Le petit livre rouge qui veut réveiller l'Europe

Le journaliste Florian Klenk et l'écrivain Doron Rabinovici viennent de publier un recueil des citations d'Orban, Salvini, Zeman Kaczynski et consorts - tous au pouvoir actuellement au sein de l'Union européenne. Elles sont effarantes, et elles sont authentiques. Leur petit livre est une oeuvre d'utilité publique.

C’est un petit livre rouge qui se veut une arme de combat. Et, non, il n’a rien à voir avec son illustre prédécesseur, le recueil des citations du président Mao Tsé-toung que brandissaient il y a plus d’un demi-siècle les Gardes rouges lors des démonstrations de force de la Révolution culturelle – et Anne Wiazemsky dans le film de Jean-Luc Godard La Chinoise (1967).

Ce petit livre-là, à peine une soixantaine de pages, égrène aussi des citations. Mais elles font immédiatement froid dans le dos parce qu’elles émanent d’hommes qui sont tous au pouvoir, en 2018, au sein de l’Union européenne. C’est maintenant que cela se passe, chez nous. Et comme le souligne le journaliste viennois Hans Rauscher, l’une des cibles préférées de l’extrême droite, il est saisissant de voir qu’ils sont déjà si nombreux.

Nous avons tous entendu parler d’eux : le premier ministre hongrois Viktor Orban, le chef du parti PiS au pouvoir en Pologne, Jaroslav Kaczynski, le président de la République tchèque Milos Zeman, le vice-chancelier autrichien et chef du Parti de la liberté FPÖ Heinz-Christian Strache, le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, le ministre autrichien des transports, de l’innovation et de la technologie Norbert Hofer (qui faillit devenir président de la République il y a deux ans), sans oublier le ministre autrichien de l’intérieur Herbert Kickl, qui a planifié toutes les campagnes xénophobes du FPÖ depuis l’époque de Jörg Haider, et son homologue italien Matteo Salvini, de la Lega, dans une forme redoutable depuis qu’il s’est imposé à Rome. 

Ce florilège rassemble des citations authentiques, tirées de discours et d’interviews souvent visibles sur YouTube et listées à la fin du mince volume. Elles ont été choisies par le journaliste Florian Klenk, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Falter, l’un des points de ralliement de l’opposition au gouvernement droite-extrême droite au pouvoir à Vienne, ainsi que par l’écrivain Doron Rabinovici.

Celui-ci, auquel on doit d’avoir mis à l'honneur il y a quelques années sur la scène du Burgtheater les Derniers Témoins en Autriche de la barbarie nazie – dont la peintre rom Ceija Stojka (à laquelle la Maison Rouge a consacré une rétrospective en début d’année), et la propre mère de l'écrivain, rescapée du ghetto de Vilna -, les a fait lire le 21 novembre dans cette maison aussi prestigieuse que peut l’être la Comédie française. Au temps où l’Allemand Claus Peymann, un ami de Thomas Bernhard, en était le directeur durant les « années Waldheim », elle fut l’un des lieux privilégiés d’une contestation aussi politique qu’artistique. Elle retrouve aujourd’hui cette vocation.

Quatre comédiennes chevronnées ont donc interprété ces textes effarants qui se recoupent et se renforcent, qui font système parce que, malgré les différences de personnalités, se dégagent des constantes qui reviennent en leitmotiv : l’antiparlementarisme, la xénophobie, la conviction que les grandes migrations sont organisées et même financées par des forces extérieures, le goût pour les méthodes musclées, la défense de la nation menacée. 

Pour Salvini, l’UE ce sont « 500 millions de gens gouvernés par des pantins et des marionnettes ». « Au lieu de chars (comme l’Union soviétique en 1956 à Budapest et en 1968 à Prague), la bureaucratie bruxelloise envoie « les banques », mais les peuples européens ne vont pas s'incliner devant « le diktat de l’Union européenne soviétique ». Kaczynski est persuadé qu’il y a en Suède « 54 zones où règne la charia ». Quand Orban, lors d’une rencontre avec lui, l’assure qu’il est prêt à « voler avec lui des chevaux » - pour des Hongrois, un signe proverbial de confiance -, le Polonais ajoute, enchanté : « Il y a une écurie particulièrement grande qui a pour nom Union européenne, où nous aimerions bien voler des chevaux avec les Hongrois ». Pour Orban, la démocratie libérale a fait son temps : « Vive la démocratie illibérale ! », et les ONG actives en Hongrie ne sont que des « militants politiques payés par l’étranger », un « réseau mafieux ». A en croire Salvini, l’euro est une « expérimentation criminelle », pour Zeman, l’arrivée massive de réfugiés syriens en 2015 une « invasion organisée », la seule réponse adéquate étant « la déportation des réfugiés économiques ».

Comme Orban est au pouvoir depuis 2010, il revient souvent dans ce recueil, avec des envolées pathétiques pour demander à Dieu de protéger la Hongrie. Mais les deux auteurs n’oublient pas d’épingler les dirigeants du FPÖ, un parti qui a servi de modèle depuis trois décennies aux forces de l’extrême droite dite « populiste » en Europe. En 2012, lors du bal des corporations étudiantes à Vienne, rendez-vous annuel d’invités qui arborent fièrement les couleurs de leur organisation (Marine Le Pen y a valsé), Strache ose s’écrier, furieux que des manifestants antifascistes aient perturbé les réjouissances : « C’est nous les nouveaux juifs ! ». Quatre ans plus tard Hofer – celui qui avait glissé, quand il était candidat à la présidentielle de 2016 : « Vous serez étonné de tout ce qu’elle permet (la Constitution autrichienne, conçue pour une classique alternance gauche-droite) - s’émerveille d’avoir manqué de peu la magistrature suprême : « C’est incroyable, ce que nous avons réussi ». Et l’« intellectuel » Kickl force lourdement son accent dialectal quand il dénonce les demandeurs d’asile qui vivent « de notre poche ».

Paru la semaine dernière chez l’éditeur viennois Zsolnay, ce livre est fait pour galvaniser tous ceux qui croient encore, quelles que soient par ailleurs leurs divergences, en une construction européenne. Sa portée dépasse les frontières de l’Europe centrale et il faut souhaiter que d’autres éditeurs s’empressent de le traduire. Car, comme l’a dit Viktor Orban – une petite phrase qui sert de titre à ce « théâtre politique » devenu le triste quotidien de l’Union européenne: « Tout peut arriver ! ».

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