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Billet de blog 21 oct. 2021

« J'adore mon chancelier » ou l'Autriche au fond du trou (projet théâtral)

Au moment précis où Sky diffuse sa série sur « Ibiza », le scandale qui avait coûté en 2019 son poste et sa carrière au vice-chancelier d'extrême droite Strache, le soi-disant « enfant prodige » qui avait conclu un accord de coalition avec lui: l'ex-chancelier Sebastian Kurz, chef de la droite démocrate-chrétienne, se débat avec une affaire de sondages trafiqués et d'articles achetés.

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Ce 20 octobre, Elfriede Jelinek a eu 75 ans. En guise de cadeau d'anniversaire, l'Autriche lui a offert un de ces méga-scandales dont elle a le secret, qui a déjà coûté son poste de chancelier à l'ex-enfant prodige de la politique européenne, Sebastian Kurz, et pourrait bien signer sa fin politique. Notre sorcière préférée est-elle déjà en train de filer sur son rouet un texte d'une ironie corrosive ? Sans doute, elle qui ne s'est retirée à Munich que pour mieux observer les turpitudes de sa patrie d'origine.

Elle avait déjà consacré une pièce, Schwarzwasser (eau noire : celle qui vient des WC), à "Ibiza", le scandale de la vidéo tournée clandestinement sur cette île des Baléares, dans laquelle le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, flanqué de son second Johann Gudenus, offrait son pays sur un plateau à la supposée nièce d'un oligarque. Et aussitôt après une autre à la pandémie du Covid, Lärm. Blindes sehen. Blinde sehen ! (Bruit. Voir en aveugle. Des aveugles voient !), cette dernière étant fort bien jouée depuis septembre à l'Akademietheater de Vienne (rattaché au Burgtheater, équivalent de la Comédie française), dans une mise en scène de Frank Castorf. Mais Jelinek, qui écrit pourtant plus vite que son ombre, aura fort à faire pour rattraper la réalité: depuis deux semaines le toujours bien peigné chancelier Sebastian Kurz, qui apparaissait déjà en poupée de carnaval sur la scène de Lärm, soulevant l'hilarité de la salle, se débat avec une sale affaire de sondages manipulés et de couverture de presse achetée.

Des sondages manipulés? Cela rappellera quelque chose aux Français qui suivent les déboires judiciaires de l'ex-président Nicolas Sarkozy. Des articles complaisants en échange de juteux contrats publicitaires? Rien de vraiment nouveau sous le soleil. Cela fait déjà un certain temps que l'Autriche, surtout grâce à l'hebdomadaire viennois Falter qui vit essentiellement de ses abonnements, débat des annonces publicitaires attribuées à la presse de boulevard en rétribution d'articles laudateurs: une technique qu'avait bien rodée en son temps le chancelier social-démocrate Werner Faymann, au pouvoir de 2008 à 2016, pour s'assurer une couverture médiatique flatteuse. Un sommet fut ce titre du Kronen-Zeitung: "Pour qui les animaux voteraient-ils?" avait demandé, lors de la campagne électorale qui l'a porté à la chancellerie, le très populaire quotidien, attaché à la défense de nos amies les bêtes - sans surprise la tête de liste Faymann avait remporté 33 points sur 35, devançant ses concurrents... 

La chute de la maison Kurz

Mais la nouvelle que le parquet avait engagé des poursuites contre Kurz et son équipe, pour abus de biens sociaux et corruption, a fait l'effet d'un coup de tonnerre. Kurz a été forcé le 9 octobre de quitter la chancellerie, ses alliés écologistes menaçant de faire éclater la coalition au pouvoir depuis 2020. Certes il a nommé pour le remplacer un fidèle, l'ancien ministre des affaires étrangères Alexander Schallenberg, et reste à la tête du groupe parlementaire de son parti, l'ÖVP. Mais des figures respectées de ce courant historique, parmi lesquels l'ancien Commissaire européen à l'agriculture Franz Fischler, estiment que l'heure est venue de retourner aux principes fondateurs de la démocratie chrétienne.

Le verbatim des échanges sur smartphone - les "chats" - entre Kurz et sa petite troupe d'affidés, auxquels se mêlent parfois la patronne d'une agence d'enquêtes d'opinion, Sophie Karmasin, et les deux patrons de presse qui profitent le plus du système occulte mis en place, les frères Fellner, est une plongée sans bouteille dans les abysses de la vie politique autrichienne. On comprend après coup que dans une série consacrée à la politique française comme Baron noir, les protagonistes enferment dans un coffre-fort leurs téléphones portables pour ne pas laisser de traces sur Internet de leurs magouilles! Le secrétaire général du ministère des finances, Thomas Schmid, a bien essayé d'effacer tous ses messages lorsque la justice a commencé son enquête, mais le parquet anti-corruption est parvenu à reconstruire 300 000 d'entre eux, ce qui permet de se faire une idée.

Le quotidien de centre gauche Der Standard en a donné un florilège, assorti des emojis d'origine. Et comme on est en Autriche, des acteurs chevronnés du Burgtheater, situé à proximité des sièges des partis social-démocrate et démocrate-chrétien qui furent longtemps aux commandes, en ont fait la lecture sur scène. A la grande indignation de certains caciques de l'ÖVP, dont l'ancien chancelier Wolfgang Schüssel, qui avait subi les foudres de ses pairs lorsqu'il avait conclu en 2000 avec l'extrême droite une alliance alors inédite au sein de l'Union européenne. Kurz et ses copains sont entrés en politique dans ces années-là, quand une bonne partie de la presse autrichienne s'extasiait devant le très libéral ministre des finances Karl-Heinz Grasser, un ami de Haider à la photogénie incontestable.

Pour une fois dépeigné

L'épisode donne une image peu reluisante de ce groupe de trentenaires, presque tous des hommes voués au culte de leur idole Sebastian Kurz (qui apparaît pour une fois tout ébouriffé à la une du Falter, le trucage de sondages se disant en allemand "frisiert" : "coiffé"). Celui-ci était porté aux nues, certains lui prédisaient un destin "européen", un homme politique allemand a même regretté que l'Allemagne n'ait pas un dirigeant de ce calibre! De cet engouement, il ne reste aujourd'hui pas grand chose. A part une exclamation impérissable de Schmid: "J'adore mon chancelier", lequel lui avait auparavant promis "tout ce que tu veux". C'est presque du même niveau que la profession de foi exaltée d'un des disciples du tribun d'extrême droite Jörg Haider, après l'accident mortel de ce dernier en 2008: "Le soleil est tombé du ciel".

Falter détaille comment une collaboratrice de Sophie Karmasin, Sabine Beinschab, a fourni à volonté des "sondages exclusifs" (payés, subodore le parquet anti-corruption, avec l'argent des contribuables) pour soutenir les initiatives du chancelier ou de ses ministres. Par exemple fin janvier 2021, lorsque sont expulsées trois collégiennes vers la Géorgie et l'Arménie, le tabloïd Österreich, propriété et arme principale des frères Fellner, publie un sondage selon lequel 76% des Autrichiens ne veulent pas assouplir le droit d'asile et d'immigration. Son auteur: Sabine Beinschab. En juin encore, lorsque le parti social-démocrate SPÖ propose d'accorder plus rapidement aux immigrés légaux la nationalité autrichienne, la même pond une étude montrant que 63% des Autrichiens refusent une telle idée (un autre institut vient de sortir un sondage similaire indiquant l'inverse). Etc.

"Super. Vas-y à fond!"

Est aussi passé à la postérité le chantage exercé par Schmid auprès de l'Eglise catholique, qui tentait d'intercéder en faveur des migrants et se voit menacée d'une révision drastique à la baisse de ses avantages fiscaux. "Super. Vas-y à fond! Mille fois merci!" le félicite alors Kurz. Après cet étalage nauséabond, des personnalités jugées intègres comme l'ancienne présidente de la Cour suprême Irmgard Griss, qui avait surpris en 2016 par ses bons résultats à l'élection présidentielle (sans le soutien d'aucun parti elle avait devancé au premier tour les candidats de la social-démocratie et de la démocratie-chrétienne, avant d'appeler à voter au second pour le candidat des Verts), excluent catégoriquement que Kurz puisse être encore à l'avenir une tête de liste crédible de son parti.

Les Allemands se délectent de ses malheurs. C'est sûr, il y a toujours quelque chose de pourri au royaume autrichien, même si la vie y est plus amusante que dans son grand voisin du nord.

C'en est fini en tout cas de l'ex-"Wunderwuzzi" ("enfant prodige") - il n'a que 35 ans et est arrivé au pinacle sans avoir terminé ses études - qui agaçait pas mal de gens en Europe. En particulier en France, par sa résistance à tout laxisme budgétaire même en temps de pandémie, et son refus obstiné d'accueillir davantage de demandeurs d'asile. L'ÖVP, dont il avait fait la première force électorale dans son pays (37,5 % lors des législatives de 2019), devra se trouver une autre figure de proue.

Sky va diffuser en quatre volets, à partir du 21 octobre, son feuilleton L'affaire Ibiza. Dans le rôle du détective qui dévoile cette histoire "trop vraie pour être inventée" (slogan de la plate-forme), le comédien Nicholas Ofczarek. Très connu grâce à la télévision mais membre de la troupe du Burgtheater. Lorsque l'Allemand Claus Peymann était directeur de cette vénérable institution et concevait le théâtre comme une arme de combat contre une Autriche encore engluée dans le nazisme, on y jouait les "dramuscules"  écrits par son ami Thomas Bernhard. Aujourd'hui les enjeux ne sont plus les mêmes et c'est l'Autrichien Martin Kušej (prononcer en français "Kou-jeille") qui est à sa tête. Mais gageons que si les péripéties actuelles inspirent un nouveau texte au vitriol à la Grande Imprécatrice, il lui trouvera une scène.  

Hélas, cela ne change pas grand chose au paysage politique. Aux dernières nouvelles le parti d'extrême droite était à 21% dans les sondages. Ses leaders ont beau disparaître l'un après l'autre dans les poubelles de l'Histoire, il semble insubmersible, naviguant entre 20%, son plus bas étiage, et 26%, quand la mer est haute. L'ÖVP, elle, est redescendue à 25% des intentions de vote.

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