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Billet de blog 24 nov. 2022

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Femme noire, toujours plus visible

Le même jour l'AFP a annoncé qu'un chef de Boko Haram au Nigeria avait fait massacrer des "sorcières" et que la NASA voulait envoyer une Africaine dans l'espace: collision du futurisme et d'une croyance archaïque. Dans ce contexte, il était intéressant de visiter cette année la Biennale de Venise, où les femmes noires, qu'elles soient créatrices ou sujets de la création, étaient les stars.

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Le pavillon des Etats-Unis à la Biennale de Venise 2022, confié à Simone Leigh. Elle revendique la « créolisation des formes ». © Biennale

"Femme rouge, toujours plus belle" : l'un des slogans poétiques sur les murs en Mai 68 à Paris. Plus d'un demi-siècle après on pourrait le reprendre en l'adaptant à nos représentations actuelles : "Femme noire, toujours plus visible". Non seulement dans la mode et la publicité qui façonnent notre environnement, mais dans les arts plastiques - en fait dans l'art tout court - et dans l'industrie cinématographique.

Wakanda Forever, suite d'un opus Marvel au succès fracassant (Black Panther, 2018), est de nouveau promis au triomphe, comme le premier qui a explosé toutes les prévisions des studios. Non seulement dans les salles de cinéma équipées d'écrans géants et de technologie 3D, mais sur les centaines de millions de smartphones qui servent à regarder maintenant les films dans l'hémisphère sud de la planète. À ce titre il vaut le détour, même quand on est allergique aux super-héros et que l'on trouve interminables les scènes de bataille avec effets spéciaux. Parce que ce produit made in Hollywood n'est pas seulement destiné à remplir les caisses, mais est aussi une machine fictionnelle qui va engendrer les images avec lesquelles nous vivrons.

Plutôt que de confier à un autre acteur le rôle central de Chadwick Boseman, emporté par un cancer en 2020, on sait que le réalisateur Ryan Coogler a choisi d'effectuer un saut qualitatif : la "panthère noire" aux pouvoirs surnaturels est désormais incarnée par sa jeune soeur Shuri (Letitia Wright), créature androgyne que l'on a du mal à sortir de son laboratoire où elle dessine avec ses mains d'élégantes formules mathématiques, secondée par des robots. Qu'elle soit une figure possible de la féminité, mais qu'il y en ait bien d'autres, est souligné par la présence à ses côtés de son autre soeur, jouée par Lupita Nyong'o, toute en courbes et attention maternelle aux enfants, par la reine-mère aux cheveux blancs, l'altière Angela Bassett, ou encore par la redoutable guerrière au crâne rasé déjà présente dans le premier film.

Les femmes sur le devant de la scène

Le trait commun est l'omniprésence des femmes sur le devant de la scène, tandis que les hommes sont souvent ravalés au rang de gorilles se frappant la poitrine. Quel effet cela aura-t-il? C'est toute la question. Ce film n'est-il pas très en avance sur la réalité? Va-t-il au contraire accélérer des évolutions déjà en cours, conquérir un public féminin sans rebuter le masculin, qui n'y trouvera plus si facilement de figures auxquelles s'identifier, en tout cas moins qu'avant? Il est un pari risqué sur l'avenir du continent noir, sur l'avenir du monde tout court.

Le fait que le film soit particulièrement méchant avec la France - moins avec les Américains, qui y ont investi des centaines de millions de dollars - est un écho exacerbé du sentiment anti-français qui s'exprime dans la rue lors de manifestations de la jeunesse africaine. Et il est remarquable que ce deuxième volet annonce une coopération sud-sud, sous la forme d'une alliance entre la Panthère Noire et le roi amphibie issu de la civilisation maya. Les Blancs n'ont pas le beau rôle, on sent que leur règne touche à sa fin.

C'est aussi l'impression que l'on pouvait retirer de la Biennale de Venise (elle fermera ses portes dimanche 27 novembre), qui tous les deux ans, depuis 1895, fournit des indications sur les tendances dans les arts plastiques et surtout l'idéologie qui les anime. Dans sa brève histoire des Giardini, les jardins créés par Napoléon Bonaparte, devenus la principale vitrine des pays participants avec les pavillons permanents, Vittoria Martini s'attarde sur la période fasciste (Mussolini a voulu en mettre plein la vue à Hitler en 1934), mais ne nous dit rien de l'architecture interne de cet endroit "qui nous renvoie un reflet déformé, mais durable, du monde actuel".

Or ce qui est frappant pour le visiteur d'aujourd'hui est l'extension géographique du domaine de l'art contemporain. Alors qu'au départ il n'y avait en gros que des pays européens ou très "européanisés" d'Amérique latine, les surfaces d'exposition se sont multipliées et ont éclaté dans toute la ville, certains nouveaux venus ne trouvant de lieu pour les accueillir que dans ces palais dont Venise regorge.

Cette année les femmes étaient aussi ultra-dominantes et l'on ne pouvait s'empêcher de penser que c'était justice, après tant de millénaires où elles furent cantonnées à des tâches subalternes. Il n'y a pas si longtemps d'ailleurs qu'elles sont en pleine lumière : la plasticienne autrichienne VALIE EXPORT, née en 1940, n'a jamais obtenu une chaire de professeur dans son propre pays. Une salle était consacrée aux pionnières de l'entre-deux-guerres, dont la modernité parfois stupéfie. Certains noms sont connus : Alice Rahon, Djuna Barnes, Unica Zürn, Gisèle Prassinos, Leonora Carrington, Dorothea Tanning, Mary Wigman ou l'Algérienne Baya. D'autres beaucoup moins (il faut découvrir les costumes expressionnistes de la danseuse Lavinia Schulz, 1896-1924, typiques de l'incroyable bouillonnement artistique sous la République de Weimar). Une chose pourtant les rassemble : elles étaient alors presque toutes européennes ou nord-américaines.

Le paysage a beaucoup changé en un siècle

Comme le paysage a changé ! Les visiteurs de l'exposition proliférante installée dans les bâtiments de l'Arsenal étaient confrontés d'emblée avec une figure monumentale en bronze intitulée Brick House, de l'états-unienne d'origine jamaïcaine Simone Leigh, représentant une femme noire dont la jupe évoque les maisons de terre. Cette imposante sculpture a été présentée en 2019 sur la High Line de Manhattan et trônait sur le pont surplombant la 10ème Avenue. Elle suggère des réalités très diverses, notamment ce restaurant de Natchez, dans le Mississipi, construit jadis autour de l'archétype de la "mama" noire (la nourrice de Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent), dont la jupe rouge abrite la salle à manger de l'établissement - une jupe rouge joue aussi un rôle dans ce roman, décrié comme le récit nostalgique du Sud esclavagiste.

Leigh n'était pas seule à jouer de cette pluralité, et la jeune Ivoirienne Laetitia Ky, plus connue aux États-Unis que dans son propre pays, même si c'est dans ce cadre qu'elle expose son travail, s'est par exemple amusée sur le thème des extensions capillaires bien connues des coiffeurs africains. Les cheveux des femmes noires, les défriser ou pas, les porter naturels ou pas, est d'ailleurs l'un des sujets abordés par Chimamanda Ngozi Adichie dans son roman Americanah, dont on attend avec impatience la version cinéma avec Lupita Nyong'o.

Simone Leigh s'est aussi vu confier en totalité le pavillon des États-Unis, qu'elle a habillé de paille comme une hutte et dont le fronton s'orne d'une haute sculpture en forme de divinité africaine aux seins tombants - et à la tête en forme d'antenne parabolique pour recevoir les télévisions par satellite (l'artiste revendique la "créolisation des formes"). Souveraineté en est le titre général, mais cette exposition commence par une femme lavant du linge les pieds dans l'eau. Faut-il voir au-delà de sa posture humble? Est-ce le renversement annoncé par cet évangile que les Africains connaissent maintenant bien mieux que les Européens déchristianisés: au royaume des cieux, les derniers entreront les premiers?

La fécondité du féminisme américain

Profitons au passage de l'occasion pour critiquer l'anti-américanisme primaire de certaines élites intellectuelles françaises, qui a atteint des sommets au moment de l'affaire Strauss-Kahn. Car sans les Américaines, le féminisme mondial serait encore balbutiant! Il est assez logique que l'édition 2022 de la Biennale, centrée sur les rapports entre humain et nature, donc sur le post-humain, rende hommage à Ursula Le Guin et Donna Haraway, qui toutes deux ont interrogé le concept souvent paralysant de "nature féminine".

Deux autres oeuvres de Simone Leigh. © Biennale

La première a imaginé, dans son roman La main gauche de la nuit, un univers où les gens peuvent changer de sexe en fonction de leur interlocuteur, tandis que la seconde est célèbre pour avoir vu dans le "cyborg" un futur désirable et marqué en 1985 les débuts du cyberféminisme. Or Shuri, l'héroïne de Wakanda Forever, est bien une sorte de cyborg.

Dans une vidéo Simone Leigh met le feu avec l'aide de femmes asiatiques à la jupe en forme de meule de paille d'une statue de femme noire : à la fin il ne reste qu'un squelette noirci, la structure de métal sur laquelle était monté ce vêtement végétal. Cette scène aussi forte qu'énigmatique est peut-être une allusion aux bûchers où ont brûlé du 16ème au 18ème siècle en Europe (l'un des centres de l'exposition s'intitulait, comme une photographie de Maya Deren, Le berceau de la sorcière), des centaines de milliers de personnes condamnées pour sorcellerie, principalement des femmes. Il a fallu attendre les Lumières pour qu'en France, grâce à une réforme du code pénal à la fin du 17ème siècle, les tribunaux se voient demander des preuves matérielles et non plus de simples témoignages contre les personnes accusées de sorcellerie, et qu'on cesse peu à peu de croire à leurs maléfices.

Sorcières et astronautes

Ce n'est hélas pas le cas dans de nombreuses régions d'Afrique, où presque tout décès est suspect d'avoir été voulu par quelqu'un. Il y a vingt-cinq ans j'avais fait une enquête au Burkina Faso sur les "mangeuses d'âme", en général des veuves privées d'appui masculin dans leur village, expulsées de leur communauté à la suite d'un rituel où le cadavre du défunt allait "frapper" la case de la soi-disant coupable. Autrefois elles se laissaient dépérir dans la brousse, la mort physique étant la conséquence de l'exclusion sociale. Puis elles ont su qu'elles pouvaient se réfugier dans des centres tenus par des religieux chrétiens mais leurs propres enfants n'osaient pas leur rendre visite, de peur d'être mis au ban à leur tour.

La situation ne semble guère s'être améliorée si l'on en juge par la décision récente d'un chef local de Boko Haram au Nigeria de faire massacrer comme sorcières des femmes qu'il pensait responsables de la mort de ses enfants, le fanatisme djihadiste venant renforcer un préjugé très répandu. Quelques-unes ont réussi à s'échapper et à raconter ce qui était arrivé à leurs parentes. Le même jour, le 14 novembre, l'Agence France-Presse annonçait aussi que l'agence spatiale du gouvernement des États-Unis, la NASA, veut ouvrir une antenne en Afrique du Sud afin d'envoyer très bientôt une femme africaine vers les étoiles.

Ainsi est l'Afrique aujourd'hui, grosse de contradictions, de collisions entre futur et passé. Le fabuleux royaume de Wakanda, où se superposent tradition et haute technologie, est avant tout un fantasme qui permet d'oublier la dure vie quotidienne, et les super-pouvoirs l'absence de pouvoir réel. En Italie, donc à Venise, travaillent des dizaines de milliers d'Africaines, souvent illégales et bien sûr invisibles aux visiteurs de la Biennale. Les plus attrayantes sont forcées de se prostituer, les autres font le ménage ou la plonge, échappant aux viols et aux mauvais traitements, mais certes pas à l'exploitation, imposés par d'impitoyables réseaux de trafiquants d'êtres humains dont les tentacules s'étendent d'Afrique de l'Ouest jusqu'en Europe.

On est très loin de la princesse dans son laboratoire, de la superbe reine-mère ou des amazones au crâne rasé. Mais de telles images, si illusoires soient-elles, nous aident à imaginer un autre monde.

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