Restitution d'art africain: le paradoxe religieux

Dans le débat sur les restitutions d'objets d'art à l'Afrique, il y a un angle mort : la religiosité débordante du continent noir, qui modifie le rapport aux oeuvres du passé. Version française d'un article paru le 24 décembre dans le quotidien autrichien Der Standard.

La France, qui est à l’initiative au Sahel d’une coalition militaire anti-djihad avec l’appui d’alliés ouest-africains et européens, se voit accusée de néo-colonialisme. Doit-elle quitter cette vaste région désertique qui risque de devenir « son » Afghanistan ? Doit-elle rester, pour ne pas donner un signal encore plus désastreux ?

Tel est l’arrière-plan explosif sur lequel se développe un débat qui va beaucoup nous occuper : celui sur la restitution d’objets d’art africains pillés lors de la période coloniale, conservés dans de grands musées européens comme le British Museum à Londres, le Quai Branly à Paris et le musée de Tervuren en Belgique. Ainsi qu’en Allemagne, aux Pays-Bas et, à un moindre degré, en Autriche.

Les auteurs du rapport commandé puis endossé par Emmanuel Macron en novembre 2018, la Française Bénédicte Savoy et le Sénégalais Felwin Sarr (elle professeur à l’Université technique de Berlin et au Collège de France, lui un économiste connu pour son essai Afrotopia) se sont prononcés en faveur d’une restitution en prenant comme modèle l’Accord de Washington, qui date de 1998, sur les spoliations d’objets volés aux Juifs durant les persécutions nazies. Leur rapport a été critiqué entre autres par l’avocat Emmanuel Pierrat, expert du droit de la culture et lui-même collectionneur d’art africain traditionnel, qui a publié en septembre un livre polémique : Faut-il rendre des œuvres d’art à l’Afrique ?

Le « modèle de Washington », qui suppose que les plaignants apportent la preuve qu’une œuvre d’art se trouvait en leur possession ou en celle de leurs ascendants, peut-il s’appliquer ici ? Je n’ai pu assister aux conférences données à Vienne par Bénédicte Savoy, au Forum Kreisky, puis par Felwin Sarr invité par la Fondation de la Erste Bank. Sans remettre en cause le principe d’une réparation, mon parcours de journaliste, notamment en Algérie, au Nigeria, au Burkina Faso et en République démocratique du Congo (RDC), m’amène à éclairer ce qui me paraît un angle mort du débat : une religiosité très vivante sur le continent noir, qui influence le regard porté sur l’art.

Une religiosité débordante et souvent rigoriste

Il ne s’agit pas seulement de la vision que peut en avoir un islam parfois très rigoriste (l’intervention militaire française au Sahel a été déclenchée en 2013 pour stopper les djihadistes qui menaçaient Bamako et détruisaient les tombeaux des « saints » musulmans, dont le culte est à leur yeux un péché). Mais de celle d’un christianisme parfois tout aussi radical, au moins en paroles, dans sa manière d’aborder les représentations. Je pense en particulier au christianisme pentecôtiste et évangélique, une nébuleuse en pleine expansion que j’ai observée au Nigeria et en RDC.

Selon Evangelique.info elle englobe déjà plus du quart des 2,4 milliards de chrétiens. Tendance à la hausse. Si 45% des Africains sont musulmans (30% au sud du Sahara), on compterait 55 millions de chrétiens évangéliques pour le seul Nigeria – soit 10 millions de plus qu’au Brésil où le président Jaïr Bolsonaro, élu grâce à leur soutien, a fait aussitôt écho sur Twitter à la plainte d’une de ces églises contre Netflix pour avoir montré Jésus-Christ en gay. Sans aucun doute ces chrétiens – comme d’ailleurs la majorité des catholiques de ces pays – ont une façon bien différente des Occidentaux de percevoir l’art.

Car nous vivons, surtout en Europe de l’Ouest, dans des sociétés largement déchristianisées, où la religion est vue comme une affaire privée. C’est notoirement le cas en France, qui a séparé dès 1905 l’Etat de l’Eglise. Il faut un spécialiste des rapports entre politique et religieux comme Jérôme Fourquet pour tracer dans son dernier ouvrage, L’Archipel Français, une carte montrant l’essor dans tout l’Hexagone de ces communautés néo-protestantes. Le rassemblement à Vienne en juin 2019 de quelque 10.000 personnes, venues prier sous la houlette d’un pasteur australien (en présence du chancelier démocrate-chrétien Sebastian Kurz ainsi que du cardinal Christoph Schönborn, archevêque de la capitale et réputé proche du pape François), a aussi constitué un choc : beaucoup ont alors réalisé la force de ce courant dans une Autriche jadis presque uniformément catholique.

En Europe l’art fut longtemps indissociable de la religion. Chacun, lettré ou analphabète, pouvait déchiffrer les fresques des églises. Aujourd’hui les grands musées doivent organiser des cours de rattrapage : qui étaient donc Sainte Anne, ou Saint Jérôme ? Il faut aider les visiteurs à situer ces figures dans un récit qu’ils ne connaissent plus.

En Occident, l'art s'est détaché du religieux

Or le détachement de l’art et du religieux était déjà largement consommé à l’époque où des Juifs ont constitué leurs collections spoliées par le nazisme. Si certains s’intéressaient à l’avant-garde, d’autres davantage aux classiques, leur rapport à l’art était très semblable à celui des gens qui viennent aujourd’hui au Quai Branly admirer pour leur style des masques yorouba ou fang. Les Rothschild n’achetaient pas des Rembrandt à cause de leurs sujets religieux, mais du regard qu’a porté sur eux le peintre hollandais. Au passage rappelons que les collections du Quai Branly se trouvaient auparavant au Musée des arts africains et océaniens, inauguré en 1931 pour célébrer l’empire colonial à deux pas du futur zoo de Vincennes (1934). Toute une vision du monde : ici les lions et les éléphants, là les objets façonnés par cet « homme africain qui n’est pas assez entré dans l’Histoire », selon un discours controversé prononcé par Nicolas Sarkozy, en 2007 à Dakar.

Il existe bien sûr des élites africaines qui veulent remettre le patrimoine capté par l’Europe au cœur d’une identité collective : c’est à elles que s’adressait Macron quand il a promis de rendre au Bénin 26 œuvres volées lors d’une expédition militaire française à la fin du 19ème siècle. Il existe aussi une scène dynamique de collectionneurs privés, parmi lesquels Sindika Dokolo, époux de la fille du président angolais Isabel dos Santos.

Le cas de l’Angola est significatif. En 1975, à la fin de la domination coloniale portugaise, il y avait dans ce pays beaucoup de statuettes de Tchibinda Ilunga, héros de la civilisation tshokwe. Depuis elles se sont « volatilisées », déplorait Dokolo en 2015. Tout comme les têtes royales – uniques dans l’art traditionnel subsaharien par leur style figuratif, souvent comparé au classicisme grec - du musée d’Ife au Nigeria. A Lagos une affichette de l’ICOM, l’organisme de l’Unesco qui s’occupe de ce trafic, signalait qu’une bonne dizaine d’entre elles avaient été volées durant l’été 1993 à la faveur de la crise gigantesque provoquée par l’annulation de l’élection présidentielle, qui occupait tous les esprits. J’avais alors posé dans Le Monde la question : imagine-t-on pareille absence de réaction si quelqu’un dérobait la Vénus de Milo ? (Une grande partie de ces têtes a ensuite été retrouvée et restituée, notamment par la France).

Le problème n’est pas seulement l’indifférence ou la corruption des dirigeants africains, invoquées par certains conservateurs de musées occidentaux – il est bien connu que celui de Tervuren (ex-Musée du Congo belge, transformé depuis un an en Africa Museum) avait rendu au Zaïre de Mobutu des objets qui ont vite atterri dans des collections privées occidentales. Il est aussi celui de l’attitude au mieux ambivalente, parfois franchement hostile, d’un public africain à qui l’on veut montrer les œuvres de leurs ancêtres.

Le religieux offre une forme de modernité

Dans les années 1990 le Musée national de Jos, au centre du Nigeria, était fascinant – mais les visiteurs y étaient fort rares. Les réserves étaient bourrées de masques et de statues collectés auprès des communautés avoisinantes, jadis polythéistes, celles-ci s’étant converties en masse au christianisme pour se protéger des musulmans du Nord. Les gens ne voulaient plus révérer, ni même voir, leurs « idoles » d’autrefois. Mais ils en avaient encore peur.

Tel est le paradoxe de l’islamisation comme de l’évangélisation en Afrique : ces communautés qui privilégient le sens littéral de la parole divine, Bible ou Coran, accordent à leur manière hiérarchisée une place accrue aux femmes et aux jeunes, tenus jadis de se plier sans discussion au verdict des anciens, c’est-à-dire des hommes âgés, censés posséder expérience et sagesse. Au sens figuré comme au sens propre : dans certaines cultures traditionnelles du Burkina ou du Nigeria les « inférieurs », dont les femmes, devaient s’allonger de tout leur long devant eux dans la poussière – comme les futurs prêtres sur les dalles de l’église avant leur ordination. Tandis que dans les églises débordantes de vie de Lagos ou de Kinshasa, comme dans les mosquées édifiées depuis un demi-siècle un peu partout au sein du monde musulman (où hommes et femmes sont certes séparés dans l'espace), tous les croyants se tiennent debout et s’agenouillent, ou se prosternent, ensemble. Une des raisons, parmi d’autres, du succès croissant de ces communautés sur le continent noir est qu’elles offrent une forme de modernité tout en protégeant leurs membres des « forces de la nuit » - la sorcellerie à laquelle nous ne croyons plus.

Le débat sur les restitutions d’objets d’art à l’Afrique ne fait que commencer. Il doit aussi prendre en compte cet aspect religieux.

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