Paul Robeson, une conscience noire otage de la guerre froide

La présidence de Joe Biden s'est placée sous le signe de l'inclusion raciale. C'est le moment de lire la biographie de Paul Robeson, chanteur, acteur et athlète accompli, qui fut un combattant de la cause noire aux Etats-Unis avant de finir en otage de la guerre froide.

En s'effaçant lors de son investiture pour laisser la jeune Amanda Gorman déclamer son poème qui chante les Etats-Unis de nos rêves - ce pays "hardi, sauvage et libre", où "il y a toujours de la lumière" -, Joe Biden a placé sa présidence sous le signe de l'inclusion raciale. C'est le moment ou jamais de lire la biographie de Paul Robeson, grand militant de la cause noire mais aussi chanteur, acteur et athlète accompli, qui vient de paraître en français aux Editions Otium, émanation de la librairie Envie de lire, une coopérative d'Ivry marquée à gauche.

Paul Robeson en 1942, au milieu d'ouvriers d'un chantier naval aux Etats-Unis. Crédit: National Archives. Paul Robeson en 1942, au milieu d'ouvriers d'un chantier naval aux Etats-Unis. Crédit: National Archives.

Ivry-sur-Seine, au sud-est de l'agglomération parisienne, est l'un des reliquats de la banlieue rouge jadis dominée par le Parti communiste (la municipalité a d'ailleurs été gérée par lui quasiment sans interruption, à part durant l'Occupation allemande, depuis 1925). S'agissant de Robeson, qui avait mis toute sa foi pour l'émancipation raciale en la révolution russe et dans le mouvement anti-colonialiste, pour finir en otage idéologique de l'Europe de l'Est, c'est d'une triste ironie: souvenons-nous que pour le PCF, à l'époque où d'autres partis-frères prenaient leurs distances avec Moscou, surtout après l'écrasement du Printemps de Prague, le bilan du socialisme version soviétique était "globalement positif".

Aujourd'hui peu connu dans la sphère francophone, Paul Robeson fut une immense star qui mobilisait les foules, bien avant Michael Jackson et dans une veine beaucoup plus politique. En 1943, alors que les Etats-Unis voyaient en l'URSS un allié indispensable contre Hitler, le magazine Time parlait de lui comme "probablement le Noir le plus célèbre actuellement vivant". Mais par la suite il fut décrié comme le "Staline noir", boycotté, interdit de voyager, et termina son existence, à Philadelphie, dans la solitude et l'obscurité.

L'époque pas si lointaine des "lois Jim Crow"

L'historien Gerald Horne, auteur de la biographie traduite avec soin chez Otium (Paul Robeson. The Artist as Revolutionary, 2016), est un professeur d'"African Studies", cette branche universitaire florissante en Amérique du Nord. Se plonger dans l'existence de Robeson (1898-1976), c'est en effet, pour un lecteur européen, se familiariser avec une réalité sidérante et pas si lointaine, celle des "lois Jim Crow" - inspirées des "Codes Noirs" jadis en vigueur - par lesquelles le Sud des Etats-Unis, longtemps après avoir perdu la Guerre de Sécession, a maintenu les Noirs libérés de l'esclavage dans la sujétion et la terreur. La ségrégation était légale à des degrés divers sur une grande partie du territoire. Même dans la libérale Hollywood où la première actrice noire à recevoir un Oscar - Hattie Mc Daniel pour le rôle de Mammy, la nounou énergique d'Autant en emporte le vent - n'a été admise que par faveur à la cérémonie de remise des récompenses, en 1940, dans un hôtel "réservé aux Blancs".

Paul Robeson était le fils d'un pasteur, un ancien esclave évadé, doué d'une de ces voix admirablement modulées qui soulèvent les fidèles chaque dimanche au temple. Lui-même appartient à cette tradition dont l'exemple le plus connu est Martin Luther King: I have a dream. Si les sorcières du racisme menaient encore leur sabbat à l'époque de sa naissance, les bonnes fées s'étaient aussi penchées sur son berceau: il était d'une éclatante prestance physique (qui lui valut au grand dam de son épouse bien des conquêtes féminines), et bourré de talents. D'abord comme sportif - il fut durant ses études littéraires membre d'équipes de football américain, à Rutgers puis à Princeton - deux universités "blanches". Il passa aussi ses diplômes de droit à Columbia, à Manhattan, mais abandonna vite sa carrière d'avocat lorsqu'une secrétaire, dans le Nord pourtant, refusa tout net de dactylographier une lettre qu'il avait rédigée. Il faisait aussi merveille au basket et au base-ball, et son jeu de jambes était si impressionnant que des professionnels de la boxe ont songé à l'opposer sur un ring au champion Jack Dempsey. Il fut également acteur de cinéma et de théâtre (il joua trois fois le rôle d'Othello, fréquenta Sergueï Eisenstein, Noel Coward et Eugene O'Neill). Et avant tout, chanteur: polyglotte, il pouvait interpréter de sa basse profonde des chansons en une bonne vingtaine de langues, dont le chinois ou le russe, qu'il parlait à la perfection et avec lequel il entretenait une relation si étroite qu'il songea sérieusement à s'établir à Moscou. Toute sa vie il a étudié avec passion des idiomes étrangers, y compris des langues tonales telles que le yorouba, d'un abord difficile pour qui n'est pas équipé d'une oreille musicale. 

Cette capacité à chanter les mots que comprenait son public - dont le yiddish - a beaucoup fait pour sa notoriété. Dès les années 1930 il devient une célébrité au Royaume-Uni et professera qu'il existe une parenté entre les langues gaéliques et africaines. Pour ceux qui ont en mémoire l'arrogance d'un empire colonial britannique déjà sur le déclin, il est difficile de se représenter que Londres ait pu apparaître à Robeson comme beaucoup moins raciste que New York! Lorsqu'il y joue Othello, c'est à peine s'il ose enlacer sur scène Desdémone: l'interdit sexuel est si fort, tellement imprimé dans son inconscient de Noir américain, qu'il se raidit. Approcher une Blanche, c'est prendre le risque d'être lynché... L'affaire des "Scottsboro Boys", ces neuf garçons accusés en 1931 d'avoir violé deux femmes blanches en Alabama (huit d'entre eux furent condamnés à mort lors d'un procès scandaleux), était dans tous les esprits.

Engagement communiste, chant en yiddish

Le Parti communiste des Etats-Unis mène une campagne au long cours pour faire casser ce jugement inique, à travers la League for Struggle for Negro Rights et la National Association for the Advancement of Coloured People, la NAACP. Robeson a toujours nié être membre du PC - les journalistes américains lui posaient cette question de manière obsessionnelle - mais il a sûrement été un fidèle compagnon de route. Et prétendait qu'il n'avait jamais rencontré de discrimination raciale dans ce qu'on appellera, après le deuxième conflit mondial, le bloc de l'Est. A Moscou il préfère voir les progrès de la "patrie du socialisme". Il admire Staline, croisé dans un théâtre. Il était pourtant lié à des intellectuels et des artistes juifs soviétiques - sa femme Eslanda ("Essie") étant une métisse avec des origines séfarades du côté paternel - qui furent exécutés sans pitié lors des vagues d'épuration.

Il y a une exception notable, où il a défié avec ses moyens d'artiste le terrible maître du Kremlin: Robeson a donné un récital à Moscou, le 14 juin 1949, retransmis en direct dans toute l'URSS. Dont l'enregistrement a été ensuite censuré par les sbires du régime stalinien, et qu'on a retrouvé en Russie en 1995. Dès son arrivée dans la capitale soviétique, la star américaine avait demandé à voir son ami Solomon Mikhoels, patron du Théâtre juif. On lui dit qu'il est mort d'une "crise cardiaque". Il insiste alors pour voir le poète Itzik Feffer. Au point que celui-ci, sorti de sa cellule de la Loubianka, est amené dans le hall de l'hôtel moscovite, bien sûr sous haute surveillance. Dans la suite de Robeson a lieu un dialogue dramatique. Feffer lui ayant fait comprendre qu'il y a des micros partout, ils ont une conversation en apparence anodine, ponctuée de gestes furtifs et de mots griffonnés: le poète lui écrit que Mikhoels a été exécuté sur ordre de Staline, que lui-même est promis à la mort. Tout en faisant semblant de plaisanter, il passe doucement un doigt en travers de sa propre gorge.

Le lendemain, devant une salle archi-comble, Robeson termine son unique récital par... le Chant de la Rébellion du Ghetto de Varsovie ("Zog Nit Keymol"), qu'il venait juste d'apprendre. Et il traduit en russe, avant de les chanter en yiddish, des paroles qui touchent au coeur des millions de gens angoissés par les purges:

Ne dites jamais que vous avez touché la fin

Quand le ciel de plomb semble annoncer un futur amer

L'heure que nous appelons de nos voeux arrivera

Et nos pas retentiront comme un tonnerre: nous allons survivre

Pendant quelques secondes, révèle son fils Paul Robeson Junior dans l'introduction au CD édité en 1997, "il n'y eut pas un son dans la salle stupéfaite. Puis une jeune femme s'est levée, applaudissant à tout rompre, suivie par toute l'assistance".

Les mots de Robeson en russe seront coupés par les censeurs. Mais Staline a accordé un sursis. Feffer ne sera exécuté qu'en 1952. 

Les vents mauvais de la guerre froide

La guerre froide est fatale au chanteur. Dès mars 1946 Winston Churchill annonce, lors d'une visite aux Etats-Unis, la fin de l'alliance conclue cinq ans plus tôt contre le nazisme: le Britannique évoque le "rideau de fer" qui va diviser l'Europe, la "Peur Rouge" qui s'abat sur les pays que Moscou considère comme sa zone d'influence. Robeson ne comprend pas qu'on est passé à une autre époque, que les couteaux sont tirés. Lors d'une entrevue orageuse avec le président Harry Truman - natif du Missouri, un Etat du Sud sécessionniste - il reproche aux Etats-Unis leur hypocrisie: ils conduisent au Tribunal de Nuremberg la critique d'un système nazi fondé sur la discrimination raciale, tout en tolérant celle-ci sur leur territoire. De fait, on sait grâce à Philippe Sands (Retour à Lemberg) à quel point les juristes états-uniens se contorsionnèrent pour que le nouveau concept de "crime contre l'humanité" ne puisse s'appliquer aux lois Jim Crow.

Et bien sûr il contredit publiquement la "doctrine Truman" justifiant l'intervention des Etats-Unis partout dans le monde contre le danger communiste. On le frappe au portefeuille: les revenus de Robeson, qui dépassaient 100.000 dollars en 1947, tombent à 2000 dollars trois ans plus tard. Bientôt il se voit retirer son passeport (jusqu'en 1958) et aux Etats-Unis il est systématiquement boycotté, même par les syndicats qui glissent à droite. Il sent le soufre. La NAACP se détourne de lui. On sabote sa voiture. En 1949 de sanglantes émeutes empêchent deux de ses concerts à Peekskill, pourtant non loin de New York, lui-même échappant de peu au lynchage: c'est à cette occasion qu'on entend pour la première fois dans la foule haineuse l'insulte "White Nigger", "nègre blanc", pour désigner ceux qui se solidarisent avec les Noirs - ce fut le cas de nombreux Juifs. Comme tant d'autres il doit répondre de ses activités "anti-américaines" devant la commission McCarthy.

Ce durcissement va culminer dans la guerre de Corée puis toute une série de conflits, dont le plus long se déroule au Vietnam - Jane Fonda, alors mariée à Tom Hayden (l'un des "Sept de Chicago", sur les violentes émeutes lors de la convention démocrate et le procès consécutif, auxquels Netflix vient de consacrer un film passionnant), paiera aussi assez cher ses sympathies pro-Vietminh. Robeson refuse l'idée que des Noirs puissent se battre du côté du "monde libre". Aux yeux de la droite américaine, voire des démocrates modérés, il est devenu un ennemi. Et un otage complaisant du bloc socialiste, où dès qu'il peut de nouveau voyager des foules enthousiastes lui font un accueil triomphal: il est ainsi le seul étranger à avoir un (épais et très laudatif) dossier à son nom dans les archives de l'ex-RDA à Berlin.

Ascension des élites noires, défaite des radicaux

Sa gloire planétaire, son amitié avec le leader indien Nehru ou le Ghanéen Kwame Nkrumah, premier Africain à proclamer l'indépendance, les espoirs qu'il met dans la décolonisation en marche et l'émergence d'un mouvement des non-alignés, ne pourront pas restaurer son étoile au firmament américain. Dès les années 1950 l'establishment de Washington savait que pour se concilier les Noirs il fallait faire des concessions, commencer à démanteler l'arsenal archaïque des "lois Jim Crow". La lutte pour les droits civiques va marquer les décennies suivantes, l'ascension des élites noires, souligne Gerald Horne, consacrant la défaite de ce qu'avait incarné Paul Robeson: une option plus radicale.

L'hommage le plus vibrant à un homme qui avait "trop aimé l'Amérique, et trop peu sagement" est sans doute dû au parlementaire démocrate Andrew Young - ancien assistant de Martin Luther King, il deviendra plus tard ambassadeur aux Nations unies sous le président Jimmy Carter, puis maire d'Atlanta. Ce symbole de l'"intégration" lui écrivit en 1973:

"Je vous ai entendu quand j'étais enfant, ravi par la puissante image de virilité noire que vous incarniez. Vous avez maintenu vivant un legs d'espoir à certaines des heures les plus sombres de notre histoire. Mais si vous ne l'aviez pas fait dans les années 1930, 1940 et 1950, nos réalisations dans les années 1960 n'auraient pas été possibles et je ne serais pas ici, premier homme noir à représenter la Géorgie au Congrès depuis deux cents ans". Par un juste retour des choses, c'est entre autres la victoire d'un Noir aux élections sénatoriales dans l'Etat de Géorgie qui a assuré à Joe Biden, en janvier 2021, la majorité législative sans laquelle il aurait les mains liées.

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