Le cinéma autrichien contre l'extrême droite

Au festival du cinéma autrichien, la Diagonale de Graz, ont été primés cette année des films sur la Syrie et des femmes venues d'autres continents que l'Europe. On peut voir dans ce palmarès l'engagement d'une profession qui prend ses distances avec l'extrême droite actuellement au pouvoir.

Les femmes et la Syrie ont été à l’honneur de la Diagonale, le festival du cinéma autrichien, qui vient de se tenir du 19 au 24 mars à Graz. Le prix du meilleur film de fiction est allé à Chaos, de Sara Fattahi, une Syrienne arrivée il y a trois ans de ce pays déchiré par la guerre. Avec en arrière-plan l’ombre d’Ingeborg Bachmann, la grande romancière autrichienne d’après-guerre, la réalisatrice a imaginé un dialogue impossible entre trois femmes, l’une restée à Damas et les deux autres qui ont choisi l’exil – elle est l’un des trois personnages mais a fait jouer son rôle par une actrice.

Tandis que The Remains (Les restes) de Nathalie Borgers, lui aussi consacré au drame syrien, a été primé comme le meilleur documentaire. Que se passe-t-il avec les morts engloutis lors de la traversée des réfugiés en Méditerranée : tel est le fil directeur de son film, centré sur une famille qui a payé un très lourd tribut.

Enfin le prix de la meilleure actrice a été remporté par Joy Alphonsus, l’interprète principale de Joy de Sudabeh Mortezai, un film remarquable sur les prostituées nigérianes à Vienne, prises au piège de réseaux mafieux et de leur croyance dans le « juju », les pouvoirs qu’elles prêtent à la sorcellerie. Pour qui connaît le Nigeria ce tableau n’est que trop réaliste, et ressemble hélas beaucoup à ce qui se passe aussi en Italie ou en France. On y apprend au passage combien « vaut » une jeune fille débarquée d’Afrique, tâtée comme sur un étal par les maquerelles nigérianes venues faire leur marché dans un bas-fond de la capitale autrichienne : 20.000 euros. Une claque pour ceux qui vantent la « qualité de la vie » à Vienne, toujours classée première dans les palmarès internationaux. 

Ce coup de projecteur sur des femmes originaires d’autres continents témoigne de l’engagement d’une profession attentive au regard que le reste du monde porte sur l’Autriche. « Le nationalisme est un poison pour la société » concluait le bref court-métrage introductif de la Diagonale 2019, conçu par l’artiste expérimental Johann Lurf qui a imaginé un moulin aquatique, une machine à produire de la xénophobie et à gagner les élections grâce à ce type d’idée. Cinéastes, cameramen et techniciens du cinéma ont plus d’une fois pris leurs distances avec la coalition droite-extrême droite au pouvoir depuis plus d’un an, qui veut maintenant réduire à 1,50 € de l’heure le salaire maximum des demandeurs d’asile, soit nettement moins que ce que payaient jusqu’alors les collectivités locales. Les partis d’opposition et les organisations d’aide aux migrants protestent contre cette mesure humiliante.

Mais le milieu du cinéma s’inquiète aussi des projets de suppression de la redevance audiovisuelle, portés par le parti d’extrême droite FPÖ. Car la radio-télévision publique ORF est une source de financement non négligeable pour les créateurs, et encore un espace d’expression pour les journalistes critiques du gouvernement actuel : la redevance est une des sources de cette indépendance. Présent lors de la clôture de la Diagonale, le ministre de la culture, le conservateur Gernot Blümel, dont le parti ÖVP n’approuve pas la charge du FPÖ contre l’ORF, a refusé de s’exprimer sur cette question épineuse mais s’est retranché derrière un aphorisme rassurant pour les professionnels du 7ème art : « La culture, cela coûte de l’argent, mais l’inculture coûte bien davantage ».  

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