«Almost», un clin d'oeil au monde d'avant Corona

En plein confinement, le globe-trotter dans l'âme qu'est Wojciech Czaja a commencé à photographier des coins de Vienne qui lui rappelaient d'autres villes du monde. Il en est sorti une série publiée par un journal et maintenant une exposition qui fait sourire tous les visiteurs.

Almost... Pittsburgh. Ou quand Vienne rappelle la "Rust Belt" des Etats-Unis. © Wojciech Czaja Almost... Pittsburgh. Ou quand Vienne rappelle la "Rust Belt" des Etats-Unis. © Wojciech Czaja

Un jour d'avril 2020, alors que le monde était frappé par la première vague du Covid-19, Wojciech Czaja (prononcer "Voïtsek Tchaya") a enfourché sa Vespa pour rouler au hasard dans Vienne. La ville d'Europe centrale où ses parents, croyant fuir pendant seulement quelques mois la dictature du général Jaruzelski en Pologne, ont posé en 1981 leurs valises, et leur très jeune fils. Czaja a étudié l'architecture, il est devenu un chroniqueur sur le sujet, notamment pour le quotidien de centre gauche Der Standard. Et un inlassable voyageur qui a déjà sillonné de long en large la planète.

 Il s'est donc senti plus frustré encore que bien d'autres lorsque le gouvernement autrichien, en mars 2020, a ordonné de bouger le moins possible de chez soi, le temps que tout ça se tasse. Se déplacer avec un deux-roues a cependant toujours été permis et les Viennois ne s'en sont pas privés. Czaja, en virée sur sa Vespa, freine brusquement en apercevant à l'angle d'une rue une façade qui lui rappelle à s'y méprendre la Ville Blanche de Tel-Aviv, où les exilés juifs chassés d'Allemagne et d'Autriche ont construit dans le style minimaliste cher au Bauhaus. Il en fait une photo avec son smartphone, la poste sur Facebook avec ce commentaire laconique: "Almost Tel Aviv" ("Presque Tel-Aviv" en anglais, une langue que beaucoup de monde comprend à Vienne). Et enregistre deux fois plus de réactions que d'habitude.

Cette photo est devenue une série - toujours avec la technique forcément limitée du smartphone - publiée de façon hebdomadaire par le Standard. Et depuis peu une exposition de 80 de ses quelque 500 clichés, sur les palissades qui entourent le chantier du Wien Museum. On est en effet en train d'agrandir le Musée de la Ville de Vienne sur Karlsplatz, à deux pas de la célèbre église baroque Saint-Charles.

Almost... Costa Brava. En été sur la Place Mozart à Vienne. © Wojciech Czaja Almost... Costa Brava. En été sur la Place Mozart à Vienne. © Wojciech Czaja

Le Wien Museum ne voulait pas simplement répéter la série du journal, ou celle de l'amusant petit livre ("Almost. 100 Städte in Wien": "Presque. 100 villes dans Vienne") édité par une petite maison plutôt spécialisée dans la littérature, Korrespondenzen. L'un des dirigeants du musée, Peter Stuiber, a eu l'idée stimulante de confronter les images de Czaja avec celles de l'Exposition universelle de 1873 à Vienne, la première qui fut organisée ailleurs qu'à Londres ou Paris. Alors que la Grande-Bretagne et la France rivalisaient en mettant en scène leurs empires coloniaux respectifs, celui des Habsbourg faisait certes appel aux territoires qu'il dominait en Europe - du sud de la Pologne à l'Adriatique, en passant par la Bohême, la Moravie, la Slovaquie et la Hongrie, qui couvrait alors le nord de l'actuelle Roumanie - et s'en remettait, pour le reste, au bon vouloir des pays intéressés, voire à des entreprises internationales ancrées à Vienne.

Les visiteurs de 1873 (et ceux de 2021 grâce aux cartes postales de l'époque) pouvaient donc découvrir sur les pelouses du Prater un jardin de Kyoto, un wigwam d'Amérique du Nord, un pavillon chinois rempli à craquer de chinoiseries, un chalet de la région de Salzbourg avec ses typiques habitants en tenue locale, un café turc peuplé uniquement d'hommes autour de narguilés, ou encore l'étonnant bâtiment servant d'emblème à la Compagnie d'assurances Lloyd's: un chef d'oeuvre de syncrétisme avec sa coupole orientale et son mât de navire!

Almost... Las Vegas. © Wojciech Czaja Almost... Las Vegas. © Wojciech Czaja

L'idée, aujourd'hui comme hier, est d'amener le vaste monde au visiteur puisque celui-ci ne peut se rendre dans ces endroits trop lointains ou devenus inaccessibles: c'est celle, corollaire du "déjà vu" qui nous hante désormais, d'un dépaysement à domicile. Au gré de ses pérégrinations dans une ville qui paraît au touriste pressé sortie tout entière d'un moule superbe, celui de la "Vienne 1900", Czaja a su capter les détails de lieux moins reluisants - comme il a surpris dans les replis inattendus de la cité danubienne des reflets de Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, de La Motte en Bretagne. L'ex-"bloc de l'Est" est une source inépuisable de clins d'oeil et il a retrouvé parfois, aux marges effilochées du tissu urbain, des visions post-apocalyptiques dignes de la "Rust Belt" aux Etats-Unis. Ou les bannières colorées de Lhassa dans une banale cour d'immeuble. 

Près d'un an plus tard, nous attendons encore de sortir du tunnel. L'exposition du Wien Museum fait sourire tous ses visiteurs, même les plus moroses: elle devrait être décrétée d'utilité publique.

 

"Almost. 100 Städte in Wien" de Wojciech Czaja, Edition Korrespondenzen/Wien Museum, Wien 2021, 20 €.

"Almost", exposition jusqu'à fin mars sur les palissades du Wien Museum de Karlsplatz à Vienne (elle pourrait être prolongée).

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