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Billet de blog 28 sept. 2019

Thomas, l'homosexuel frustré de Downton Abbey

Plébiscitée dans 220 pays, la série britannique conçue par le conservateur Julian Fellowes s'attache au parcours de Thomas Barrow, le domestique homosexuel. Son personnage antipathique a irrité nombre de militants de la cause gay. Mais il ne faut pas négliger l'impact positif du feuilleton au-delà du monde occidental, là où la législation et l'opinion publique restent très intolérantes.

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Simple hasard ou signe des temps ? La même semaine le magazine glamour du New York Times, le T, a consacré sa couverture à un couple de gays – l’un noir, l’autre blanc - avec un titre qui se veut un clin d’œil à un passé déjà lointain : Men like us (Des hommes comme nous), c’est-à-dire la périphrase par laquelle se désignaient jadis les homos forcés de vivre leurs désirs dans la clandestinité ; un Emmy Award (l’équivalent d’un Oscar pour une production télévisuelle aux Etats-Unis) a récompensé l’acteur noir homosexuel Billy Porter pour sa performance dans Pose, hommage déjanté aux bals gay des années 1980 ; et les fans de la série télé Downton Abbey ont pu découvrir dans les salles de cinéma un épisode situé en 1927, soit quinze ans après le début de la vaste fresque (diffusée sur la chaîne ITV1 de 2010 à fin 2015) qui dissèque les mœurs d’une famille aristocratique anglaise et de ses domestiques. La vie collective de ces derniers se déroule au sous-sol de cette incroyable bâtisse – qui existe bel et bien sous le nom de Highclere Castle, un week-end sur place était même récemment proposé sur Airbnb.

Le sequel sur grand écran exploite sans pudeur la dévotion monarchiste et se vautre dans les bons sentiments. La presse britannique rappelle à juste titre que l’auteur de la série, Julian Fellowes (il a écrit le scénario de Gosford Park, la comédie policière réalisée par Robert Altman en hommage à La règle du jeu de Jean Renoir), un grand admirateur de Margaret Thatcher, était farouchement pro-Brexit et que son œuvre multi-primée a pu nourrir dans le public une nostalgie irrationnelle pour l’Empire – le dernier épisode de la saison 6 ayant été diffusé moins de six mois avant le référendum par lequel une majorité de Britanniques ont choisi de quitter l’Union européenne.

En revanche, pour qui s’est familiarisé il y a peu avec une série scrutant dans toutes leurs nuances les hiérarchies sociales au début du 20ème siècle à travers le microcosme idéalisé de la tribu Crawley, cela valait la peine de s’infliger un pensum gluant de sucre afin de connaître le sort réservé à l’un des personnages les plus marquants : Thomas Barrow, le domestique homosexuel joué par Rob James-Collier.

Le téléspectateur a appris d’emblée que Thomas n’est pas « comme les autres ». Dès le premier épisode il est grugé par son ancien amant, un jeune aristocrate cynique, soucieux de récupérer, pour les détruire, les lettres compromettantes qu’il a eu l’imprudence d’adresser à cet inférieur. Thomas devient vite le plus antipathique de « ceux d’en bas » : manipulateur et arrogant, cherchant à espionner autrui dans l’espoir de renforcer sa position, rêvant de faire de l’argent mais se laissant toujours abuser par des escrocs.

Désespéré par sa solitude, il achète au prix fort un pseudo-traitement qui doit le ramener dans la voie de l’hétérosexualité, en fait une solution saline qui provoque chez lui une douloureuse infection. Poussé sans ménagement vers la sortie lorsque la famille doit réduire son train de vie, il tente de se suicider puisque Downton Abbey, où il a commencé à travailler très jeune, est le seul lieu où il a des racines, sa vraie famille (son propre père l'a rejeté). Il est bien sûr sauvé in extremis, et les plus réticents sont forcés de l’admettre : si Thomas est méchant, c’est avant tout parce qu’il est malheureux, parce qu’il n’a jamais trouvé l’âme-sœur.

Il finit par la rencontrer en la personne d’un sémillant valet du roi d’Angleterre, qui le sort du cachot où l’avait conduit une razzia policière menée dans un bastringue clandestin réservé aux gays. La scène où Thomas Barrow, entraîné par un avenant inconnu (en dix minutes dans un pub, celui-ci a senti en lui le gay frustré), voit pour la première fois de sa vie des hommes danser ensemble et s’embrasser à pleine bouche, est hautement invraisemblable (cette joyeuse bacchanale est censée avoir lieu dans un paisible bled du Yorkshire).

Mais il en a des étoiles plein les yeux, l’élégant valet de Sa Majesté conseillant seulement à son protégé de se montrer à l’avenir plus prudent. « Crois-tu que des hommes comme nous vont s’en sortir un jour ? » lui demande mélancoliquement Thomas. Et le spectateur d’opiner, en 2019 : mais oui, bien sûr ! Rappelons qu’en 1895 (trois décennies seulement après l’abolition de la peine de mort pour « bougrerie », qui avait été instaurée en 1533 dans la Common Law) Oscar Wilde a été condamné à deux ans de travaux forcés pour ses relations avec Lord Douglas. Et que dans les années 1950 encore il y eut des procès infamants contre des homosexuels, tandis que l’âge du consentement est longtemps resté fixé à 21 ans entre hommes, contre 16 ans pour les hétérosexuels.

Je comprends que les militants de la cause gay aient trouvé irritante cette représentation. A bien des égards Downton Abbey offre une vision antédiluvienne du sujet. En revanche, si l’on se souvient que la série a eu une énorme audience non seulement dans la population britannique mais bien au-delà des frontières du Commonwealth (au total elle a été achetée par 220 pays, et une « école de majordomes » a été ouverte en Chine, en 2014, pour répondre à la demande croissantes de domestiques stylés « à l’anglaise » !), elle a pu jouer un rôle positif en prenant par la main un public imprégné de préjugés homophobes, pour le faire évoluer au fil des 52 épisodes vers plus de tolérance.

Car dans bien des pays de l’Afrique anglophone ou du sous-continent indien qui faisaient partie de l’Empire britannique, l’homosexualité reste une infraction grave, voire un crime passible de mort. Elle est frappée d’une forte réprobation sociale sous l’influence d’un islam rigoriste, comme au Pakistan, mais aussi sous le poids des églises néo-protestantes, qui comptent des dizaines de millions de fidèles et gardent une vision très conservatrice des genres sexuels. En Ouganda, où les musulmans forment moins de 14% de la population pour 83% de chrétiens, les évangélistes financés depuis les Etats-Unis ont réussi en 2014 à étendre et durcir la législation anti-homosexuelle – un legs de la période coloniale - de cet ancien protectorat britannique : les actes homosexuels sont réprimés même lorsqu’ils ont eu lieu à l’extérieur du territoire national.

Il n’est donc pas indifférent que les innombrables spectateurs de cette série soient amenés à s’interroger sur la solitude d’un personnage tel que Thomas, sur son désir inassouvi d’un compagnon, sur sa souffrance lorsqu’il se voit rejeté. Downton Abbey rappelle qu’il y a à peine plus d’un demi-siècle, et à coup sûr dans les années 1910-1920 où se situe l’action, l’homosexualité était illégale en Grande-Bretagne. Barrow fait l’objet d’une plainte déposée par un jeune collègue qui l’a surpris auprès du lit d’un autre domestique endormi : il faut tout le prestige du comte Robert Crawley, le maître de Downton, pour étouffer le scandale et décourager les policiers.

En créant peu à peu une empathie en sa faveur, la série fait de cet homme à part un personnage dont on a pitié et pas seulement horreur. Julian Fellowes réintègre cette forme d’amour-là dans toutes celles qu’il évoque : l’amour conjugal, l’amour maternel et paternel, l’amour filial, l’amitié, la fraternité, le désir sexuel ou l’amour platonique. C’est du pur sucre, certes, mais un sucre qui recouvre tout, qui sublime tout. Comme une pâtisserie confectionnée par la cuisinière, l’experte Mrs Patmore, trônant sur une desserte du château.

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