-drapeaux de la liberté de la presse dans son pays, salue l’arrivée dans la presse écrite de l’entrepreneur tyrolien René Benko, plus connu jusqu’alors pour son talent comme promoteur immobilier ou ses acquisitions de chaînes commerciales dans le monde germanique.
Or la concentration médiatique est telle en Autriche que ce mouvement inattendu a, potentiellement, des implications politiques. Vienne bruisse de rumeurs, alimentées par la discrétion notoire de Benko, qui fuit les interviews, et sa proximité supposée avec le jeune chancelier Sebastian Kurz, chef du Parti du peuple ÖVP (chrétien-démocrate), actuellement en coalition avec le Parti de la liberté FPÖ, la droite populiste. Kurz s’est en tout cas montré à la réception annuelle offerte par Benko, le 14 novembre, au Park Hyatt de Vienne, l’un des trois hôtels de luxe qu’il possède (les deux autres étant à Lech, station de ski huppée du Vorarlberg, et sur les bords du lac de Garde).
La holding Signa de René Benko, 41 ans, a racheté 49% des parts détenues jusqu’alors par le groupe allemand Funke, basé à Essen, qui était propriétaire à 50% du plus gros tabloïd autrichien, la Kronen Zeitung, et à 49% du troisième, le Kurier (554 000 lecteurs), les deux titres étant chapeautés par la société Mediaprint à laquelle appartiennent des magazines tels que Profil et Trend.
Le milliardaire détient désormais respectivement 24,5% et 24,22% des deux tabloïds. Cela ne le propulse pas aux commandes mais lui confère une influence certaine, notamment sur la « Krone » (à laquelle appartient aussi le quotidien gratuit Heute), qui touche chaque jour plus de 2 millions de lecteurs, soit le quart de la population adulte, et formate une partie importante de l’opinion autrichienne, l’autre grande source d’information nationale restant la radio-télévision publique ORF.

Des médias hyper-concentrés
Cette concentration unique dans le monde occidental, au mépris des règles européennes de la concurrence, est le produit de l’histoire de l’Autriche depuis 1945. La Kronen Zeitung a été lancée après la guerre par Hans Dichand grâce à des crédits bancaires avantageux négociés par le chef de la puissante centrale syndicale ÖGB, le social-démocrate Franz Olah, qui voulait gêner ainsi le camp conservateur.
Mêlant gros titres sensationnalistes, patriotisme xénophobe, prêches catholiques et filles dévêtues, la Kronen Zeitung a atteint son apogée dans les années 1980 : grâce à ses éditions régionales elle avait alors un taux de pénétration de 45% du marché, contre 28% aujourd’hui – quatre fois plus que les quotidiens « sérieux » comme Der Standard (centre-gauche) ou Die Presse (centre-droit).
Beaucoup lui reprochent d’avoir tiré outrageusement à droite le débat public, assuré sans scrupule l’ascension d’un tribun populiste tel que le défunt Jörg Haider, et accoutumé l’opinion aux tirades haineuses de l’extrême droite. Elle a aussi « ruiné la social-démocratie », analyse Armin Thurnher, en l’incitant à l’arroser constamment d’annonces publicitaires (ainsi que son concurrent le tabloïd Österreich) pour se concilier la bienveillance de ses éditorialistes.
Ce fut en particulier le cas du chancelier social-démocrate Werner Faymann, à la tête du gouvernement entre 2008 et 2016 : lorsqu’il détenait le portefeuille des transports, son ministère a acheté plus souvent qu’à son tour des espaces dans la « Krone », laquelle, plus sensible au sort de nos amies les bêtes qu’à celui des demandeurs d’asile, l’a gratifié en échange de titres flagorneurs, « Les animaux voteraient Faymann » étant le plus mémorable.
Las, à chaque scrutin le Parti social-démocrate a perdu des pans de son électorat populaire, le public des tabloïds préférant se tourner vers le FPÖ. A Vienne, le SPÖ n’a pu maintenir à grand peine sa suprématie qu’en attirant les jeunes diplômés au détriment des Verts, qui pour la première fois en presque trente ans ont échoué, en 2017, à entrer au Parlement. Mais, d’après un sondage publié ce lundi par le magazine Profil, le SPÖ est maintenant tombé à 24% des intentions de vote, au même niveau que le FPÖ et 11 points derrière l’ÖVP de Kurz.
C’est dans ce contexte, six mois avant les élections européennes, que René Benko fait son entrée au capital de deux des tabloïds les plus influents du pays : le Kurier, en général pro-européen et contrôlé par la banque Raiffaisen, elle-même proche de l’ÖVP, ainsi que la Kronen Zeitung, qui a certes baissé le ton depuis la mort en 2010 du patriarche Hans Dichand, mais reste, entre les mains de son clan familial, sur une ligne fondamentalement euro-sceptique.
Celle-ci va-t-elle s’accentuer ou au contraire s’atténuer ? Telle est la question que beaucoup se posent depuis qu’a été révélé, la semaine dernière, le « coup » de Benko.

Un self-made man venu de l’ouest
Le Tyrolien, qui n’a pas fait d’études universitaires et a débuté sa carrière en convertissant des greniers en appartements grand standing, s’est construit une réputation d’habileté doublée d’excellentes relations avec le monde politique : au conseil d’administration de Signa siègent aussi bien l’ex-chancelier social-démocrate Alfred Gusenbauer que l’ancienne vice-chancelière du FPÖ Susanne Riess-Passer.
En deux décennies ce père de quatre enfants, marié à un ancien mannequin, a accumulé un patrimoine immobilier considérable, souvent en rachetant des immeubles défraîchis mais bien situés tel le vénérable grand magasin Tyrol, au centre d’Innsbruck, dont il a rasé l’immeuble, reconstruit au goût du jour par l’architecte britannique David Chipperfield, partenaire privilégié des grandes opérations de Benko. C’est lui qui a dessiné les plans de la future Elbtower (Tour de l’Elbe) à Hambourg, où le promoteur tyrolien a également acquis une partie du centre historique. Le magazine Trend estimait l’an dernier sa fortune personnelle, la septième d’Autriche, à près de 4 milliards d’euros.
A Vienne, Benko a fait parler de lui en aménageant au cœur du 1er arrondissement une rue de boutiques luxueuses où les riches touristes venus du Golfe et de l’ex-URSS peuvent dépenser sans compter. Et c’est encore Signa (dans laquelle investissent des entrepreneurs avisés tels l'ancien coureur automobile Niki Lauda et le « roi de la brique » Peter Haselsteiner) qui s’est vu confier le privilège de trouver un nouveau locataire pour un immeuble emblématique de la Vienne début-de-siècle, la Postsparkasse d’Otto Wagner.
Après avoir gratifié la capitale, près de la gare centrale et du Prater, de rutilants quartiers de bureaux et de logements, Benko a racheté il y a quatre ans en Allemagne la chaîne de magasins Karstadt, dont le fleuron est le KeDeWe de Berlin, équivalent des Galeries Lafayette Haussmann. De déficitaire, la marque est devenue profitable et même le syndicat Verdi, selon Profil, ne trouve pas grand-chose à redire aux méthodes de Benko. Ce dernier vient de mettre dans son escarcelle la chaîne allemande Kaufhof, qu’il va fusionner avec Karstadt pour en faire un géant du commerce de détail. Dans la foulée, il a repris les magasins d’ameublement Kika/Leiner.

Benko va-t-il servir la politique du chancelier Kurz ?
Le voici installé en bonne place au sein d’une presse écrite en panne de modèle économique. Il a promis d’améliorer l’offre numérique de la « Krone » et va sans doute booster son chiffre d’affaires. Va-t-il aussi servir la politique de Sebastian Kurz ? La question est ouverte, et les six mois précédant les élections européennes, en mai 2019, seront une première indication.
Dans l’immédiat, les partisans de la démocratie voient plutôt d’un bon œil se desserrer l’emprise du clan Dichand. Armin Thurnher, qui a conclu chacune de ses chroniques hebdomadaires, vingt ans durant, par une phrase inspirée des exhortations de Caton l’Ancien à détruire Carthage : « D’ailleurs, je suis d’avis qu’il faut détruire Mediaprint », a arrêté l’exercice il y a quatre ans parce qu’il pense que la priorité, aujourd’hui, est de redéfinir « ce que sont les Lumières dans le journalisme à l’âge numérique ».
L’un des drames de son pays depuis 1945, écrit Thurnher, est qu’aucun « capitaliste citoyen ne s’engage sur le terrain des médias. Seuls le font des milliardaires à la richesse récente » - à l’exemple de Dietrich Mateschitz, patron de Red Bull et de Servus TV, ou de René Benko. Le fondateur du Falter, un titre qui se distingue par un journalisme d’investigation incisif et compte aujourd’hui plus de 150 000 lecteurs, veut encore croire (car « on ne sait jamais ») qu’un beau jour la bourgeoisie autrichienne voudra se doter, à l’instar de la bourgeoisie suisse avec la Neue Zürcher Zeitung, d’un « quotidien de qualité » capable de susciter un débat public digne de ce nom et de diffuser « des informations nécessaires à la démocratie ».
En attendant de voir si des espoirs aussi fous se réalisent, l’évolution de la Kronen Zeitung à l’ère de René Benko sera étudiée à la loupe. Et pas seulement en Autriche.

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