Adieu, Eric Pleskow!

Le festival de cinéma de Vienne, la Viennale, a rendu un bel hommage à son président Eric Pleskow, disparu le 1er octobre. Un Juif autrichien chassé par le nazisme, qui a fait une formidable carrière de producteur à Hollywood. Un homme qui ne s'est jamais résigné.

Il était un Juif autrichien qui fut forcé de quitter son pays à cause de la montée du nazisme. Il a magnifiquement réussi à Hollywood comme producteur de films, récoltant en son temps 14 Oscars mais critiquant la machine à effets spéciaux qu’est souvent devenue ces dernières années l’industrie américaine du cinéma. Il n’a jamais cessé de se passionner pour le cours du monde, défendant haut et fort les valeurs de liberté mais aussi la nécessité de partager les richesses.

Eric Pleskow est mort le 1er octobre, à 95 ans, juste avant la vague de rébellion qui enflamme la planète et occupe beaucoup ces jours-ci les commentateurs de CNN. J’ai eu la chance de le rencontrer pour faire son portrait dans Le Monde, au moment où l’Autriche concentrait l’attention internationale parce que le chancelier conservateur Wolfgang Schüssel avait fait entrer dans son gouvernement, début 2000, le FPÖ de Jörg Haider, un parti qui revendique ses racines libérales. Mais était surtout l’héritier direct de la NSDAP, le parti national-socialiste. Pleskow, né à Vienne le 24 avril 1924 sous le nom d’Erich Pleskoff, était indigné.

Le festival de cinéma de la capitale, la Viennale, dont il fut le président pendant plus de deux décennies, lui a rendu hommage, ce samedi 26 octobre, jour de la fête nationale d’un pays qui l’avait exclu en 1938. Cette date est celle du Traité d’Etat conclu en 1955 avec les quatre puissances alliées qui ont occupé l’Autriche après la guerre – les Etats-Unis, l’URSS, la France et la Grande-Bretagne -, lui rendant alors sa souveraineté pour lui éviter la division au profit du bloc de l’Est qu’avait connue l’Allemagne.

L’Autriche avait célébré sa renaissance dans le concert des nations – bien sûr sans les Juifs. Pendant un demi-siècle, ceux-ci ne furent pas les bienvenus. Après 1945 chrétiens-démocrates et socialistes étaient tombés d’accord pour signifier sans ambages à ceux qui se posaient la question d’un retour qu’il y avait en Autriche un grave « problème de logement », bref que c’était malvenu. Et pour cause : appartements et biens juifs confisqués après l’Anschluss avaient été promptement « aryanisés », les postes aussitôt occupés, et il n’était plus question de faire de la place.

Dans son livre Dernière valse à Vienne. La destruction d’une famille/1842-1942, publié en 1980, le Britannique George Clare – né sous le nom de Klaar – raconte comment il a visité, trente-six ans plus tard, devant son occupante quelque peu embarrassée, l’appartement où il avait passé les dix-sept premières années de son existence, Pichlergasse 1, dans le 9ème arrondissement de la capitale autrichienne : « Des « chez moi », j’en avais connu plus d’un, au fil de toutes ces années ; j’avais dormi dans d’innombrables lits, dans de nombreux pays. Pourtant, quand je disais « chez moi », malgré le temps écoulé, je pensais toujours à l’appartement de mes parents à Vienne ». Il reconnaît au premier coup d’œil les barres de sécurité posées sur la porte d’entrée ou, sur celle de la petite chambre jouxtant la cuisine (le Kabinett alors destiné aux domestiques), les traces des coups de couteau qu’il avait donnés, à huit ans, fou de jalousie, pour protester contre le mariage de sa bonne.

Son témoignage a été l’un des premiers avant bien d’autres – notamment le film de Robert Bober, Vienne avant la nuit (2017) ou dernièrement le récit du Franco-Autrichien Jérôme Segal sur le destin de sa famille, qui paraît ces jours-ci en allemand sous le titre Wie ein roter Faden (Comme un fil rouge). Cet arrachement, celui de tous les exilés, ne parvient jamais à effacer certains souvenirs d’enfance : devenu un vieil homme, le réalisateur Billy Wilder confiait qu’il n’avait jamais oublié le parfum des lilas en fleurs qui signale toujours à Vienne l’arrivée du printemps.

Les organisateurs de la Viennale avaient choisi une comédie de Billy Wilder datant de 1961, One, Two, Three (Un, Deux, Trois), pour saluer la mémoire de leur ancien président car le personnage principal, incarné par James Cagney, est inspiré paraît-il du rythme trépidant, du style autoritaire et de l’humour ravageur de Pleskow. Cette farce située à Berlin en pleine guerre froide, où un manager de Coca-Cola coincé entre son épouse américaine et son accorte secrétaire allemande doit transformer en un tournemain un étudiant communiste de Berlin-Est en aristocrate bien sous tous rapports, est désopilante : un feu d’artifice de gags irrésistibles, et en filigrane un plaidoyer pour la liberté du système occidental qui était certainement à cette époque, pour paraphraser Churchill, « le pire, à l’exception de tous les autres ».

Arrivé aux Etats-Unis en 1939 avec ses parents, Pleskow se retrouve après guerre dans les commissions chargées de la dénazification en Allemagne sous occupation américaine. Il s’est toujours défendu d’avoir poussé au suicide l’acteur qui avait incarné le Juif Süss dans l’infâme film antisémite de Veit Harlan, mais a dû filmer des pendaisons de nazis condamnés pour leurs crimes. Avant de se retrouver quelque temps plus tard à Hollywood, où les Juifs allemands, hongrois et autrichiens étaient légion : ce sont ainsi les compositeurs Schönberg et Korngold qui – il fallait bien gagner son pain – ont imposé dans les bandes-son la grande musique symphonique, devenue pour nous la marque même du cinéma hollywoodien.

Avec la chasse aux sorcières maccarthyste, dans les années 1950, ce milieu s’est d’ailleurs fracturé entre ceux qui avaient des sympathies communistes, tel Fred Zinnemann et bien d’autres « blacklistés », et ceux qui trouvaient que l’Ouest capitaliste offrait malgré tout bien plus de libertés que l’Est.

Pleskow a vécu la vie confortable d’un producteur influent mais, à en croire les anecdotes qu’il racontait, était une sorte d’anti-Weinstein. A la splendide Ava Gardner, qui se consolait dans l’alcool de la rupture avec Frank Sinatra et restait cloîtrée dans sa chambre d’hôtel à Berlin au lieu de paraître à un gala, il a ordonné « Habille-toi et descends ! » quand elle lui a ouvert la porte - entièrement nue. En tenue d’Eve aussi, sous un manteau de fourrure, est apparue la jeune Sean Young (la séduisante androïde de Blade Runner), mais Pleskow serait resté de marbre : « Mon chauffage est cassé, donc il vaut mieux remettre votre manteau ». Quant à la Britannique Helen Mirren, qui après avoir ouvert sa blouse s’est mise à arracher les boutons de la chemise de Pleskow, elle s’est entendue dire : « Quel dommage, je les avais cousus moi-même car je ne peux pas exiger ça de ma femme ».

Faut-il le croire sur parole ? Selon la journaliste Gabriele Flossmann, de la radio-télévision publique autrichienne, qui a noué avec lui des liens d’amitié après s’être fait rembarrer (« Je ne parle pas avec les institutions autrichiennes » lui avait-il répondu la première fois qu’elle a demandé à l’interviewer), Pleskow entretenait avec sa femme Barbara, elle aussi très pince-sans-rire, des relations similaires à celles de McNamara, le manager trépidant de One, Two, Three, avec son épouse Phyllis : entre un désir passager et la compagne de votre vie, il n’y a pas photo.

Sa foi dans les valeurs de la Constitution des Etats-Unis n’a jamais empêché Pleskow, membre de United Artists puis fondateur d’Orion Pictures, de jeter un oeil impitoyable sur la société américaine. La liste des films qu’il a financés en fait foi : de Vol au-dessus d’un nid de coucous de Milos Forman au Silence des agneaux de Jonathan Demme, en passant par Rocky, qui a lancé Sylvester Stallone en 1976 et reste un grand film sur le rêve de réussite, puis l’année suivante Annie Hall de Woody Allen, sans oublier Amadeus, portrait iconoclaste de Mozart (Forman toujours), le western pro-Indiens de Kevin Costner Danse avec les loups ou le manifeste d’Oliver Stone contre la guerre du Vietnam, Platoon. Lors de l’ouverture de la Viennale 2019, jeudi 24 octobre, sa directrice Eva Sangiorgi, 41 ans, une Italienne formée au Mexique, sensible aussi bien à la cause féministe (c’est le très beau Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma qui a fait l’ouverture) qu’aux embrasements actuels en Amérique latine, a rediffusé le discours tenu par Pleskow en 2012, la dernière édition à laquelle il a pu assister. Où il s’inquiétait d’un monde « où les riches deviennent de plus en plus riches ».

C’était il y a sept ans, on était alors sous Obama. L’élection de Trump a durement affecté Pleskow. D’avoir survécu à la catastrophe de la Deuxième guerre mondiale (il a échappé de peu à la mort, des membres des Jeunesses hitlériennes ayant essayé de le noyer à Vienne) avait sans doute aiguisé son regard et ses attentes. Jamais il ne s’est reposé sur ses lauriers, jamais il ne s’est retiré mentalement. Il ne verra pas la prochaine élection présidentielle américaine, où la question sociale - et fiscale - promet d'occuper une place centrale. Elle l'aurait passionné.

Adieu, Eric Pleskow ! Beaucoup de gens se souviendront de vous.

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