Menstruations, un défi planétaire

La bonne nouvelle: on parle de plus en plus des règles féminines sans tabou. La mauvaise: de plus en plus de femmes utilisent des protections jetables qui sont un défi écologique.

J’ai connu l’époque où l’on n’en parlait pas, sinon à voix basse. Où des filles de mon dortoir croyaient dur comme fer qu’on ne pouvait se tremper le bas du corps sans tarir le flux sanguin : pas question de prendre un bain de mer ni même un bain tout court. Elles évitaient de monter la mayonnaise qui allait « tourner » ces jours-là – leurs mères et leurs grands-mères le leur avaient assez répété. C’était l’époque où les premières publicités pour des serviettes hygiéniques montraient toujours des filles blondes à l'air éthéré, vêtues de blanc immaculé. Où les infirmières du lycée mettaient en garde contre le risque de provoquer un grave choc toxique si l’on utilisait des tampons.

Bref, c’était il y a longtemps. Aujourd’hui, difficile de ne pas remarquer dans le métro parisien ces affiches à l'humour léger : celles de la chaîne Naturalia, qui utilisent des métaphores fruitées pour le sexe féminin et vantent des protections menstruelles 100% bio. En France, les pouvoirs publics envisagent de rendre ces protections gratuites pour les femmes les plus démunies afin de combattre la « précarité menstruelle ». En Australie, une campagne publicitaire de la marque Libra visant à dédramatiser le sujet (dans un pays où une partie importante de la population est d’origine asiatique et assimile souvent les règles à une perte d'énergie vitale) est allée bien plus loin, montrant un filet de sang qui coule sur une cuisse féminine : c’était trop pour certains téléspectateurs, qui regardent sans sourciller des massacres à la tronçonneuse sur leur écran mais ont vivement protesté contre un réalisme aussi brutal.

Il y a cinquante ans tout cela aurait été inimaginable car les règles étaient tabou. Star du Nouvel Observateur dans les années 1980, la dessinatrice Claire Brétécher fut sans doute la première à croquer une adolescente super-fière d’avoir réussi à mettre un tampon, et qui défie du regard tous les hommes qu’elle croise – lesquels se demandent pourquoi.

Autres temps, autres mœurs. Récemment, dans le magazine proposé aux passagers des vols Easyjet, on pouvait découvrir une publicité d’une start-up basée à Barcelone, Cocoro - elle est loin d'être la seule marque du genre -, qui fabrique des smarty pants, des slips protecteurs réutilisables, absorbants mais discrets, et bien sûr lavables en machine. Avec un argument écologique imparable : chaque femme, quand elle a recours aux protections jetables, génère paraît-il entre 5,6 et 6,4 kilos de déchets par an, qui mettront ensuite « des siècles » à se dégrader. Il faut donc y réfléchir à deux fois si l’on veut sauver la planète… Les filles de 25 ans aujourd’hui ne sont plus rares à refuser ce qui pour ma génération était synonyme d’émancipation, et à préférer la coupe menstruelle.

Surtout dans la sphère germanique, où l'on est plus sensible qu'en France à la protection de l'environnement et où ce marché explose depuis 2015: il y a plus d'une cinquantaine de fabricants de ces petits objets en silicone, d'une durée de vie appréciable (dix ans), qui évitent aux jeunes femmes de mettre trop de produits chimiques dans leur corps et d'assécher leur flore vaginale, source d'infections à répétition. Il y a trente ans, j'aurais trouvé cette idée parfaitement réactionnaire: mais qui sont donc ces fanatiques qui veulent nous priver d'un instrument de libération, grâce auquel on peut vivre ces "jours-là" incognito - jadis, dans les cités ouvrières, toutes les voisines contrôlaient à la seule vue du linge mis à sécher si la fille de la maison était ou non enceinte -, grâce auquel on peut travailler et faire du sport comme si de rien n'était?

Le tout-jetable, un problème exponentiel 

Mais notre optique a radicalement changé. Une affaire de liberté individuelle est devenue un problème global pour l’environnement: une femme occidentale utilise au cours de sa vie entre 10.000 et 17.000 garnitures périodiques. Le même raisonnement vaut d’ailleurs pour les couches jetables destinées aux bébés : on ne s’en souciait guère lorsque les Occidentaux étaient quasiment les seuls à les utiliser. Mais maintenant que des centaines de millions – potentiellement des milliards - d’Asiatiques et d’Africains accèdent à ce qui est pour nous un confort de base, nous prenons notre calculette : combien de tonnes chaque année ? Des montagnes, des Himalayas, des continents de déchets difficiles à éliminer. S’agissant des seules protections menstruelles, il faudrait multiplier 5 kilos par 4 milliards d’individus féminins sur environ quatre décennies.

Grâce à l’élévation du niveau de vie et une meilleure maîtrise de la procréation, les femmes ont en effet beaucoup plus souvent leurs règles que dans le passé, quand elles étaient enceintes et allaitaient durant la majeure partie de leur existence. Une quinzaine de grossesses, fausses-couches comprises, était la norme, la mortalité néo-natale et infantile restant très élevée (environ 40% jusqu’au début du 20ème siècle en Europe).

A cela s’ajoute le fait que la puberté intervenait plus tard : autour de 16 ans en 1750 contre 12 ans actuellement, avec de fortes différences dues à des facteurs génétiques et à l’alimentation. Les lecteurs du roman de Zola Germinal se souviendront que Catherine Maheu, fille de mineur et elle-même employée à un travail harassant au fond des galeries de charbon, n’est pas encore réglée à quinze ans - c’est d’ailleurs un argument utilisé par celui qui devient son premier amant : elle serait bête de ne pas coucher puisqu’elle ne peut pas tomber enceinte. Tandis que la fille des rentiers Grégoire, aussi oisive que potelée, est depuis longtemps une « femme faite ».

En résumé : moins on avait à manger, plus tard on entrait dans la carrière reproductive, les femmes ayant ensuite moins souvent leurs règles. Pendant des millénaires il en fut ainsi pour l'écrasante majorité de l'humanité.

De nos jours les pubertés précoces, dès l’âge de 8 ans, sont un phénomène qui inquiète les pédiatres du monde entier mais semble toucher avant tout les fillettes en surpoids à cause d’un excès de graisses et de sucres raffinés dans l’alimentation, typique des plus pauvres. C’est patent au Mexique, où Coca-Cola a tué toutes les boissons artisanales et où les industriels fabriquant la comida chatarra (junk food) ont freiné par tous les moyens une législation contraignante, interdisant par exemple de bombarder les enfants avec des annonces publicitaires pour ces produits durant les programmes télévisés qui leur sont destinés.

Aux Etats-Unis la menstruation intervient en moyenne à 12,57 ans chez les « Caucasiennes » (Blanches), quelques semaines plus tôt chez les Africaines-Américaines, et à 12,09 ans chez celles qui sont d’origine hispanique, avec en général avec une forte composante amérindienne : des chiffres qui cachent de fortes disparités mais font apparaître une tendance. Or le scénario mexicain se reproduit avec des variantes dans nombre de pays d’Afrique, d’Amérique latine, du Moyen-Orient ou d’Asie - là où vivront demain 90% de la population de notre planète.

Presque partout règles = tabou 

Le point commun à ces cultures fort diverses, c’est la stigmatisation des règles féminines. « La femme, enfant malade et douze fois impur » écrivait l’une des figures du romantisme français, le poète Alfred de Vigny, marqué par son éducation chrétienne. On retrouve cette attitude patriarcale dans toutes les grandes religions : pour le judaïsme orthodoxe la femme est en état d’impureté durant ses règles, elle est censée se purifier par un bain rituel lorsque celles-ci sont terminées ; même chose chez les musulmans, la visite au hammam permettant de signifier au mari, sans le dire, que les rapports sexuels sont de nouveau licites. Si la conception chinoise fait de ce moment de la vie féminine une phase de retrait qui doit être vécue avec la plus grande discrétion (la nageuse Fu Yuanhui a beaucoup fait jaser sur Weibo en attribuant publiquement sa mauvaise performance à Rio, en 2016, au fait qu'elle avait ses règles et a donc utilisé un tampon comme 2% seulement des Chinoises, la médecine traditionnelle prescrivant que les flux corporels s'écoulent sans obstacle), l'idée d’impureté liée aux menstruations est bien plus radicale dans l'hindouisme : une femme n’a alors pas le droit de s'asseoir sur le canapé, de préparer la nourriture familiale ni même d’entrer dans la cuisine.

Vieille coutume tombée en désuétude ? Pas du tout : un habitant de Delhi m’expliquait récemment qu’il avait de la chance que sa mère habite la même ville, car elle pouvait ainsi venir cuisiner quand son épouse en était rituellement empêchée. Cet interdit concerne aussi en Inde les Jaïns, dont le culte ancien n'admet pas le système des castes mais empêche les femmes en âge de procréer de passer le seuil des temples, car elles risqueraient de les « souiller ».

La grande anthropologue Françoise Héritier, qui s’est beaucoup interrogée sur le caractère quasiment universel de l’infériorité féminine, a avancé une explication : le sang des femmes coule tandis que les hommes font couler le leur, par exemple dans le combat. C’est une différence qui a eu de grandes conséquences.    

Chiffons, journaux, feuilles séchées, bouse de vache 

Et comment se garnissent les femmes ailleurs qu’en Occident, lorsqu’elles sont pauvres ? Avec de vieux chiffons qu’elles doivent laver en cachette des hommes. Ainsi faisaient-elles aussi en Occident, autrefois. Dans son livre A History of Women’s Bodies (Une histoire du corps féminin), le Canadien Edward Shorter, professeur d’histoire de la médecine à l’Université de Toronto, surtout connu pour avoir montré comment l’époque moderne a inventé la famille nucléaire, a conclu des archives qu’il a pu consulter en Europe et aux Etats-Unis que les femmes ont été de fait pendant longtemps le « sexe faible ». Sous-alimentées, mourant trop souvent en couches, regardées de haut par le "sexe fort" à cause de leurs règles et de leurs infirmités humiliantes qui étaient, en général, les séquelles d’accouchement difficiles. Sa thèse centrale : c’est parce que la santé des femmes s’est nettement améliorée entre la fin du 19ème siècle et le milieu du 20ème qu’elles ont alors trouvé la force de revendiquer l’égalité civique, de lutter ensemble pour leurs droits.

C’est peu dire que son ouvrage, publié en 1983, fut mal accueilli. A l’image de la sorcière puissante et souveraine, exaltée jusqu’à aujourd’hui par le féminisme, il opposait le souvenir déprimant de créatures chétives dont les règles souvent imprégnaient les vêtements – comme aurait dit Chirac : il faut imaginer l’odeur, même si nos ancêtres avaient le nez moins délicat que le nôtre. Car l’odorat, comme le genre féminin, est aussi une construction culturelle. Mon expérience de journaliste, en particulier au Nigeria où j’ai découvert l’existence des fistules obstétricales (si répandues jadis en Occident que le premier hôpital pour les opérer fut créé à New York vers 1860), qui transforment de nombreuses femmes en incontinentes donc en perpétuelles "impures", m'incite à penser que Shorter avait vu juste en établissant un rapport étroit entre le statut social des femmes et leurs contraintes physiques.

 Pourtant, même en Inde qui sera bientôt le pays le plus peuplé du monde avec 1,4 milliard d’habitants, les choses évoluent. A l’initiative d’Arunachalam Muruganantham, à l'origine un soudeur du Tamil Nadu, on fabrique maintenant dans plusieurs villes indiennes (et africaines) des serviettes hygiéniques en coton bien plus basiques que leurs modèles occidentaux, donc plus abordables. Jusqu’alors à peine 12% des femmes indiennes pouvaient se payer ces produits (que le comité chargé de la TVA, composé exclusivement d’hommes, avait en 2017 décidé de taxer comme du « luxe »). Selon une enquête récente, 88% d’entre elles utilisent encore des chiffons, du papier journal, des cendres, des copeaux de bois ou des feuilles séchées, voire de la bouse de vache! Ce qui explique que 70% des problèmes de santé reproductive en Inde soient liés au manque d’hygiène menstruelle.

Ce sujet jadis tabou entre tous est maintenant inscrit à l’agenda politique des dirigeants de Delhi. Début 2019, le court-métrage de l’Américano-Iranienne Rayka Zehtabchi consacré aux  menstruations dans la société indienne : Period. End of sentence (Point. Fin de la phrase mais aussi Règles. Fin de la condamnation, le titre français Les règles de notre liberté n'étant qu'une approximation du jeu de mots original), a remporté à Hollywood l’Oscar dans sa catégorie. Et le fabuleux destin de Muruganantham, l’homme qui voulait changer la vie des femmes, a inspiré à Bollywood en 2018 un film édifiant, Pad Man.

 Tout est bien qui finit bien, alors ? Oui et non. Si l’on ne peut que se réjouir d’une telle ouverture, le défi écologique va devenir exponentiel – comme celui des couches pour bébé. Et si l’Occident veut éviter d’être confronté sur ce chapitre à la même méfiance que lors des premiers Sommets internationaux sur le climat, où la Chine, porte-parole des pays en développement, disait en gros : vous prétendez nous empêcher d’accéder à un progrès dont vous avez, vous, profité sans remords, il a intérêt à peaufiner ses arguments pour ne pas apparaître une fois de plus comme un donneur de leçons.

La solution passe sans doute par un débat sans exclusive, par une amélioration des matériaux de manière à les rendre plus sains et biodégradables, mais aussi par des alternatives au tout-à-jeter (en Chine en tout cas, la coupe menstruelle aurait un bel avenir). Cela implique que les femmes aient une meilleure connaissance de leur corps, qu’elles acceptent de toucher ces parties réputées « honteuses », qu’elles soient informées avant l’adolescence, donc à l’école, de ce que sont les règles. Une petite révolution qui s’est accomplie depuis un demi-siècle en Occident, mais reste encore balbutiante dans trop d'endroits de la planète.

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