Les sorcières de Dundee

L'Ecosse ne se résume pas à des ruines de châteaux et à des landes tapissées de bruyère. Elle fut aussi l'un des berceaux de la modernité industrielle. A Dundee comme à Glasgow, un passé ouvrier tumultueux couve sous la façade d'immeubles rénovés.

Les « sorcières de Dundee » : c’est ainsi que le quotidien conservateur londonien The Times avait qualifié, en 1993, les ouvrières de l’industrie textile dans cette ville écossaise qui fut, du 19ème siècle aux années 1960, le centre mondial de la production de toile de jute.

Cette métaphore méprisante n’a rien à voir avec les devineresses que croise Macbeth sur la lande shakespearienne, ni avec les procès bien réels qui ont envoyé au bûcher des milliers de personnes à travers l’Ecosse, en grande majorité des femmes, persécutées beaucoup plus souvent qu’en Angleterre en raison de la forte implication de l’Eglise protestante écossaise et de la décentralisation du système judiciaire. Un « dommage collatéral », en quelque sorte, du patriotisme de cette population gaélique dont Londres avait brisé au 18ème siècle le système clanique, interdisant à l'époque le port du kilt et confisquant au passage pour l’élevage ovin nombre de terres à l’intérieur du pays. Déracinés et paupérisés, les paysans écossais sont venus grossir les rangs du sous-prolétariat urbain.

Pour des générations d’hommes collet-montés, les ouvrières de Dundee furent un cauchemar : délurées, gouailleuses, buvant sec, « les filles des filatures étaient le désespoir des réformateurs (les sociétés de tempérance), et un sujet d’embarras pour leurs employeurs comme pour les autres travailleurs », rappelle l’historien écossais William Macready Walker, issu d’un milieu populaire, qui a élevé un mémorial à la classe ouvrière de sa cité natale en publiant en 1979 son ouvrage Juteopolis (La Cité du Jute).

Beaucoup de visiteurs se contentent aujourd’hui d’admirer en Ecosse les vieux châteaux en ruine et les paysages âpres des Highlands, gorgés d’eau et tapissés de bruyère rose. Pourtant cette région septentrionale du Royaume-Uni fut aussi, au 18ème siècle, l’un des berceaux de la modernité industrielle. Elle a produit ou hébergé d’éminents pionniers de cette transformation : l’ingénieur James Watt (1736-1819) qui a perfectionné de façon décisive la machine à vapeur, notamment en lui ajoutant une chambre de condensation séparée qui a permis d’augmenter dans des proportions considérables la production des mines de charbon; l’économiste Adam Smith (1723-1790) qui théorisa le libéralisme ; ou encore le philosophe gallois Robert Owen (1771-1858), un socialiste utopique qui a mené à la fabrique textile de son beau-père à New Lanark, non loin de Glasgow, une expérience pédagogique alors unique au monde, formulant aussi le slogan : « Huit heures de travail, huit heures de loisir, huit heures de sommeil ».

D’autres sont moins connus mais leur contribution fut tout aussi importante, telle la famille Stevenson (dont un rejeton prénommé Robert Louis  devint un célèbre romancier  des mers du Sud: l’auteur de L’île au trésor). Les Stevenson ont conçu des phares équipés de solides lamelles de verre démultipliant la lumière et améliorant d’autant la visibilité de ces repères essentiels pour la navigation.

Peu de touristes se risquent aujourd’hui à Dundee – l’ouverture il y a moins d’un an d’un Musée du Design dessiné par l’architecte japonais Kengo Kuma, dépendance spectaculaire du V&A, le Victoria & Albert Museum de Londres, devrait cependant mettre cette destination sur la carte et peut-être inciter les visiteurs à se pencher sur son histoire.

Sa situation géographique, là où le fleuve Tay se jette dans la mer du Nord, en avait fait très tôt un port tourné vers la Baltique, surtout Dantzig et Saint-Pétersbourg où les navires allaient chercher les cargaisons de flax, la matière première du lin, transformé et filé en Ecosse. Plus tard, la Grande-Bretagne s’étant rendue maîtresse du sous-continent indien, Dundee est devenue la capitale du jute, une plante tropicale cultivée en Inde où elle était débarrassée de son écorce, avant d’être expédiée vers la lointaine puissance coloniale sous forme de fibre brute.

C’est seulement dans les usines écossaises qu’avait lieu la dizaine d’opérations nécessaires pour assouplir, filer et tisser la toile de jute. Sous ses différentes formes celle-ci servait à fabriquer des sacs de marchandises et des cordages, renforcer le dos du linoléum et des moquettes – mais aussi, alors même que l’Angleterre avait déclaré illégal l’esclavage en 1833, à vêtir dans les plantations du sud des Etats-Unis les esclaves noirs qui y récoltaient le tabac et le coton. De fait, le jute est inséparable de l’épopée industrielle qui a permis à la Grande-Bretagne de dominer le monde jusqu’en 1914. Et comme sa fibre était hautement inflammable (il y avait même des risques de combustion spontanée), les investisseurs ont vite délaissé l’architecture en bois pour favoriser les constructions métalliques, donnant à la ville son allure à la fois moderne et digne des romans de Dickens : des ateliers très hauts et bien éclairés pour accueillir les machines, des dizaines de cheminées crachant vers le ciel une fumée noire, des dizaines de milliers d’ouvriers trimant dès l’aube.

Or les deux tiers d’entre eux étaient des femmes. Cette particularité a façonné le visage de Dundee, qui n’a perdu son rôle qu’après la deuxième guerre mondiale lorsque l’Inde devenue indépendante a développé sa propre industrie du jute : les usines écossaises ont alors fermé l’une après l’autre. Mais pendant plusieurs générations Dundee a été un cas unique en son genre dans le monde occidental. Les hommes travaillaient surtout au port ou comme marins, tandis que la filature offrait beaucoup d’emplois considérés comme « féminins ». Dans nombre de foyers, les épouses étaient celles qui rapportaient le salaire dont dépendait le reste de leur famille.

Aux anciens Ateliers Verdant, transformés aujourd’hui en un passionnant musée, on peut voir la statue d’un homme berçant un enfant dans ses bras tandis que sa femme passe ses journées à l’usine : une scène caractéristique de ce milieu où les hommes restaient souvent à la maison en attendant le retour de la breadwinner, avant d’aller rejoindre leurs copains au pub.

Plus autonomes économiquement, les « sorcières de Dundee » tranchaient avec le modèle victorien de la femme modeste et soumise. Elles offusquaient les bourgeois lorsqu’elles sortaient en bandes dans les rues, et avaient créé à l’usine leurs propres rituels : lorsque l’une d’entre elles était sur le point de se marier il y avait une sorte de cérémonie parodique, certaines se grimant avec casquette et fausse moustache. Les suffragettes, qui ont employé dès avant 1914 des méthodes parfois violentes pour obtenir le droit de vote, ont trouvé un grand écho à Dundee.

Mais cette culture ouvrière féminine avait ses revers : un tiers des alcooliques de Dundee étaient des femmes, la mort de nourrissons asphyxiés sous le corps de leur mère en état d’ivresse n’était pas rare, et la politisation comme l’appartenance à un syndicat restaient plus faibles qu’en milieu ouvrier masculin.

Ces traits-là, il faut les chercher à Glasgow, plus au sud. Depuis que les derniers chantiers-navals ont fermé leurs portes et que cette métropole industrielle a dû se réinventer en pôle culturel, dans les années 1990 et 2000, les immeubles restaurés du centre ville sont devenus des attractions prisées. Mais cette façade superbe efface le passé tumultueux de la ville. Comment se douter que George Square, la place centrale de Merchant’s City, le quartier d’affaires, fut le 31 janvier 1919 le théâtre d’affrontements entre une foule de 60.000 manifestants et la police ? Quelques mois après la fin de la Première guerre mondiale, alors qu’éclataient des mouvements similaires à Berlin, Budapest, Munich ou Brunswick, la « Révolution bolchévique écossaise » (selon les autorités de l’époque) a mis Glasgow en ébullition. 10.000 soldats équipés de blindés furent déployés pour mater les ouvriers, galvanisés par l’exemple de la Révolution russe. « La grève générale fut un échec, mais en 1922 le Independant Labour Party a remporté un triomphe lors des élections parlementaires, inaugurant la grande époque de la Clydeside rouge » (c’est dans l’estuaire de la Clyde à Glasgow qu’étaient situés les chantiers-navals), écrit l’ancien député de gauche Kenny MacAskill, qui fut de 2007 à 2014 secrétaire (ministre) chargé de la justice dans le gouvernement d’Edimbourg et retrace cette histoire dans un livre paru un siècle après le Bloody Friday de George Square (Glasgow 1919. The Rise of Red Clydeside, Biteback 2019, non traduit).

On ne peut que conseiller la visite du Tenement House de Buccleuch Street, le logement quasiment inchangé où habita toute sa vie une secrétaire de Glasgow avec sa mère, couturière à domicile. Il est typique de l'existence des couches moyennes qui échappaient à la misère des quartiers ouvriers mais devaient calculer au plus serré leur budget : la chambre à coucher était réservée à un sous-locataire, le petit salon n’était utilisé qu’en cas de visite pour épargner le chauffage, leur luxe était leur salle de bain assez spacieuse, tandis que les deux femmes dormaient ensemble dans une alcôve, près de la cuisinière en fonte. De fait elles vivaient en hiver dans une seule pièce : la cuisine.

Ces « immeubles de rapport » (on en trouvait à l’époque sous des formes à peine différentes à New York, Paris ou Vienne) appartenaient à des rentiers que les locataires ne voyaient jamais. Ils connaissaient trop bien en revanche le facteur chargé de collecter les loyers. Quand les gens ne pouvaient plus payer, ils étaient expulsés, mais les agents chargés de faire exécuter le jugement étaient souvent confrontés aux autres habitantes de l’immeuble, alertées par la cloche installée dans l’entrée collective, et qui les bombardaient de tout ce qui leur tombait sous la main. La grève des loyers, pour protester contre leur brusque augmentation, fut au début des années 1920 un moment clé de l’émergence de la Clydeside Rouge.

A New Lanark comme au Palais du Peuple de Glasgow (un ancien pavillon de l’Exposition universelle qui abrite aujourd’hui un musée de l’histoire sociale), on rappelle à quel point la lessive, dans ces contrées humides, était une corvée chronophage pour les femmes, qui se retrouvaient dans des locaux dédiés autour de lessiveuses et d’essoreuses rudimentaires. Aujourd’hui, les lave-linge électroniques qui équipent chaque foyer ou presque ont fait disparaître ces lieux de socialisation. Mais il est utile de garder à l’esprit qu’un tel passé n’est pas si loin de nous.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.