Inceste: «La porte du fond» de Christiane Rochefort

En 1988 Christiane Rochefort publie «La porte du fond». Un formidable livre qui décrit l'emprise d'un père incestueux sur sa fille. Et se voulait une réplique cinglante à ceux qui préféraient croire en la séduction.

Il faudrait commencer par la fin. Le dernier chapitre du dernier roman de Christiane Rochefort, La porte du fond, fait à peine quatre paragraphes. Je le reproduis in extenso : 

Le combat a duré sept années. J'en ai perdu chaque bataille.

   Mais pas la guerre.

   Quand enfin l'ennemi est tombé, me trouvant par circonstance le messager de sa mort, j'ai tenté de me composer un visage qui, au moins, ne choquât point sa veuve, à qui je ne voulais nulle offense.

   Je crains de n'y être pas parvenue tout à fait. Et qu'elle ait aperçu, sous mon masque mal ajusté, le sourire du survivant.

Christiane Rochefort a survécu. Elle s'est beaucoup amusée, elle a eu des amours pour des hommes et pour des femmes, des amitiés, des passions - entre autres pour le féminisme. Elle a peint et sculpté. Elle a travaillé avec l'équipe du festival de  Cannes avant que tout cela n'explose joyeusement après Mai 68. Elle a travaillé avec Henri Langlois, l'inventeur de la Cinémathèque. Elle a signé des scénarios. Elle a signé le Manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission pendant la guerre d'Algérie. Elle a été domina, avec ses yeux très clairs qui hypnotisaient les masochistes - mais ce n'était décidément pas son truc.

Elle est surtout devenue un écrivain. Dans ma bibliothèque je garderai toujours le roman qui l'a fait connaître en 1958, Le repos du guerrier - récit au scalpel de l'amour sacrificiel d'une femme pour un alcoolique. Et le dernier, qui lui valut trente ans plus tard le Prix Médicis, La porte du fond. Sur l'inceste.

D'entrée de jeu, le lecteur est averti : « La situation présentée dans ce livre est assez courante pour que d'aucuns croient se reconnaître, ou quelqu'un d'autre. Je les rassure : ce n'est pas eux. Ni personne ». Au cas où on chercherait là-dedans des « éléments autobiographiques ».

Christiane Rochefort déteste ce qu'on appelle aujourd'hui l'auto-fiction. Si elle triomphe, c'est par les moyens souverains de la littérature. C'est en affirmant sa liberté totale, son humour féroce, son regard sarcastique sur le combat perdu d'avance de la petite chèvre dévorée par le loup.

Son texte est bref mais il est inoubliable, qu'on ait vécu ou non ces situations-là. On le lit, on le relit. On s'émerveille qu'elle ait réussi pareil tour de force.

Une rage froide est perceptible quand même, tout à la fin, lorsque le récit est déjà clos - par la mort du père incestueux, donc - quand elle cite Françoise Dolto qui affirmait péremptoire, en 1979, dans un entretien à Choisir, la revue féministe fondée par Gisèle Halimi et d'autres, dont Rochefort :

« Dans l'inceste père fille, la fille adore son père et est très contente de pouvoir narguer sa mère ! 

Question : Donc, la petite fille est toujours consentante ?

FD. - Tout à fait.

Q. - Mais enfin, il y a bien des cas de viol ?

FD. - Il n'y a pas viol du tout. Elles sont consentantes. »

Pour ceux qui l'ignorent : Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste qui a animé une émission de radio très populaire, Lorsque l'enfant paraît, a eu une influence bénéfique. Elle a changé la façon dont le grand public voyait l'enfance. Elle a défait des conceptions autoritaires, elle a ouvert les esprits. C'était une clinicienne qui savait communiquer et dont l'aspect « mamie » aux cheveux gris rassurait les plus conservateurs. Je l'ai rencontrée une fois, pour une enquête sur l'odorat : elle a été l'une des premières à soutenir que les nourrissons reconnaissaient l'odeur de leur mère, une idée qui faisait sourire avec condescendance avant guerre les grands pédiatres - tous des hommes - et nous paraît tellement évidente aujourd'hui.

Mais Rochefort n'a pas pardonné à Dolto d'être une « chienne de garde »  (l'expression est d'elle) de l'ordre patriarcal. Dolto est morte en août 1988 : elle n'a sans doute jamais lu La porte du fond.

Le père incestueux n'est pas une brute. Il aura le bon goût de mourir en héros à 35 ans, abattu « en plein ciel de gloire au-dessus d'une ville étrangère ». Il sait dispenser du plaisir, ce qu'il appelle l'Erotisme puisque l'Amour n'est qu'une illusion. Il encourage des lectures salaces, selon les critères de l'époque (Les chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, ce n'était pas YouPorn), en cachette de la mère qui n'a pas « l'esprit assez large » et de toute façon ne veut pas savoir. « Elle ma mère si elle avait su, c'est pas de notre deuxième étage qu'elle se serait jetée c'est du troisième de la Tour Eiffel ». Il commence tôt - sa fille a huit ans - mais est assez malin pour ne jamais « consommer entièrement » pendant ces séances (surtout le jeudi, quand elle n'a pas école hélas) où il lui inculque les secrets de la « Nature Humaine ». Lui ne veut pas finir devant un tribunal comme les brutes justement, ou les idiots.

Hélas il en existe de ces salauds. Aussi, ne va pas suivre le premier venu, en espérant qu'il sera comme moi.

Vertige.

- Tu lui casserais la gueule ?

- Je le tuerais.

Il ne voit jamais quand je blague.

S'en souvient-on ? C'était un temps où l'inceste était quasiment indicible, ou bien semblait une notion discutable, une barrière que mettait la morale petite-bourgeoise à l'audace du désir. Certes, il y avait eu, en 1986, la bombe lancée par Eva Thomas lors d'un mémorable « Dossier de l'écran » et son témoignage-choc, Le viol du silence. Et longtemps avant, en 1964, la magnifique chanson de Barbara, Nantes, qu'elle mit presque cinq ans à écrire après la mort de son père. Lequel avait coupé du jour au lendemain tous les ponts, écrasé de honte par ce qu'il avait fait. Même la « dame en noir » n'a pas osé dire qu'il l'avait violée alors qu'elle n'était pas sortie de l'enfance : on l'a surtout découvert à la lumière de ses mémoires posthumes, dans lesquelles elle disait qu'elle lui avait pardonné. Pendant plus de trois décennies son public avait tourné autour de ce mystère qui irriguait sa voix.

Chez Rochefort, ni pardon ni oubli. Son héroïne se réjouit que le destin lui ait finalement épargné le triste sort de Violette Nozières, elle qui pendant des années s'était demandé par quelle méthode « le » tuer et remâchait son impuissance. La force de ce livre n'est pas seulement de tracer les figures, désormais tristement familières, de l'emprise sexuelle exercée par un « adulte ayant autorité » comme dit la loi. Tout en construisant par touches le portrait d'une survivante pour qui l'humour est la politesse grinçante du désespoir.

C'est aussi de dire que les victimes peuvent être parfois des garçons, de ne pas s'arrêter à une vision genrée de cette violence familiale plus commune qu'on ne le pense. Puisque « le malheur, c'est le Patron ». En d'autres termes : le pouvoir. 

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