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Billet de blog 26 févr. 2022

En Autriche, la guerre en Ukraine chamboule culture et politique

Si les Russes ont sans doute moins de comptes en banque qu’autrefois en Autriche, le business culturel est perturbé par la guerre en Ukraine, laquelle met également en lumière le nombre d’anciens dirigeants politiques rétribués par des entreprises proches du Kremlin.

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L’onde de choc de l’agression de la Russie contre l’Ukraine secoue aussi l’Autriche. Ce pays membre de l’Union européenne, et solidaire des sanctions qu’elle a décidées, n’a certes pas de frontière avec l’Ukraine mais une responsabilité historique vis-à-vis de sa partie occidentale, car sous le nom de Galicie – principale ville : Lvov, l’actuelle Lviv, que les Autrichiens appellent encore couramment Lemberg – elle a fait partie jusqu’en 1918 de l’empire des Habsbourg.

Devenue une province du Troisième Reich, l’Autriche n’a pas sauvé les centaines de milliers de Juifs qui y vivaient et ont été assassinés sur place ou dans les camps d’extermination, souvent avec la participation très active de nazis autrichiens tel Odilo Globocnik. Mais comme l’a souligné le chancelier Karl Nehammer, un chrétien-démocrate, pour l’Autriche « l’Ukraine est plus proche que Bregenz », la ville située à l’autre bout du pays à côté de la Suisse. Beaucoup moins à cause de la présence d’une modeste communauté de nationaux ukrainiens sur le sol autrichien (12 700 personnes pour près de 9 millions d’habitants), qu’en raison du poids du passé.

Neutralité obligatoire

C’est aussi l’Histoire qui a façonné les liens entre Vienne et Moscou depuis 1945. Occupée dans sa partie orientale par l’Armée Rouge, dont les derniers soldats ne sont partis qu’en 1955, l’Autriche n’a échappé à la partition subie par l’Allemagne qu’avec le soutien des Occidentaux, en nationalisant les grandes industries pour éviter qu’elles ne tombent entre les mains des Soviétiques au titre des dommages de guerre, et surtout, au plan géopolitique, en adoptant le principe de neutralité.

Elle a payé ce prix bien volontiers, prenant modèle sur la Suisse, la Suède et la Finlande, et adoptant un profil bas sur le mode « Comment peut-on ne pas nous aimer ? Nous sommes tellement inoffensifs ». Le débat sur une adhésion à l’OTAN, suscité par la droite, resurgit périodiquement et très mollement depuis la fin du Pacte de Varsovie, mais il ne passionne guère l’opinion publique.

Comme l’écrit ce samedi dans le quotidien viennois Standard l’ex-ministre des affaires étrangères Ursula Plassnik, qui fut ambassadrice à Paris et à Berne, les Autrichiens manifestent dans la rue contre l’obligation vaccinale mais pas contre la guerre en Ukraine, des décennies de paix et de liberté les ont anesthésiés, le maître-mot de leurs partis politiques étant la « tranquillité ». Aucun Autrichien, s’indigne-t-elle, ne risquerait sa vie pour défendre l’Ukraine.

Mais cela n’est pas nouveau. Cette attitude pusillanime et égoïste, qui consiste à croire que la neutralité met à l’abri des tempêtes et que rien n’est plus vital que le tri des déchets, a été façonnée par près de huit décennies où l’Autriche a tiré sa fierté d’être un petit pays qui ne dérange personne, avec la bénédiction des grandes puissances.  

Un sas entre l’Est et l’Ouest

Du temps du communisme ce n’était pas un secret que Vienne servait de sas entre les deux blocs, en particulier pour l’électronique et autres technologies de pointe dont les pays de l’Est avaient tant besoin. Une loi bien commode sur l’espionnage, qui ne réprime les activités de renseignement que lorsqu’elles sont préjudiciables à l’Autriche, en a fait un douillet paradis des espions, avec une grosse base viennoise de la CIA et une liste non moins longue de résidents du FSB, le successeur du KGB, sans compter les autres services de renseignement. La présence à Vienne de plusieurs organisations des Nations unies, dont l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’AIEA, jadis négociée par le chancelier social-démocrate Bruno Kreisky, n’a fait que renforcer cet aspect.

On a vu un ministre de l’intérieur de droite (à ce poste de 2000 à 2004), le très corrompu Ernst Strasser, qui fut aussi président des Amitiés austro-russes, accepter que le FSB consulte les dossiers des opposants tchétchènes réfugiés en Autriche – environ 35 000 personnes au total avec les familles. Et le tyran de Grozny, Ramzan Kadyrov, a pu envoyer ses tueurs descendre à Vienne en pleine rue ceux qu’il voulait supprimer. La CIA a dû quant à elle taper du poing sur la table pour que l’entreprise autrichienne Steyr-Mannlicher renonce à vendre à l’Iran (raison officielle : lutter contre les trafiquants de drogue) des armes de haute précision qu’affectionnent les snipers, et dont Washington redoutait qu’elles ne resurgissent dans les conflits du Moyen-Orient

Le premier pays de l’Ouest à conclure un accord gazier avec Moscou

L’Autriche est, plus que d’autres pays européens, dépendante de la Russie pour se chauffer et produire son électricité : 80% de son gaz est importé de là-bas grâce à un contrat renouvelé en 2018 et courant jusqu’en 2040. Un lien ancien, le conglomérat énergétique autrichien, l’OMV, ayant été le tout premier, à l’Ouest, à signer un accord gazier avec son pendant soviétique dès l’automne 1968, quelques semaines après l’intervention du Pacte de Varsovie pour écraser le Printemps de Prague. Et, comme le confiait il y a quelques années une source de l’OMV, « les Russes ne l’ont jamais oublié » - comprendre : ils nous en sont très reconnaissants.

Il y eut à l’époque un débat animé au Parlement autrichien. Mais ainsi que l’a alors résumé avec une brutale franchise le ministre du commerce, le social-démocrate Josef Staribacher : « Les Russes (c’est-à-dire les Soviétiques), ou ils vendent, ou ils viennent ». Ceux qui ricanent en France devraient se souvenir qu’un tel danger paraissait beaucoup plus réel vu de Vienne, qui n’était qu’à 50 kilomètres du rideau de fer, que de Paris ou de la Bretagne.

Notons au passage que celui qui était en 1968 ministre des affaires étrangères, un certain Kurt Waldheim, a donné à l’ambassade à Prague l’ordre de ne pas accueillir de demandeurs d’asile tchécoslovaques, consigne qui ne fut pas respectée par l’ambassadeur en place, Rudolf Kirschläger. Le premier est devenu secrétaire général des Nations unies puis un très controversé président de la république autrichienne, poste qu’avait occupé juste avant lui Kirschläger, un chrétien conservateur qui avait refusé d’adhérer au Parti national-socialiste et dû à cause de cela interrompre ses études. Deux visages de la droite autrichienne.

Les amis autrichiens de Poutine

Poutine a fait plusieurs fois du ski en famille dans la région de Schladming, appréciant la parfaite discrétion des responsables du tourisme de Styrie qui garantissaient son anonymat. En retour les entreprises autrichiennes ont joué un rôle majeur dans l’équipement des stations de ski lors des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014.

L’autre point fort de l’Autriche, en dehors du ski, c’est la culture. Si en France la guerre en Ukraine jette une ombre sur l’exposition en cours à la Fondation Vuitton, elle provoque de sérieuses turbulences en Autriche dans un domaine qui contribue fortement au prestige national. L’orchestre philharmonique de Vienne commençait ces jours-ci une série de concerts au Carnegie Hall de New York sous la baguette d’un grand ami de Poutine, le chef d’orchestre Valery Guergiev. Pour qui a mis les pieds à Saint-Pétersbourg, celui-ci est omniprésent dans une ville où le président russe a commencé son ascension politique, en tant que chef du KGB local. Guergiev n’avait pas hésité en 2014 à signer une lettre ouverte approuvant l’annexion de la Crimée par Moscou. Il a donc été promptement remplacé à New York, dès ce samedi, par le Canadien Yannick Nizet-Séguin.

Les mêmes turbulences risquent de toucher la soprano Anna Netrebko, qui a reçu en 2006 la nationalité autrichienne mais reste assez près de Poutine pour avoir fêté l’an dernier ses 50 ans au Kremlin, et avoir mis son nom, en 2012, sur la liste des 499 personnalités qui ne voyaient pas d’« alternative » à une réélection de l’ancien kagébiste à la tête de la Russie – alors même que des centaines de milliers de Russes bravaient la répression pour crier le contraire. Elle vient d’annuler les récitals qu’elle devait donner à Aarhus, au Danemark, en compagnie de son mari le ténor azerbaïdjanais Yusif Eyvazof, né citoyen soviétique. Tous deux ont publié une déclaration déplorant la guerre, qui est toujours « une terrible tragédie ». Ce n’est, concluent-ils, « pas le moment pour la musique, mais pour la réflexion et la prière », en espérant qu’il y aura « une issue rapide et pacifique » au conflit.

Si les Russes ont sans doute moins de comptes en banque qu’autrefois en Autriche, les banques locales ayant dû se plier à la législation européenne et supprimer l’anonymat qui a longtemps fait leur force, ceux-ci sont très présents dans le secteur du luxe et de l’immobilier, en tant que propriétaires et consommateurs. Dans les boutiques très sélects du 1er arrondissement de Vienne les vendeuses parlent souvent russe. Un palace comme le Palais Cobourg (où se déroulent actuellement les négociations avec l’Iran et où a été célébré, en 2015, le mariage de Netrebko avec Eyvazov) a fait son miel de la clientèle des oligarques. Lesquels débarquent parfois sans aucun bagage à Vienne, faisant une razzia sur place avec leur Amex Gold, quitte à laisser dans leurs suites par valises entières les coûteux vêtements et accessoires qui leur plaisent moins.

Pour les politiques, de juteux émoluments

Last, but not least, il y a l’implication d’anciens dirigeants politiques autrichiens dans des sociétés russes, qui, si elles ne sont pas directement liées au Kremlin, ne peuvent opérer qu’avec son aval : pour un François Fillon en France ou un Gerhard Schröder en Allemagne, on trouve pas mal d’Autrichiens.

La première qui vient à l’esprit est l’ex-ministre des affaires étrangères Karin Kneissl, désignée à ce poste avec l’appui du parti d’extrême droite FPÖ (le seul à contester aujourd’hui les sanctions). Elle a défrayé la chronique en 2018 en dansant la valse avec Vladimir Poutine lors de son mariage en Autriche, et en plongeant, devant l’homme fort du Kremlin, dans une révérence qui a fait le tour des médias. Kneissl figure au conseil d’administration de Rosneft, la société d’Etat qui produit le pétrole et le gaz russe avec Gazprom, étant par ailleurs invitée assez souvent en tant qu’experte des questions énergétiques sur les plateaux de RT (ex-Russian Today), la télévision qui promet les idées du Kremlin à l’étranger.

Mais il y en a d’autres. À commencer par l’ancien chancelier chrétien-démocrate Wolfgang Schüssel, celui qui avait enfreint un tabou européen en 2000 en formant une coalition avec le FPÖ de Jörg Haider (Ursula Plassnik fut sa cheffe de cabinet puis ministre des affaires étrangères) : il est depuis 2019 dans le « Board of Directors » de Lukoil, le géant pétrolier russe – dont le siège viennois se trouve à deux pas du monument aux morts soviétique, pur exemple du réalisme socialiste. Schüssel refuse de démissionner malgré l’offensive actuelle en arguant que Lukoil est une entreprise privée cotée en bourse.

En revanche l’un de ses successeurs à la chancellerie, le social-démocrate Christian Kern, a quitté dès le 24 février son siège au conseil d’administration des chemins de fer russes RDZ, constatant que ceux-ci sont « de fait partie prenante d’une logistique de guerre » contre l’Ukraine. Mais il y en a qui s’accrochent à leurs émoluments, comme l’ancien ministre des finances chrétien-démocrate Hans Jörg Schelling, ou l’ex-président de la puissante Chambre économique Christoph Leitl, de même tendance politique, qui a toujours professé que des sanctions contre la Russie ne servent à rien.

En Autriche on pense aussi à l’ancien chancelier social-démocrate Alfred Gusenbauer, mentionné par la justice US comme président du mystérieux « Habspurg-Group » (auquel appartenait aussi Romano Prodi), un lobby qui s’activait au service de l’ancien leader ukrainien Victor Yanukovitch, au pouvoir à Kiev jusqu’aux troubles de Maidan, il y a huit ans. Gusenbauer est moins exposé que son ancien collègue Schröder puisqu’il a conseillé, lui, l’homme fort du Kazakhstan, Nursultan Nazarbaïev.

Mais à côté de la foultitude de conseils d’administration qu’il préside ou dont il touche les jetons de présence, il fait partie depuis 2016 d’un think tank proche du Kremlin, le Dialogue of Civilizations Research Institute. Il est aussi lié à René Benko, l’un des gros promoteurs immobiliers à Vienne, en particulier de la « Luxus-Meile » (l’artère du luxe) du 1er arrondissement, très fréquentée par les riches clients russes : depuis 2009, l’année qui a suivi son départ de la chancellerie, celui que les Autrichiens ont surnommé « Gusi » figure au CA de la firme de ce dernier, SIGNA.

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et les Autrichiens, comme nombre d’Européens, se font surtout du souci pour leur facture de gaz.

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