Ich liebe dich (nicht mehr)

Pourquoi la relation franco-allemande est-elle si aigre aujourd'hui? Au-delà des questions qui doivent être résolues par les dirigeants de l'Union, sur la répartition des postes-clé tels que le président de la Commission, le vrai sujet est qui va diriger à partir de cet automne la Banque Centrale Européenne. Version française d'un commentaire publié dans le quotidien viennois Der Standard.

Ich liebe dich (moi non plus) : inspiré par le slow érotique chanté par Serge Gainsbourg et Jane Birkin, ce titre a beaucoup servi dans les médias français pour résumer la relation franco-allemande, censée être indispensable à l’équilibre de l’Europe. Officiellement les relations sont au beau fixe entre Paris et Berlin. Une maquette du premier avion de chasse franco-allemand, qui sera au cœur du système militaire aérien intégré européen (SCAF), a même été la vedette, lundi 17 juin, au Salon de l’aéronautique du Bourget. Mais en coulisses le climat s’est nettement refroidi, et il faut se demander pourquoi.

Les propos décoiffants tenus à Bruxelles (en off, mais ils ont fuité le soir même) par l’ancienne secrétaire d’état française aux affaires européennes, Nathalie Loiseau, qui briguait la présidence du groupe libéral au Parlement européen, l’ALDE, ont choqué à Berlin. Macron et ses troupes (21 députés), décidés à secouer l’hégémonie longtemps exercée par les chrétiens-conservateurs et les sociaux-démocrates, ont tenu à le rebaptiser d’un nom plus sexy, Renew Europe. Après les élections européennes, fin mai, où les Verts ont capté une partie du vote de gauche et surtout celui des moins de 35 ans, la ligne est désormais sus à « l’ordolibéralisme » - comprendre : à l’orthodoxie néo-libérale.

Loiseau ayant dû, devant le tollé, retirer sa candidature, son discours cash a été amplement cité. Selon elle, « le souci, c’est Merkel : plus elle est affaiblie, moins elle bouge », ou « rapidement et Merkel, ça ne va pas ensemble », Paris piaffant au contraire d’impatience tel le jeune Bonaparte fonçant sur les monarchies vermoulues. Nicole Beer, députée du FDP : « Du haut de ses 5%, elle se comporte comme une Allemande au Parlement européen, du genre : ici c’est chez moi ». Manfred Weber, soutenu par les conservateurs du PPE pour diriger la Commission ? « Soit Angela Merkel n’y croit pas, et cela ne la dérangera pas de lâcher quelqu’un comme lui, assurait la Française. Soit elle ne croit pas du tout à la Commission et cela ne la dérange pas de mettre un ectoplasme à sa tête ». L’ex-ministre l’avait annoncé au début de son briefing : « Précédés de notre réputation d’arrogance, nous avons choisi de décevoir en bien, comme disent les Suisses ».

Loiseau incarne le pire fantasme teuton : des Français arrogants et fiers de l’être. Si certains européens chevronnés (tel le centriste Jean-Louis Bourlanges, 19 ans à Bruxelles au compteur), déplorent que les Français aient oublié l’art de la négociation et se comportent en « rois du pétrole », il fallait aussi entendre un vieux renard de la diplomatie comme l’ancien ministre des affaires étrangères socialiste Hubert Védrine prendre acte sur une radio publique de la fin du tandem franco-allemand old fashion. 40 ans, disait-il, c’est bien « assez long » pour un couple. Recentrons-nous sur la personnalité appelée à diriger la Banque centrale européenne, la BCE : pas question de la laisser à un disciple de Schäuble (c’est en effet son dauphin Jens Weidmann qui est poussé par l’Allemagne), donc à un fanatique de la discipline budgétaire, ainsi que les Grecs l’ont appris à leurs dépens.

« On a besoin de quelqu’un de compréhensif », a déclaré Védrine – qui n’est certes pas un porte-parole de l’Elysée mais résume le sentiment hexagonal. La condamnation morale exprimée par Merkel dans une interview à Die Welt au sujet de ces « pécheurs » (« Sünder ») que sont les Français en matière budgétaire, leur est restée en travers de la gorge.

Versons donc une larme nostalgique sur les dirigeants (Mitterrand tenant la main d’Helmut Kohl !) qui célébraient urbi et orbi l’amitié de pays qu’avaient opposés, au 20ème siècle, deux guerres mondiales. Pareil théâtre était sans doute nécessaire, car on venait de loin : dans mon enfance les manuels scolaires perpétuaient le souvenir cuisant de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne en 1870, les Français appelaient les Allemands les « Boches » et la chanteuse Barbara, d’origine juive, étonnait en 1964 avec Göttingen, où elle osait évoquer les « enfants blonds » innocents du nazisme.

Comment s’explique le climat actuel ? Les Allemands, autant que les Français, partagent l’analyse que les équilibres internationaux se sont durablement modifiés depuis l’élection de Donald Trump. Le parapluie américain protégeant l’Europe n’a pas disparu, mais nous devons accepter une réduction de voilure et ce n’est pas une anomalie conjoncturelle. Pour Paris, Berlin est un peu lent à en tirer les conclusions : il faut renforcer l’Union. Le futur budget de la zone euro est ainsi loin de correspondre aux souhaits de l’Elysée. Berlin, qui redoutait de devoir financer les pays du sud déficitaires – en premier lieu l’Italie -, a su trouver des alliés de poids : les pays scandinaves et les Pays-Bas.

Ensuite, l’ego des dirigeants hexagonaux est aujourd’hui regonflé. Le moteur de l’économie allemande, qui faisait jusque là leur admiration envieuse, cale depuis quelques mois, tandis que Paris se réjouit d’une amélioration sur le front de l’emploi – quand bien même il s’agit surtout, s’alarment les syndicats, de contrats très courts et mal payés.

En 2017, le projet européen de Macron impliquait un deal assumé : rassurer les Allemands sur la volonté de Paris de se conformer à la discipline budgétaire de l’Union et de conduire des réformes substantielles, afin d’obtenir en échange des avancées significatives dans la construction européenne. Les Gilets jaunes ont mis à mal ce scénario. En décembre Macron a lâché 17 milliards d’euros pour apaiser la grogne sociale, au grand dam de Berlin. Chacun sait que la France ne pourra plus tenir sa promesse d’un déficit inférieur à 3% du PIB. De là à questionner le dogme, il y a un pas que Paris n’a pas (encore) franchi. Pour l’instant, les Français se bornent à réclamer quelqu‘un de « compréhensif » à la tête de la BCE.

D’autant que les points forts industriels de la France comme de l’Allemagne risquent d’être érodés par les ruptures technologiques qu’imposeront les normes environnementales. Ceux de la France post-gaullienne étaient l’aéronautique et le nucléaire. Difficile de « verdir » son agenda, comme le fait aujourd’hui le gouvernement Macron, sans fermer les centrales atomiques, un secteur qui fournit plus de 200.000 emplois. Difficile aussi d’ignorer que les moteurs à réaction, gros consommateurs de kérosène, ne sont pas vraiment l’avenir de la planète – mais une alternative plus écologique n’est pas encore inventée.

Quant à l’industrie automobile, qui met les bouchées doubles pour se convertir à la voiture électrique, elle va être à la peine : la Chine y a une longueur d’avance. L’Empire du Milieu, qui a acheté pendant deux décennies beaucoup de machines-outils sophistiquées Made in Germany, contribuant à la prospérité de l’Allemagne (et de l’Autriche), consolide sans cesse son autonomie et s’affirme comme un pionnier des nouvelles technologies. Dans ce domaine, il est devenu un rival. Or l’Afrique ne sera pas une « deuxième Chine » capable d’absorber autant de produits européens de pointe : jusqu’à 2050, le continent noir va certes se développer, mais aussi fabriquer beaucoup de jeunes désireux d’aller voir si l’herbe n’est pas plus verte au nord. L’Europe est directement sur leur chemin.

Le projet macronien, qui se présente comme un giscardisme new age (alliant libéralisme sociétal et néolibéralisme économique à « visage humain »), en sera forcément affecté : à l’heure du capitalisme disruptif, l’Europe s’avère plus complexe à piloter que la France des Trente Glorieuses. D’autant qu’un troisième facteur intervient, qui vaut aussi pour la « GroKo » (la « grande coalition » entre chrétiens- et sociaux-démocrates) en Allemagne : il y aura des choix douloureux à faire entre l’impératif écologique et la doxa néolibérale car ces deux options sont inconciliables, soulignait dans Le Monde l’économiste Thomas Piketty. Il faut rompre avec l’illusion consistant à « verdir » les programmes politiques sans poser la question centrale de la répartition des richesses, et d’un modèle postulant une croissance quasi illimitée au détriment des ressources naturelles.

Le capitalisme est « devenu fou », critiquait Macron dans un récent discours devant l’Organisation internationale du travail à Genève. Même les tenants d’un « capitalisme raisonnable », dont sont le président français et Angela Merkel, vont affronter de sacrées turbulences. S’il veut y survivre, le couple franco-allemand devra se réinventer de fond en comble.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.