La Hongrie illibérale à l'assaut des enclaves libérales

A la réunion du Parti populaire européen, à Bruxelles, certains partis frères veulent étriller le Fidesz de Viktor Orban, champion de la démocratie "illibérale". Parmi les sujets litigieux, l'assaut mené en Hongrie contre les institutions du financier américain George Soros. Pourtant l'idée d'implanter en Europe centrale une université pour former les élites post-communistes ne vient pas de lui.

C’est l’homme par qui le mal arrive à la Hongrie. L’affreux. Le ploutocrate. Le machiavélique qui utilise ses millions pour susciter une invasion de migrants et imposer le multiculturalisme à cette nation chrétienne. Il s’appelle George Soros, bête noire du gouvernement Orban avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker.

Le richissime investisseur américain et l’ancien premier ministre du Luxembourg figuraient en têtes de Turc sur de grandes affiches au bord de la route qui conduit de l’aéroport vers Budapest : elles ont été recouvertes de placards blancs pour ne point trop fâcher le président du Parlement européen, le conservateur allemand Manfred Weber, qui brigue la succession de Juncker et devait forcément emprunter cette voie pour rendre visite, le 12 mars, à Viktor Orban.

 Au menu des discussions – parmi tous les sujets litigieux entre Budapest et Bruxelles - il y avait aussi l’acharnement de l’administration hongroise contre les institutions créées par Soros, la Open Society Foundation (Fondation pour une société ouverte ou OSF) et la Central European University (Université centre-européenne, CEU). Les pressions conjuguées de Bruxelles, de Washington et des Nations unies n’ont pas réussi à entamer la détermination du gouvernement Orban à les bouter hors de Hongrie.

Fondée en 1984 pour promouvoir les valeurs démocratiques en Europe de l’Est – son nom est une référence à l’ouvrage de Karl Popper La société ouverte et ses ennemis, rédigé au début de la deuxième guerre mondiale -, l’OSF a été la première à jeter l’éponge et à se replier sur Berlin, en mai 2018.

Il est vrai que Viktor Orban avait sorti l’artillerie lourde. Durant la campagne des législatives de 2018, il a affirmé détenir une liste de 2.000 personnes stipendiées pour « renverser le gouvernement » et installer à Budapest une équipe « acceptable par George Soros ». Quelques jours après sa victoire électorale, la troisième en huit ans, le journal Figyelo, très proche du gouvernement, ouvrait les hostilités en publiant les noms de « spéculateurs » associés à Soros : avocats spécialistes des droits de l’homme ou défenseurs des migrants, membres de l’ONG Transparency International ou enseignants de la CEU se voyaient cloués au pilori.

Les temps ont bien changé depuis l’époque où le jeune Orban, en 1989, allait étudier en Angleterre l’histoire du libéralisme grâce à une bourse de la Fondation Soros. En Hongrie les courants les plus opposés au communisme s’étaient saisis un an plus tôt d’un gigantesque projet hydroélectrique censé unir la Tchécoslovaquie et la Hongrie, Gabcikovo-Nagymaros, pour exprimer leurs critiques et reconquérir la rue. Les Hongrois étaient très remontés car ce barrage menaçait de défigurer l’un des plus beaux paysages du Danube, et surtout de rayer de la carte, dans la partie slovaque, des villages habités par la minorité hongroise.

Mais pendant que nationalistes et écologistes manifestaient leur mécontentement contre ce projet stalinien, les communistes « réformateurs » de Budapest, encouragés par la pérestroïka alors en vogue à Moscou, ne restaient pas inactifs, multipliant contacts et réunions avec les Allemands de l’Ouest. Ce sont eux qui ouvriront la brèche dans une muraille déjà vermoulue, d’abord en découpant à la cisaille le Rideau de Fer avec le ministre autrichien des affaires étrangères, le chrétien-démocrate Alois Mock, puis, quelques mois plus tard, en permettant à des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est qui « campaient » en Hongrie de rejoindre l’Allemagne de l’Ouest via l’Autriche, à la fin de l’été 1989.

Le rôle joué par les Hongrois dans la chute du système pro-soviétique, et la conversion spectaculaire de beaucoup d’anciens dirigeants communistes aux vertus du libéralisme politique autant qu'économique – aucun pays de l’Est n’a autant, ni aussi vite, privatisé ses entreprises d’état – expliquent en partie pourquoi la Central European University s’est installée à Budapest.

Pourtant, au départ, l’idée d’une université capable de former aux valeurs démocratiques les élites d’une Europe centrale longtemps étouffée par le carcan soviétique n’émanait pas de Soros. "Elle venait de libéraux comme (le dissident tchèque et écrivain) Vaclav Havel et les intellectuels autour de Solidarnosc en Pologne, rappelle le professeur Anton Pelinka, un politologue autrichien qui a enseigné pendant douze ans à la CEU. Ce sont eux qui ont formulé l'idée puis ils ont cherché qui pouvait la financer et ce fut Soros. Il y a eu des discussions pour savoir qui était la meilleure candidate pour l'accueillir, de Varsovie, de Prague ou de Budapest. Finalement le choix s'est porté sur cette dernière, qui apparaissait à l'époque comme plus ouverte".

Juif d’origine hongroise, sa famille ayant dû fuir le nazisme, Soros dote très confortablement (près de 900 millions de dollars) l’institution, fondée en 1991 et installée au centre de Budapest. Les enseignements y sont assurés en anglais. Elle a formé en un quart de siècle quelque 16.000 étudiants en master et doctorat, se classant, s'agissant des sciences politiques, parmi les meilleures institutions européennes. Si son périmètre s’est élargi bien au-delà de l’Europe centrale, et si la plupart de ses étudiants ne sont pas de nationalité hongroise, elle a toujours porté très haut l’étendard du libéralisme politique : son premier recteur était un Israélien anti-sioniste, le deuxième un expert des droits de l’homme, et le troisième, Michael Ignatieff, en poste depuis 2016, a dirigé le Parti libéral canadien.

Tout cela ne pouvait que déplaire à Orban et son entourage, qui ont décidé d’en finir avec cette enclave libérale en terre magyare. Ils ont fait passer une loi obligeant toutes les universités délivrant des diplômes en Hongrie à avoir un campus dans leur pays d’origine – ce n’était pas le cas de la CEU, qui délivre des diplômes américains. Elle a eu beau ouvrir depuis peu un campus dans l’Etat de New York pour se mettre en conformité avec les nouvelles règles, cela n’a pas convaincu les dirigeants hongrois. Dura lex sed lex – surtout quand la loi a été taillée sur mesure. Dans un souci de plus grande « transparence », assure-t-on à Budapest.

Dans l’impossibilité de recruter des étudiants tant que son agrément n’était pas renouvelé par les autorités hongroises, la CEU s’est résolue en décembre dernier à transférer la plupart de ses activités académiques à Vienne à dater de la rentrée 2019. On lui a déroulé le tapis rouge. Le maire et gouverneur de la capitale autrichienne, le social-démocrate Michaël Ludwig, lui a offert les hauteurs de Steinhof, où Otto Wagner a construit une célèbre église de style Art nouveau, tandis que le chancelier Sebastian Kurz, un chrétien-démocrate qui gouverne avec l’extrême droite, recevait ostensiblement George Soros.

Mais M. Kurz se garde bien de trop critiquer Orban et l’Autriche devrait adopter un profil bas à la réunion du Parti populaire européen, ce mercredi 20 mars à Bruxelles, où se feront surtout entendre ceux, minoritaires, qui désapprouvent ouvertement le cours « illibéral » de la Hongrie. Si le premier ministre hongrois se tire sans trop de casse de cette explication entre partis frères, il pourra se consacrer à la prochaine expédition punitive contre des intellectuels. Il veut maintenant mettre au pas l’Académie hongroise des sciences (5.000 salariés), en restreignant drastiquement son autonomie : les crédits pour les recherches devraient être à l’avenir alloués directement par le gouvernement, sans doute bien mieux placé que des universitaires pour juger de leur utilité.

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