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Billet de blog 28 janv. 2022

Il y a 80 ans, la conférence de Wannsee

La télévision publique allemande et autrichienne a montré en prime time un film qui fera date : la conférence de Wannsee, en janvier 1942, où quinze SS et fonctionnaires civils ont organisé la « solution finale » du « problème juif ». 90 minutes d'échanges glaçants, rendus pour la première fois accessibles à un large public.

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Ils sont une quinzaine, convoqués le 20 janvier 1942 par le bras droit d'Himmler, le SS Heydrich, pour planifier en détail la "solution finale" du "problème juif" lors d'une discussion à bâtons rompus "suivie d'un petit-déjeuner", selon l'invitation. Le cadre : la majestueuse villa néo-classique d'un entrepreneur berlinois au bord du lac de Wannsee, où la SS loge ses hôtes. Il y a surtout des hommes en uniforme, mais aussi des civils représentant les ministères impliqués dans la "question juive". Une seule femme, la secrétaire d'un certain Adolf Eichmann (*), alors assez subalterne, va prendre en sténo ces 90 minutes d'échanges glaçants qu'Eichmann se chargera de résumer dans un protocole établi en trente exemplaires.

Tous ont été détruits pendant la guerre, sauf un qui nous est parvenu. Les historiens le connaissent depuis longtemps mais c'est la première fois qu'un large public, en Allemagne et en Autriche, pouvait entendre ce langage brutal et bureaucratique (à certains moments on se croirait dans un conseil d'administration), grâce à une coproduction de deux chaînes publiques, la ZDF allemande et l'ORF autrichienne.

Elles ont financé le film La conférence de Wannsee, interprété sur les lieux où elle s'est déroulée (depuis 1992 la villa est devenue un Mémorial, dirigé actuellement par l'Autrichienne Deborah Hartmann) par des acteurs souvent connus. Il y a deux décennies des comédiens avaient dit le même texte dans l'ancienne Bourse de Vienne, mettant en lumière la dimension économique de la Shoah. Mais l'impact n'avait pas été, et de loin, aussi fort : rien qu'en Autriche plus de 600 000 spectateurs ont regardé le programme, diffusé lundi 24 janvier.

La conférence de Wannsee a duré le temps d'une fiction classique. Sauf que ces gens ont réellement parlé ainsi, que ces dialogues ne sont pas sortis de la tête d'un scénariste. Par exemple : "Sans aucun doute une grande partie (des déportés) sera éliminée grâce à un processus naturel (au cours des transports en wagons à bestiaux), et "le restant devra être traité de manière appropriée". Il aura fallu quatre-vingt ans pour que leurs mots soient entendus bien au-delà du cercle des spécialistes de la Shoah.

La destruction des Juifs d'Europe est directement liée à l'entreprise guerrière : c'est au moment où les ennemis du Reich se multiplient (à l'Est avec les Soviétiques, à l'Ouest avec les Etats-Unis, au Sud avec la bataille d'Afrique du Nord) que les nazis décident de brûler les ponts et les vaisseaux. C'est parce qu'ils ont conquis de larges territoires en Pologne qu'ils peuvent y transporter des millions de personnes, avec l'assentiment des gouvernements en place. Seule la Hongrie s'y oppose encore, mais patience - les déportations n'auront lieu qu'au printemps 1944.

La réunion est dominée par la personnalité joviale - il sourit tout le temps - de Reinhard Heydrich, le chef du SD (Sicherheitsdienst), le service de renseignement et de maintien de l'ordre de la SS (**), incarné par le comédien du Burgtheater de Vienne Philipp Hochmair. Pour le véritable Heydrich (il mourra moins de six mois plus tard des suites d'un attentat à Prague, la Résistance tchèque étant un souci récurrent pour ces gens), l'enjeu était de taille : imposer la suprématie de la SS dans cette affaire. Il doit faire face aux récriminations de l'envoyé du gouverneur de la Pologne occupée, qui exige haut et fort que l'on élimine d'abord "nos Juifs" avant d'expédier les autres.

Ou encore aux préoccupations du représentant des affaires étrangères, qui a contribué en tant que juriste aux lois raciales de 1935, se soucie avant tout de rester dans le cadre légal, et notamment du sort des "Mischlinge", les Juifs issus de mariages mixtes, ou de ceux qui se sont battus en 14-18 pour la patrie allemande. Vouloir éliminer tous les Juifs sans distinction, n'est-ce pas prendre le risque de susciter "le chaos", qui lui-même engendre "la résistance"? Tous les participants ont à l'esprit ce qui s'est passé avec l'"opération T4", lorsque le Führer a dû stopper l'euthanasie des malades mentaux à cause des protestations des églises et d'une partie de la population. On en a quand même éliminé 60 000, c'est toujours ça.

S'agissant des Juifs, en revanche, aucun problème moral à redouter. Tous sans exception sont convaincus de la nécessité de les détruire. Mais comment? C'est une grave question logistique. Un civil a fait ses calculs : au rythme où vont les exécutions menées par les "Einsatzgruppen" dans les territoires de l'Est que le Reich veut vider de la plupart de ses habitants afin d'y installer des Allemands, il faudrait des années - et encore : en tirant jour et nuit - pour tuer par balles 11 millions de Juifs européens - devant l'énormité du chiffre, plusieurs ont émis des doutes. N'est-ce pas compromettre la santé de beaucoup de jeunes soldats qui ne pourront s'y faire, deviendront fous ou alcooliques, bref seront perdus pour la nation?

Aussi, lorsque vers la fin de la réunion, grâce au zélé Eichmann, Heydrich détaille les perspectives prometteuses du gazage grâce au Zyklon B, précise que des Allemands seront engagés le moins possible dans ces opérations assurées par des commandos de Juifs promis eux aussi à la mort, et qu'on pourra ainsi traiter plusieurs convois par jour dès leur arrivée, le soulagement est visible.

"Élégant!" lâche un gradé admiratif, tandis que l'envoyé du ministère de l'économie est rassuré d'apprendre qu'il n'y aura aucun frais d'hébergement, que le transport sera payé par les déportés eux-mêmes et que les Juifs qui seront jugés aptes au travail pourront encore être exploités. C'est le bouquet final. Tout juste la mention du gazage est-elle désagréable à un civil assez âgé pour avoir combattu dans les tranchées de la Grande Guerre. Pour les autres, l'efficacité allemande va pouvoir donner sa pleine mesure. Les générations futures nous remercieront!

Huit sur les quinze participants avaient le titre de "docteur", c'est-à-dire qu'ils avaient effectué un cursus universitaire. Ils se sont séparés de bonne humeur ce matin du 20 janvier 1942. Au travail ! L'un d'eux, le juriste Gerhard Klopfer, est mort en 1987 à Ulm : sa famille a alors publié un faire-part pour rendre hommage à un homme décédé "au terme d'une existence accomplie pour le bien-être de tous ceux qui étaient dans sa sphère d'influence".

C'est pour que de tels mots ne soient plus acceptables que ce film existe. 

(*) Dans une version antérieure j'avais écrit que c'était la secrétaire de Himmler, le chef de la SS. C'est inexact, elle était celle d'Eichmann. Une nazie pure et dure en tout cas, et à ce titre autorisée à assister à cette conférence. Dans son vieil âge, elle a affirmé avoir complètement oublié tout ce qui s'y était dit.

(**) J'ai ajouté la fonction occupée par cet ambitieux, qui sera le maître d'oeuvre de l'extermination avant de succomber à ses blessures après l'attentat de Prague, et d'être remplacé par Eichmann.

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