Freud vu par Netflix: sang et stupre

En pleine crise sanitaire la télévision publique autrichienne a diffusé sa série sur le jeune Freud, co-produite par Netflix: le trip survolté et parfois grotesque de celui qui a exploré les causes psychiques de la maladie.

Ironie de l'Histoire: la télévision publique autrichienne, l'ORF, a diffusé en pleine crise sanitaire mondiale les huit épisodes de sa série sur les débuts du jeune Sigmund Freud, l'homme qui a défriché l'inconscient et montré que des maladies sans cause organique apparente peuvent avoir leur source dans la psyché. Les audiences ont donc oscillé entre des journaux télévisés anxiogènes sur la progression d'un coronavirus contre lequel on n'a pour l'instant ni remède, ni vaccin, et ces téléfilms dont le message, sous des dehors horrifiques, est au fond assez rassurant : il est possible de soigner et même de guérir les gens grâce à la parole.

C'était la première fois que l'ORF sortait de ses habituelles terres germaniques et profitait de la corne d'abondance déversée par Netflix (depuis le 23 mars la série est disponible sur la plateforme de vidéo à la demande). Freud certes n'est pas Sissi, même s'il est devenu lui aussi une star internationale et que les touristes se pressent en nombre au musée - actuellement en travaux - qui a été ouvert à son ancien domicile et cabinet de la Berggasse.

Mais nous sommes en 1886 et Freud n'habite pas encore à cette fameuse adresse. Célibataire au début de sa carrière, le trentenaire vit dans un des immeubles de rapport, les Zinshäuser, qui abondaient alors à Vienne et où se mêlaient milieux bourgeois - logés à ce qu'on appelle encore le "bel étage" parce que les plafonds y sont plus hauts et les fenêtres plus ornées - et beaucoup moins aisés. Il n'est encore qu'un débutant passionné par l'hypnose qui a assisté, à la Salpêtrière, aux séances de Charcot avec les hystériques. La première scène, où Freud fait répéter une énième fois à sa domestique une fausse séance d'hypnose (elle est censée avoir perdu la parole depuis que sa fille s'est fait renverser sous ses yeux par une calèche), est assez savoureuse : il veut à tout prix convaincre ses professeurs et ses collègues de la Faculté de Médecine du bien-fondé de ses hypothèses sur l'inconscient. Mais il se fait traiter de charlatan et tout au long de la série se heurte au mur des opinions médicales de l'époque, incarnées par le chef du service de psychiatrie, Theodor Meinert.

Parce que Freud habite ce genre d'immeuble, sa route croise celle de l'officier de police Alfred Kiss, un ancien militaire à la tête rasée et à l'air peu commode, appelé au chevet d'une Wiener Mädl (à Paris on disait une "grisette") que l'on a découverte mourante sur son lit, le vagin lacéré à coups de poignard. Ce Sherlock Holmes viennois, flanqué d'un adjoint aussi rond qu'il est sec, soupçonne très vite un officier de la noblesse qu'il a de bonnes raisons de haïr. Il a des atteintes de paralysie très douloureuses à la main droite - l'officier, on l'apprend assez vite, l'a obligé à tuer des prisonniers de guerre d'une balle dans la nuque. Il se vengera de lui lors d'un duel au pistolet où il vise les parties génitales, convaincu d'avoir en face de lui l'assassin de la jeune femme.

L'idée de donner une dimension psychanalytique à une enquête n'est pas mauvaise. Ni très nouvelle: on la connaît au moins depuis l'"Oedipe-Roi" de Sophocle. Le réalisateur Marvin Kren promettait lors de la présentation des premiers épisodes à la Berlinale "un trip hypnotique dans les abysses de l'âme humaine". Il va donc propulser le binôme Kiss-Freud, chacun étant un marginal en butte aux pouvoirs établis, chacun étant "hanté par ses démons", des bas-fonds peu ragoûtants de la capitale des Habsbourg aux salons encore plus révulsants de l'aristocratie, en passant par les salles où les membres des confréries étudiantes, les Burschenschaften, se combattent au sabre: ils portent fièrement leurs cicatrices au visage, les Schmiss, comme un signe de bravoure.

"Trip" n'est pas une simple figure de style, Freud biberonnant plus souvent qu'à son tour une solution de cocaïne qu'il propose aimablement en cas de besoin: "prends, ça va te requinquer". Dommage que le LSD n'ait pas encore existé... Chaque épisode a pour titre des termes souvent élaborés par le pionnier de la psychanalyse, voire celui d'un de ses ouvrages : Hystérie, Traumatisme, Somnambule, Totem et Tabou, Pulsion, Régression, Catharsis, Refoulement. Mais cette production qui avait beaucoup plus d'argent que d'idées verse dans le manichéisme (les gens de la haute sont presque invariablement des vicieux dégénérés) et sombre dans le grotesque, notamment quand Freud fantasme le meurtre de son père et une copulation avec sa mère. Dans le genre, Pasolini a fait mieux.

Cela vire même au Grand Guignol après que le jeune médecin, amené par son ami Schnitzler dans le palais de deux nobles hongrois entichés de sorcellerie, les Szapary, y tombe amoureux d'une fascinante médium, Fleur Salomé, qui mène des séances de spiritisme. Fleur est surtout une hystérique à la puissance dix, elle a en outre des visions bien utiles aux policiers. Et le spectateur se noie bientôt dans des déluges de sang, des flots d'hémoglobine: sang des règles, sang des meurtres, bacchanale sanglante, homme couvert de sang qui s'avère un fou enragé, un homme-loup déchirant ses victimes, ça dégouline en permanence - Kren est aussi l'auteur d'un film d'horreur: Blutgletscher (Glacier de sang). On se croirait dans l'un des "mystères" orgiaques qu'organisait dans les années 1980, à grands renfort de boeufs égorgés, l'ex-actionniste Hermann Nitsch. Sans oublier le sang de la virginité de Fleur, brutalement violée par l'archiduc Rodolphe - celui qui se tuera avec sa jeune maîtresse à Mayerling, présenté ici comme un prédateur déséquilibré -, qui se donne ensuite avec ardeur au malheureux Freud. Cela nous vaut des vues appétissantes des fesses musclées de l'acteur, Robert Finster ("finster" veut dire "sombre" en allemand), même s'il n'est pas du tout licite pour un analyste de se laisser séduire par une patiente, comme le lui rappelle avec sévérité son mentor Josef Breuer.

Heureusement, tout est bien qui finit bien: Freud va se marier, il consent même à garder sa kippa lors du shabbat, ses parents lui souhaitent joyeusement "mazel tov" et il tapote son divan avant de recevoir son premier patient. Comme lui dit Fleur lors de leurs adieux : "La cure est terminée". La série ORF/Netflix, on peut le craindre, ne plaira ni aux historiens de la psychanalyse ni à la famille des Habsbourg, laquelle n'est pas montrée sous son meilleur jour. Elle nous aura au moins appris un mot: "Taltos" * (prononcer: taltosch), qui y joue un rôle majeur. Dans la Hongrie d'avant le christianisme, c'était le chaman, le guérisseur. En clair: le sorcier. Que Freud soit un contre-programme à cet archaïsme, un admirateur des Lumières qui veut aider les individus à devenir plus libres, il faut le deviner.

* J'avais d'abord interverti les deux consonnes. Merci à une lectrice hongroise de l'avoir fait rectifier! De façon intéressante, la première version, incorrecte, a une signification en allemand: "tatlos" (ou plutôt "tatenlos") veut dire littéralement: "inactif", "réduit à l'impuissance" - plus ou moins la situation dans laquelle beaucoup d'entre nous se sentent aujourd'hui... Freud sans doute aurait vu dans cette erreur un lapsus révélateur.

 

PS: Aux confinés on peut conseiller plutôt que Netflix la plate-forme d'origine britannique MUBI, dédiée au cinéma d'auteur.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.