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Billet de blog 22 oct. 2022

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Post-fascistes au pouvoir en Italie : le précédent autrichien

Une héritière du fascisme italien devient Présidente du Conseil. Une rupture ? Pas tant que ça, parce qu'elle s'affirme pro-Ukraine et pro-européenne. Il y a plus de 22 ans, l'entrée au gouvernement autrichien d'un parti héritier du nazisme avait provoqué une levée de boucliers.

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C'est donc chose faite : la cheffe du parti Fratelli d'Italia, qui n'a jamais renoncé à un logo hérité du fascisme italien, est devenue Présidente du Conseil. On hausse les épaules d'un air fataliste, dans le monde occidental, parce que la blonde Georgia Meloni a pris soin d'affirmer une ligne plutôt pro-européenne et résolument favorable à l'Ukraine. L'essentiel est donc sauf.

Le fait que cela passe (presque) comme une lettre à la poste - disait-on autrefois - contraste avec les réactions scandalisées qui avaient accueilli, début février 2000, l'entrée au gouvernement autrichien du Parti de la Liberté, le FPÖ alors dirigé par le sulfureux Jörg Haider. L'émotion fut très vive, la gauche et l'extrême gauche françaises venant manifester en force à Vienne sur la Place des Héros, où en 1938 une foule enthousiaste avait accueilli Adolf Hitler, tandis que le président Jacques Chirac obtenait de ses pairs européens des mesures d'isolement diplomatique de l'Autriche, baptisées par commodité "sanctions". Elles furent symboliques, les autres ministres refusant, à Bruxelles et ailleurs, de serrer la main de leurs collègues autrichiens. Mais elles firent couler beaucoup d'encre jusqu'à ce qu'une commission de sages européens, près de huit mois plus tard, décrétât qu'il était temps de tourner la page.

Plus habiles, les Américains ont seulement publié un communiqué annonçant qu'ils seraient très attentifs désormais à tout dépassement du cadre démocratique - sans se risquer sur le même chemin. Ils ont ainsi ostensiblement appuyé la cheffe de l'église protestante autrichienne, Gertraud Knoll, alors harcelée par des dirigeants locaux du FPÖ, lesquels la jugeaient trop à gauche.

Sans Chirac, pas de "sanctions"

Pourquoi la France s'est-elle engagée, elle, sur cette voie ? Car il était évident pour tout le monde, à commencer par la droite et l'extrême droite en Autriche, que sans Chirac il n'y aurait jamais eu de "sanctions". C'est une question que je me suis posée pendant deux décennies, puisque j'étais aux premières loges lors de cette affaire en tant que correspondante à Vienne du Monde et de RFI. Le principal intéressé étant mort, je ne peux plus l'interroger. J'ai en revanche eu quelques lueurs à l'époque, et bien plus récemment grâce à un diplomate autrichien, Hans-Dietmar Schweisgut, qui s'est trouvé au Japon en même temps que celui qui a été ensuite le conseiller diplomatique de Jacques Chirac, Maurice Gourdault-Montagne.

L'émulation entre Chirac et son Premier ministre, le socialiste Lionel Jospin, a sans aucun doute joué un rôle : aucun des deux ne voulait être distancé sur le terrain, si fédérateur en France, de l'anti-nazisme. La principale raison de l'attitude de Chirac tenait pourtant, non seulement à des impératifs de politique intérieure (il est le principal inspirateur du "cordon sanitaire" prohibant tout accord de la droite gaulliste avec le Front national), mais à l'inquiétude que le type d'alliance incarnée par Wolfgang Schüssel, chef du Parti du Peuple ÖVP, qui venait d'annoncer son désir de former une coalition avec le FPÖ, puisse déborder sur l'Allemagne. Après tout, Hitler lui-même n'était-il pas né autrichien, avant de rejeter cette nationalité à ses yeux nulle et non avenue ? Le Führer fut en effet un "apatride" avant de recevoir presque in extremis la nationalité allemande, sans laquelle il n'aurait pu être candidat au poste de chancelier du Reich, grâce aux nazis de Braunschweig - Brunswick pour les Français et les Britanniques.

Pour la génération de Chirac, l'Autriche était, autant que l'Allemagne, le noir berceau du nazisme, et non sa "première victime" comme l'avaient assuré à la Libération des Alliés soucieux avant tout d'éviter une partition du territoire autrichien au profit de l'Est.

De telles craintes paraissaient absurdes aux yeux de la plupart des Autrichiens, guéris depuis 1945 de toute tentation de se joindre au destin allemand, et qui s'insurgeaient de voir qualifier le FPÖ dans la presse française de "parti d'extrême droite", un terme qui renvoie chez eux à la réalité presque anecdotique des néo-nazis au crâne rasé. Se réclamer du Troisième Reich, par exemple en arborant ses insignes, est d'ailleurs passible de prison en Autriche. L'incompréhension était donc totale.

Jörg Haider le provocateur

En réalité, les provocations très calculées de Haider lui-même expliquaient une telle méfiance. Juriste spécialiste de droit constitutionnel, il avait attiré l'attention dès le début de sa carrière en proclamant que l'Autriche n'était qu'une "fausse-couche de l'Histoire", sous-entendant qu'elle ferait mieux de se fondre dans la grande Allemagne. Ses deux parents étaient des nazis fervents, son père avait même dû gagner clandestinement l'Allemagne lorsque le régime austro-fasciste, qui précéda de 1933 à 1938 l'Anschluss, mit hors la loi le parti national-socialiste (lequel venait de remporter les élections à Innsbruck, au Tyrol, que la droite cléricale considérait comme l'un de ses bastions). Gouverneur de Carinthie, le leader du FPÖ n'avait pas hésité à vanter la conduite soi-disant honorable d'anciens SS ou la "politique de plein emploi du Troisième Reich", ni à jouer avec les vieux réflexes antisémites de son électorat.

Enfin l'affaire Waldheim, qui avait exposé aux yeux du monde entier le refus d'une partie importante de l'opinion autrichienne de se confronter au passé nazi, était dans les mémoires : elle remontait à 1986, moins de quinze ans plus tôt. Alors qu'il avait soigneusement dissimulé ses activités comme lieutenant des services de renseignement de la Wehrmacht, Waldheim avait été élu président par plus de la moitié des votants avec le slogan "Erst jetzt recht" ("Maintenant plus que jamais", entendre : nous n'allons pas céder au Congrès juif mondial, les Juifs veulent se venger du fait que, du temps où Waldheim était secrétaire général des Nations unies, il a invité à la tribune le dirigeant palestinien Yasser Arafat).

Or c'est avec Haider que Schüssel tenait à s'allier. C'était l'unique moyen pour lui, dont le parti était arrivé en troisième position aux législatives d'octobre 1999 - à quelques centaines de voix près, derrière le FPÖ -, de se défaire d'une "grande coalition" débilitante avec les sociaux-démocrates et de revenir en vainqueur à la chancellerie. Tacticien rusé, Schüssel n'avait pas tort de penser qu'il était mieux fait pour tenir les rênes de l'Autriche que son prédécesseur, le social-démocrate Viktor Klima (splendide carrure, poignée de main inconsistante), qui s'empressa de fuir en acceptant un poste, fort bien rétribué, de chef de Volkswagen en Argentine.

Louis XI contre le duc de Bourgogne

Les architectes de la coalition entre droite chrétienne et FPÖ, en premier lieu le conservateur Andreas Khol, étaient également convaincus qu'elle mettrait fin à la poussée ininterrompue du FPÖ à chaque scrutin."Nous ne laisserons pas l'ÖVP (le Parti du Peuple, celui de Schüssel et Khol) saigner à mort comme la Democrazia Cristiana"  italienne, me dit Khol en novembre 1999 - quand l'ÖVP négociait déjà en secret avec Haider. Effectivement, lors des élections anticipées de l'automne 2002, convoquées par Schüssel dès que l'aile modérée du FPÖ en a été expulsée avec la bénédiction de Haider, le chef de la droite fut porté en triomphe : il avait donné à son parti plus de 42% des suffrages alors que le FPÖ tombait à 10%. Comme le disait en plaisantant un diplomate français en poste à Vienne, la version locale du retors Louis XI, avec son petit chapeau couvert de médailles, aurait peut-être raison du splendide duc de Bourgogne, qui a fini dévoré par les loups - Haider, lui, s'est tué en 2008 à cause d'un excès de vitesse, au volant de sa voiture.

Mais cela ne dura pas. Chacun sait que le FPÖ est remonté depuis, au gré des aléas de la politique autrichienne, et se meut plutôt autour de 20% avec des pointes à 25%. Haider lui-même, après avoir cédé à son aile extrémiste, a compris que le parti devait sortir de ce réduit, devenir plus "mainstream", bref se "dédiaboliser". En 2005 il a fondé un parti dissident, le BZÖ, grâce auquel Schüssel a pu se maintenir au poste de chancelier. Ce qui est certain, c'est que la coalition droite-extrême droite en Autriche a fait tomber un tabou vieux de plus de cinq décennies. Si l'extrême droite xénophobe et nationaliste est devenue aujourd'hui une force "incontournable" en Suède comme en Italie, c'est aussi à ce précédent qu'elle le doit.

Pourquoi Berlin a suivi Paris

Mais revenons à la réaction de Chirac début 2000 : ma conviction est que la taille de la "petite Autriche" a compté. Chirac était sans doute convaincu qu'il suffisait de menacer assez fort pour que Vienne rentre dans le rang. Le matin du jour où Schüssel a franchi le Rubicon, annonçant à toute la presse nationale et internationale qu'il allait bien former cette alliance, Chirac a encore téléphoné à Khol, interlocuteur privilégié de la droite gaulliste parce qu'il parlait français. Ce fut peine perdue : "Nous n'allons pas plier le genou!", me glissa Khol, furieux des pressions de Paris, tandis qu'il accompagnait Schüssel à la conférence de presse fatidique.

Comment Chirac, contraint de mettre sa menace à exécution, a-t-il pu convaincre le chancelier allemand Gerhard Schröder, sans lequel jamais ces mesures d'isolement n'auraient été adoptées par les autres Européens? Risquons une hypothèse: c'est parce que la France de Chirac s'était entendue durant les années 1990 avec l'Allemagne de Schröder, les déficits français devenant le miroir des excédents allemands (et les Français consommant ce que nombre d'Allemands, tenus par la "modération salariale" de Berlin, ne pouvaient acheter, le reste étant alors vendu pour l'essentiel à la Chine), que l'Allemand a fait cette fleur au président français. Un peu plus tard, de passage au Forum Bruno Kreisky de Vienne, il a admis publiquement que c'était une erreur.

L'attelage franco-allemand, sans lequel l'Union européenne ne pourrait avancer malgré ses querelles, est donc à la source d'un des épisodes les plus controversés de notre histoire récente. "Si jamais la même chose se produit avec l'Italie, un grand pays fondateur de l'UE, on peut être sûr qu'il n'y aura pas de sanctions" soupiraient alors les Autrichiens. Vingt-deux ans après, l'actualité leur donne raison. 

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