Annette, rouge et claire

L'Allemande Anne Weber a réussi un livre formidable sur Annette Beaumanoir, 96 ans, figure lumineuse de la Résistance et des réseaux d'aide au FLN. Peut-être parce qu'en dépit de sa connaissance profonde du sujet comme de la langue du pays où elle vit, la France, et de l'histoire tourmentée qu'elle raconte, elle peut faire le "pas de côté" nécessaire à la littérature.

C'est un livre à la couverture rouge clair, publié chez Matthes & Seitz, un éditeur berlinois réputé. "Rouge" et "clair": deux notions qu'on peut facilement associer à Annette Beaumanoir, entrée très jeune dans la Résistance à l'occupant allemand, communiste ardente puis déçue comme tant d'autres, qui fit la une des journaux - elle s'appelait alors Annette Roger, était enceinte de son troisième enfant - au lendemain de son arrestation aux côtés du chef du FLN pour le sud de la France; puis, après un procès retentissant et une évasion rocambolesque, alla construire le socialisme sous Ben Bella dans l'Algérie nouvellement indépendante; en revint après le coup d'Etat de 1965 (et une nouvelle évasion) pour se fixer à Genève, où elle mena une carrière de neurologue. Bref, une femme, comme on dit, qui a perdu toutes ses certitudes mais pas grand chose de ses illusions, à commencer par l'espoir de voir un jour un monde meilleur, plus juste, moins inégalitaire. Même si le temps presse, surtout pour quelqu'un qui ne croit pas en Dieu: cet automne, Annette aura 97 ans.

Ainsi résumé à grands traits, son parcours suffirait à remplir un film. "Filmreif" dit-on en allemand: digne du grand écran. Anne Weber, l'auteure de ce formidable livre qu'elle a elle-même traduit en français - il est paru au Seuil sous le titre "Annette, une épopée" -, se penche d'ailleurs sur l'épaule de ceux qui seraient tentés par une adaptation au cinéma : par exemple, lorsque le co-accusé algérien d'Annette devant le tribunal militaire du Fort Saint-Nicolas à Marseille, qui s'appelle Mohamed Daksi mais qu'elle ne connaissait que sous le pseudonyme de "Georges", se lève pour lui baiser la main en plein prétoire, voilà une scène qu'il ne faudrait pas rater, souligne-t-elle avec ironie. Et qui dans le rôle principal? Autrefois, Bulle Ogier semblait taillée pour ça. Petite, menue, des joues plutôt rondes et le regard vif (Annette a des yeux clairs). Un Tanagra intrépide. Un air de liberté invincible. Oui, "rouge" et "clair" conviennent bien à Annette, à son genre de beauté.

En allemand, le titre qu'a choisi Anne Weber est un peu plus précis: Annette, ein Heldinnenepos (une "épopée d'héroïnes"). Car dans cette langue on parle habituellement de "Heldenepos", une "épopée de héros", au masculin. Comme si les femmes par définition en étaient exclues. Et femme, Annette le fut pour le meilleur comme pour le pire, depuis son avortement au plus sombre de l'Occupation, alors qu'elle était enceinte de son premier et grand amour, un jeune juif allemand qui sera assassiné en 1944 par la Milice pétainiste, jusqu'à sa séparation d'avec ses trois enfants, pendant la guerre d'Algérie, d'abord par le militantisme pro-FLN, puis par sa condamnation à dix ans de réclusion, une peine dont elle attendit longtemps l'amnistie et qui rendait impossible tout séjour prolongé sur le territoire français.

Ce livre, paru au même moment en français et en allemand, je l'ai lu dans la langue qui est à l'origine celle d'Anne Weber. Un choix dû aux  circonstances (j'ai bien acheté aussi sur Internet la version française, mais en ces temps de crise sanitaire j'ignore quand je la recevrai chez moi à Vienne), qui à la réflexion prend tout son sens quand on a refermé l'ouvrage. Car c'est parce que l'auteure est une Allemande, fixée depuis quatre décennies en France, dont elle connaît en profondeur l'histoire tourmentée et la langue, qu'elle a pu à mon sens faire ce pas de côté, prendre cette distance, ouvrir cet espace où s'épanouit la littérature. Et c'est aussi parce qu'elle est une Allemande, issue d'un pays qui a agressé jadis la moitié de l'Europe, et qu'elle a dû affronter ce passé-là, qu'elle a pu se pencher sur le parcours d'Annette. Il faut attendre la fin du récit, où elle évoque leur rencontre après la projection du film de Malte Ludin, Deux ou trois choses que je sais de lui, dans lequel le cinéaste s'interroge sur le pouvoir des "fictions familiales" à travers l'histoire de son grand-père Hanns Ludin, responsable de la déportation des juifs de Slovaquie et à ce titre exécuté en 1947 (alors que ses descendants ont grandi dans la croyance qu'il avait résisté au nazisme), pour comprendre qu'Anne Weber a ressenti un coup de foudre d'amitié comme on en a peu dans la vie. Assise au restaurant devant son assiette de calamars (Tintenfisch en allemand: poisson-encre), celle dont le métier est d'écrire, donc de composer des créatures d'encre, est tombée sous le charme.

Cela se passait à Dieulefit, dans la Drôme, où Annette Beaumanoir habite désormais, un peu courbée par le grand âge mais d'une parfaite rectitude intérieure. Cette incroyante pourrait être chrétienne, observe Anne Weber. Et en effet Annette, qui revendique la vieille devise anarchiste: Ni Dieu ni maître, a pratiqué avec beaucoup d'assiduité deux des grandes vertus théologales - l'espérance et la charité, au sens de l'amour du prochain.  Je connais la maison où elle habite, quelque kilomètres avant Dieulefit, au lieu-dit Labry (L'Abri!). Et pour cause: elle nous appartenait, à ma soeur et à moi, qui en avions hérité de notre père Yves Mathieu, avocat du FLN - il défendit notamment les responsables de l'attentat de Mourepiane, ce dépôt de carburant que firent sauter des patriotes algériens près de Marseille - lequel en avait lui-même hérité de Lucie, dite "Téty", une protestante qui avait lié sa vie à ma famille paternelle.

En 1944, alors qu'elle pédalait sur les routes de France pour transmettre les messages de la Résistance, la très jeune Annette était passée par là et en avait gardé un bon souvenir. Dans cette région, des gens ont été cachés pendant la Deuxième guerre mondiale et personne ne les a dénoncés: cela devait lui rappeler sa Bretagne natale, où elle avait réussi à dissimuler deux enfants juifs - qui ont survécu et sont venus témoigner à son procès à Marseille. La Bretagne catholique et la Drôme protestante, deux coins qui ont leur dignité. Qu'il y ait eu beaucoup de protestants parmi les "Justes" (ceux qui ont sauvé des juifs de la déportation et sont honorés comme tels en Israël), puis parmi les réseaux d'aide au FLN, nous en dit d'ailleurs davantage sur l'histoire du protestantisme en France que sur cette variante du christianisme en soi - car en Allemagne comme en Autriche, ce fut l'inverse: beaucoup plus de protestants que de catholiques ont adhéré au nazisme.

La Résistance plus le soutien aux Algériens, Dieulefit en est la synthèse et l'on comprend qu'Annette, qui portait sur elle un énorme trousseau de clés ouvrant des appartements où elle pouvait cacher les clandestins du FLN, ait choisi ce lieu. J'y ai passé en sa compagnie (il y avait aussi son fils cadet et son assistant dans le service de neurologie à l'hôpital de Genève) quelques jours passionnants. Je me souviens surtout de deux anecdotes qu'elle avait racontées: comment elle a été confrontée, lors d'un séjour en Union soviétique, à un Arménien qu'elle avait convaincu, du temps où elle militait au Parti communiste français (il y avait beaucoup d'Arméniens à Marseille, où sont arrivés des rescapés du génocide de 1915), de retourner vivre dans la patrie du socialisme.  "Si vous étiez un homme, je vous enverrais mon poing dans la figure!", lui avait dit le malheureux. Et comment, lors d'une réunion avec les autres dirigeants du ministère algérien de la santé, après l'indépendance, elle avait en vain plaidé pour que l'Algérie importe plus de plasma sanguin, vu le nombre croissant d'interventions chirurgicales - en particulier d'interruptions volontaires de grossesse à Médéa. A Médéa, ce bastion du conservatisme! Là où les femmes ne sortaient dans la rue qu'étroitement voilées, mais allaient entre femmes demander à l'hôpital un avortement. Impensable. Après quelques tentatives dans cette réunion, où elle était la seule femme, pour attirer leur attention sur le sujet, Annette a compris que pour ces hommes cette réalité-là ne pouvait pas exister.

Anne Weber, qui est née en 1964, nous parle d'un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Plus encore lorsqu'ils ne sont pas Français, qu'ils n'ont pas ce rapport intime et douloureux avec l'Algérie, que tout ça est doublement loin d'eux. "PC", est-elle obligée d'expliquer à ses lecteurs germanophones d'aujourd'hui, ne veut dire ni "Personal Computer" ni "Politically Correctness" comme ils sont habitués à le penser. Mais "Parti Communiste". Ce truc? Oui, ce truc. Il faut être de ma génération pour l'avoir connu dans toute sa gloire, pour avoir mesuré le magistère moral et intellectuel qu'il exerçait - que dis-je: la terreur parfois -, sa puissance de feu dans les quartiers populaires. 

Annette s'en est détachée en 1956, comme mes parents. L'écrasement de la Hongrie fut le coup de trop. Les contorsions du PCF, qui presque jusqu'à la fin du conflit clamait le mot d'ordre de "Paix en Algérie" mais répugnait à soutenir celui d'indépendance, ont fait le reste. Cette histoire, tout le monde la connaît ou presque. La force d'Anne Weber est dans sa capacité à porter ce récit au niveau du mythe, à voir dans cette petite femme faussement fragile une héroïne digne de l'antique. Deux figures chantées par Homère reviennent, celle d'Ulysse le voyageur, celle de Sisyphe avec son rocher. Comme Ulysse, Annette a été "Personne" avant de devenir quelqu'un d'unique, elle s'est pliée à la discipline de la clandestinité (celle des communistes, bien plus stricte que celle des gaullistes), elle n'a été qu'un obscur rouage dans la grande machine destinée à bouter hors de France l'occupant, elle a sillonné inlassablement toutes les routes de France, à pied, sur son vélo, en train  - autre scène pour un film: celle où elle se retrouve, petite souris tremblante dans la gueule du serpent vert-de-gris, à bord d'un convoi bondé de soldats teutons et de collaborateurs.

Et elle est aussi Sisyphe, cet homme qui aimait tellement la vie, le soleil, la mer, qu'il a fallu le reconduire aux Enfers, qui y a enchaîné la Mort elle-même et a été puni par des dieux qu'il méprise. Il faut imaginer Sisyphe heureux, nous dit Camus, parce qu'il ne verra peut-être jamais le bout de ses efforts, mais peut être fier de les avoir tentés.

(*) Les éditions Contra-Bass doivent publier cette année en allemand le deuxième tome du livre de souvenirs d'Annette Beaumanoir, paru en 2000 chez Bouchène sous le titre "Le feu de la mémoire". Le premier tome est sorti en 2019 sous le titre "Wir wollen das Leben ändern" (Nous voulons changer la vie). Rappelons aussi deux ouvrages de référence nourris par de nombreux témoignages, dont le sien: "Algérie, les années pieds-rouges" de Catherine Simon, La Découverte 2011 (disponible en Poche) et "Les porteurs de valises" d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, Albin Michel 1979.

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