Rezo Gabriadze, le coeur de Tbilissi

Inventeur d'un merveilleux théâtre de marionnettes, le peintre et poète géorgien nous raconte aussi quelque chose de l'histoire de notre continent. Un mois avant les élections européennes, un détour par Tbilissi.

Il y a souvent un avion avec une étoile rouge qui se balade dans le ciel de Rezo Gabriadze, le peintre-poète le plus célèbre de Géorgie, inventeur, au milieu des années 1980, d’un théâtre de marionnettes sans lien aucun avec la tradition de son pays mais par la grâce duquel il nous raconte depuis quatre décennies de minuscules et immenses histoires.

Cet avion voletant entre les nuages, avec en toile de fond la haute barrière du Caucase enneigé, évoque les innombrables victimes soviétiques de la Seconde guerre mondiale (quelque 25 millions, civils et militaires confondus) - dont son oncle, pilote tué au combat. Mais aussi la liberté de l’artiste longtemps contraint par le corset du système communiste, qui parvient à lui échapper en se réfugiant dans l’ironie et la tendresse.

Rezo Gabriadze aura 83 ans fin juin. Malgré de sérieux soucis de santé, il prépare dans le plus grand secret un nouveau spectacle qui fera la joie des aficionados dans son théâtre accueillant, niché au bas de la vieille ville de Tbilissi, à côté d’un café-restaurant qui sert une somptueuse cuisine géorgienne, et à deux pas d’une antique église orthodoxe dont le clocher rappelle que le christianisme tint lieu pendant douze siècles d’identité nationale à cette petite nation fertile et bagarreuse, car toujours convoitée par les grands empires voisins – la Perse, les Ottomans, la Russie puis l’Union soviétique.

J’ai eu la chance d’y voir mi-avril un spectacle plus ancien, L’automne de mon printemps, ainsi que le merveilleux film d’animation, intitulé Rezo, que le fils du dramaturge, le cinéaste et producteur Leo Gabriadze, a fait sur et avec son père. Le petit garçon au nez proéminent et aux grands yeux noirs, monté sur la trottinette rouge que lui a bricolée un prisonnier allemand, volée pendant qu’il découvre sur l’écran d’un cinéma en plein air celle qui devint alors pour lui la plus belle femme du monde, l’actrice Vivien Leigh, est inoubliable. Tout comme le personnage de Boris, l’oiseau bavard et rusé de L’automne de mon printemps, qui escamote sans aucun remords les roubles du bien public pour faire le bonheur des gens autour de lui.

La salle du théâtre était pleine de Russes, venus en Géorgie à l’occasion des vacances de Pâques (la fête orthodoxe tombe dimanche 28 avril). A l’approche de l’été ce sont surtout des Européens de l’Ouest qui viennent, attirés par les hautes vallées du Caucase et leurs villages fortifiés. Le public en tout cas riait de bon cœur aux plaisanteries de l’auteur sur les triomphes de l’économie soviétique, et ne pouvait qu’être touché par son souci des anciens combattants mutilés par la guerre.

Rezo Gabriadze n’a jamais fait partie des dissidents pourchassés par le pouvoir moscovite : critiquer frontalement le goulag, ce n’était pas son truc - et pas parce que Staline ou Béria, le chef du NKVD, étaient des Géorgiens. Il porte en lui la fierté de toute une génération de Soviétiques, celle d’avoir triomphé d’un ennemi à la technologie supérieure et à l'idéologie raciste. Sa figure positive du gentil soldat allemand en guenilles, un prisonnier contraint de travailler à la campagne chez ses grands-parents, est sans aucun doute influencée par le fait que la Géorgie, protégée par ses montagnes, n’a pas été envahie par les armées du 3ème Reich : en Ukraine ou en Biélorussie la vision serait bien différente !

Pour mieux comprendre le dramaturge géorgien, il faut lire en contrepoint les livres saisissants (en particulier La guerre n’a pas un visage de femme) de la Biélorusse Svetlana Alexeievitch, Prix Nobel de littérature en 2015, ou Terres de sang de l'historien américain Timothy Snyder. Ils retracent le martyre de ces régions doublement exposées aux horreurs du stalinisme et du nazisme, mais aussi le patriotisme naïf de jeunes gens prêts à mourir pour défendre leur pays. Même si elle n'a pas été occupée par la Wehrmacht, la Géorgie a quand même payé un lourd tribut, puisque des 700.000 Géorgiens qui ont combattu avec l'Armée rouge, de 1941 à 1945, près de la moitié ne sont pas revenus.

En France, où Rezo Gabriadze a été plusieurs fois invité grâce à René Gonzalez, généreux homme de théâtre qui dirigea notamment la Maison de la Culture de Bobigny, sa Bataille de Stalingrad – centrée non sur les humains, mais sur des chevaux et des fourmis pleurant le désastre, a fait date. A la statuaire coulée dans le bronze stalinien le poète opposait des héros minuscules, broyés eux aussi par la « grande Histoire », qui se faisaient entendre dans le cercle de lumière de la scène.

A Stalingrad se joua tout au long de l’année 1942 le sort de l’Europe, mais la génération pour laquelle ce nom signifiait une victoire acquise au prix d’énormes sacrifices, plus qu’un hommage à un tyran sanguinaire, est en train de s’effacer. Georgui Danielia, le cinéaste géorgien pour lequel Rezo Gabriadze (avant de fonder son théâtre il a longtemps travaillé pour le cinéma soviétique) avait écrit le scénario de Kin-dza-dza ! (1986), une comédie grinçante et décalée qui a rencontré dans l’URSS déjà déliquescente un immense succès, est mort début avril.

Tout le monde ne peut pas courir à Tbilissi voir le théâtre de Gabriadze. Il faut au moins espérer que le film où il retrace son enfance, Rezo, connaisse une diffusion plus large que dans quelques festivals. Et familiarise les jeunes Européens d’aujourd’hui avec ce qui reste, malgré les divisions très profondes du continent, une part de notre histoire commune.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.