Niki Lauda, saint et martyr de l'Autriche

Entré dans la légende en 1976, Niki Lauda a droit à une messe d'enterrement dans la cathédrale de Vienne. A l'heure où son pays découvre les affres du "dissensus" politique, cet hommage rassure la psyché collective. Sa figure de gladiateur du sport-spectacle nous dit aussi quelque chose de l'évolution de l'Autriche depuis la guerre.

 

Niki Lauda sera enterré dans sa combinaison de coureur pour Ferrari, après une messe solennelle ce mercredi dans la cathédrale Saint-Etienne de Vienne. L’élite de la société autrichienne devrait se presser dans les travées, le champion de Formule 1 étant une figure rassurante pour la psyché collective au moment où son pays découvre pour la première fois depuis la guerre les affres du « dissensus » – comme dirait Chantal Mouffe -, les sociaux-démocrates et l’extrême droite ayant uni lundi leurs voix au Parlement pour faire tomber, grâce à une motion de censure, le jeune chancelier Sebastian Kurz. Avec les funérailles du pilote devenu entrepreneur, l’Autriche conservatrice, troublée dans ses tréfonds par ces péripéties politiques, retrouve ce qu’on appelait autrefois en dialecte viennois « a schöne Leich » : littéralement « un beau cadavre », c’est-à-dire une occasion de se réconcilier dans la paix des cimetières.

Mais le parcours singulier de Lauda raconte aussi quelque chose sur l’évolution de l’Autriche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce fils de la grande bourgeoisie a en effet dévié du chemin tout tracé des héritiers de son milieu pour assouvir sa passion pour la vitesse, d’abord par la course automobile, puis en pilotant des avions et en fondant deux compagnies aériennes. Son oncle, président de la Industrielle Vereinigung (l’organisation du patronat autrichien) et patriarche incontesté du clan, avait opposé un refus assez sec à ses ambitions en remarquant que le nom des Lauda se devait d'apparaître dans la rubrique économique des quotidiens, et en aucun cas sur les pages sportives. Point final.

Le jeune Lauda a donc commencé sa carrière comme « pilote payant », en empruntant de l’argent aux banques bluffées par son patronyme, et connu une situation de plus en plus précaire avant de décrocher in extremis le statut de pilote « payé » - puis trois titres de champion du monde.

Même ceux qui ne s’intéressent pas spécialement à la Formule 1 ont pu découvrir dans le film Rush de Ron Howard (2013) l’affrontement homérique entre le froid Lauda (incarné par l’Allemand Daniel Brühl, qui a dû prendre quelques leçons pour avoir l’accent autrichien), qu’on avait surnommé dans ce milieu « l’ordinateur » parce qu’il calculait tout et s’efforçait constamment d’améliorer les véhicules, et son rival le Britannique James Hunt (Chris Hemworth), un flamboyant fêtard qui mourra prématurément d’une crise cardiaque, en 1993.

La différence de classe sociale entre les deux hommes sautait aussi aux yeux. Le film retrace la rencontre entre Lauda et sa première épouse, la distinguée Marlene Knaus (la jeune femme sortait alors d’une liaison avec le séducteur aux tempes grises Curd Jürgens), qui lui donnera deux de ses cinq enfants, et dont il se séparera après quinze ans de vie commune.

Au plan professionnel aussi, 1976 est un tournant : c’est l’été du fameux crash de Lauda sur le circuit allemand du Nürburgring - il reste une minute entière prisonnier des flammes, respirant des gaz délétères. Et de son incroyable sursaut qui épatera le monde entier, quand il reprend le volant d’un bolide six semaines seulement après avoir reçu l’extrême-onction, les poumons brûlés et le visage à jamais défiguré. Il termine la course quatrième avec des bandages ensanglantés autour de la tête, mais entre ainsi dans la légende.

Il y a bien longtemps – il venait d’être consacré en Autriche « entrepreneur de l’année » pour avoir brisé le monopole d’Austrian Airlines avec sa propre compagnie, Lauda Air -, j’ai interviewé Niki Lauda dans son bureau à Schwechat, l’aéroport de Vienne. J’avais été frappée par les deux photos en noir et blanc qu’il avait choisies pour décorer les murs : un aigle planant seul dans le ciel, et le fameux cliché de James Dean marchant sous la pluie. James Dean, le garçon blessé par la vie, cachant son homosexualité inavouable à l’époque, fracassé en pleine gloire au volant de sa voiture de sport pendant le tournage de Giant.

Auteur d’une phrase célèbre commentant l’inanité de « tourner en rond » sur un circuit de Formule 1, Lauda s’est servi de sa notoriété pour obtenir de Boeing des conditions avantageuses lorsqu’il s’est lancé dans l’aviation. On était alors dans les années 1980, peu de gens prévoyaient l’effondrement imminent de l’Union soviétique, et l’Autriche vivait encore à l’heure de la « Proporz » : la répartition de tous les postes quasiment sans exception – de PDG à balayeur en passant par les ministres et les directeurs d’établissements scolaires – selon un savant dosage entre les deux partis politiques qui dominaient le pays depuis la fin du nazisme, les démocrates-chrétiens de l’ÖVP et les sociaux-démocrates du SPÖ.

Obsédée par les violences de rue qui avaient marqué les années 1920-1930, la petite république alpine voulait rester cette « île des bienheureux » saluée par le pape Paul VI. En 1945, lorsqu’elle était tombée in extremis dans l’escarcelle occidentale (après avoir failli connaître une partition sur le modèle allemand), ses dirigeants s’étaient empressés de nationaliser les entreprises stratégiques, telles les usines sidérurgiques de Linz - jadis Göring Werke, aujourd'hui Voest-Alpine -, afin d’éviter que les Soviétiques ne s’en emparent au titre des dommages de guerre.

La seule compagnie aérienne sur des vols internationaux était la compagnie publique Austrian Airlines. Niki Lauda fut donc un précurseur, avant que l’Autriche n’adhère en 1994 à l’Union européenne et aux principes de la concurrence, en osant jeter son dévolu sur des cibles alors peu usuelles pour des Européens, comme l’Asie du Sud-Est ou l’Australie.

L’accident en 1991 d’un de ses longs courriers, un Boeing 767 qui s’est écrasé en Thaïlande avec 223 passagers à bord, a donné un coup d’arrêt à ses ambitions, même s’il était dû à un défaut technique majeur de l’appareil – le déclenchement en plein vol de l’inversion de poussée, utilisée pour freiner lors de l’atterrissage. Par la suite Lauda s’est recentré avec sa compagnie FlyNiki (lancée en 2003, revendue en 2011) sur des destinations moins lointaines, exploitant la vogue des low-cost.

Il était devenu une espèce de saint et martyr de l’Autriche, avec sa face ravagée qu’il n’a jamais confiée aux chirurgiens esthétiques, ses yeux brûlants dans le masque blanc d’un mort-vivant et sa sempiternelle casquette rouge ornée d’une marque publicitaire – longtemps ce fut Parmalat – pour cacher un crâne calciné. S’il a vécu jusqu’à 70 ans, c’est grâce à une volonté de fer mais aussi aux prouesses de la médecine viennoise : deux reins greffés et plus récemment une greffe du poumon, d’innombrables alertes et séjours dans les services de soins intensifs.

Morituri te salutant : ceux qui vont mourir te saluent, disaient les gladiateurs avant d’entamer un combat dans l’arène. Lauda fut ce gladiateur du sport-spectacle, ce corps mille fois réparé et plus tout à fait humain, cette figure hors norme dont nous avons besoin pour oublier que nous aussi, nous allons mourir.

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