La Cravate, rencontre avec un jeune Picard d'extrême droite

Les deux auteurs de «La Sociologue et l'Ourson», documentaire sur la bataille pour l'ouverture au mariage homosexuel, risquent le portrait nuancé d'un jeune homme qui a adhéré au Front national en pleine phase de dédiabolisation. Entre empathie et lucidité, un film dérangeant. Donc intéressant.

Les finances du Rassemblement national ressemblent parfois à un film noir, à une nébuleuse obscure sur laquelle le procès des responsables de la société Riwal, son ancienne officine de communication, jette ces jours-ci quelques lueurs. Mais le destin inachevé d’un militant d’extrême droite du nord de la France, qui a rejoint le parti de Marine Le Pen et s’est démené pour elle pendant la campagne présidentielle de 2017, peut-il être conté comme un roman balzacien ? Celui d’une blessure intime et d’une ambition déçue, qui se heurte aux réalités politiques, sans renier les idées détestables qui l’ont portée ?

C’est le pari difficile – voire périlleux – qu’ont fait Etienne Chaillou et Mathias Théry dans leur nouveau film, La Cravate. Il ne sortira en salles qu’en février prochain, quelques semaines avant les municipales, mais était présenté il y a quelques jours au Forum des Images après une avant-première au festival de Lussas. Il sera projeté en janvier à Amiens et Beauvais en présence de son « héros », Bastien, que Chaillou et Théry ont suivi dans cette région pendant plus de deux ans, mettant leur point d’honneur à garder un point de vue radicalement hostile à l’extrême droite tout en respectant leur sujet, sa franchise et ses hésitations. Au point de n’inclure au montage qu’avec son accord, après l’avoir attendu pendant de longs mois, une séquence décisive – car elle peut coûter cher, politiquement et socialement, à leur personnage.

C’est sur cette ligne de crête entre empathie et lucidité qu’ils s’efforcent de se tenir. En dissociant le peuple des « sympathisants », auquel appartient Bastien, et le cercle des « dirigeants » auquel il ne réussit pas à s’intégrer : certains jugeront une telle nuance très discutable. Expliquer un adversaire, n’est-ce pas déjà un peu l’excuser ? Reprochait Manuel Valls, alors ministre de François Hollande, aux sociologues qui voulaient voir dans les assassins de Charlie et du Bataclan l’aboutissement fanatique d’une « islamisation de la radicalité *» plutôt que d’une « radicalisation de l’islam ». On retrouve ici, dans une variante insolite, un débat familier. 

Des deux documentaristes, liés par une décennie de complicité, beaucoup connaissent le précédent opus, La Sociologue et l’Ourson, consacré à la bataille du « Mariage pour tous » en 2012-2013. Sa réussite reposait sur des moyens inventifs (les marionnettes en peluche, allusion aux jouets brandis par les manifestants opposés à une libéralisation), pour montrer à quel point la famille s’est déjà transformée sous la poussée de l’aspiration à l’égalité. Le principal pilier intellectuel de cette bataille, la sociologue Irène Théry – qui allait défendre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe sur les plateaux de télévision quand la plupart des politiques socialistes, effrayés par la force de l’opposition dans la rue, restaient aux abris – est la mère d’un des auteurs de La Cravate. Mais ce conflit était relativement simple : d’un côté les partisans d’un aggiornamento du droit ; de l’autre ceux qui s’accrochaient, parfois avec violence, à un passé idéalisé au nom des « invariants biologiques ».

La dédiabolisation du FN 

Portés par ce succès, Chaillou et Théry ont pensé qu’il serait assez facile de financer leur nouveau projet. Beaucoup l’ont jugé « casse-gueule » et c’est leur précédent producteur, Quark, qui a pris le risque. Comme ils l’ont souligné au Forum, « ce film ne vous apprendra rien sur le Front national ». Militants en quête d’un argumentaire, amoureux du noir et blanc bien contrasté, passez votre chemin. Reste leur travail, plus perturbant donc intéressant que beaucoup d’autres.  

Ils ont connu Bastien, 20 ans à l’époque, dans le cadre d’une série de FR3 sur les premiers votants. Puis, en voyant celui-ci croiser la trajectoire de Florian Philippot, énarque et numéro deux du Front national (il a fondé depuis sa propre formation d’extrême droite, Les Patriotes), ils ont pensé qu’il y avait là une histoire. Qu’allait donner la rencontre entre un parfait connaisseur des codes dominants – dont le clone, dans le film, est le chef de Bastien, un diplômé d’HEC très propre sur lui -, et ce garçon à la fois lourd et fin, bavard et taiseux, ce Picard entiché d’un divertissement caricatural entre tous, le « combat au laser », une fois admis dans le saint des saints : au siège parisien du FN ?

Il y a là plus que le malaise du provincial qui ne possède qu’un seul costard. Une brèche. Un vertige. La fascination qu’a éprouvée Flaubert, souvent cité par le duo, d’abord dégoûté par l’ennui de la province qu’il se propose de peindre et qui finit par s’écrier, au terme du processus d’écriture : « Madame Bovary, c’est moi ! ».

Sans dévoiler tous les ressorts du parcours de Bastien, on peut dire que ce film étudie un dilemme : celui d’un garçon qui adhère au Front national au moment précis où ce parti est en plein effort de « dédiabolisation », alors qu’un élément-clé de sa biographie, justement, le diabolise. Ce secret, il l’a confié très vite aux deux documentaristes qui ne lui ont jamais dissimulé à quel camp ils appartenaient. Mais ne l’a pas avoué au Parti qui était le sien. C’est dans le film qu’il le dit, en assumant les conséquences. Avec son drapeau picard accroché au-dessus du lit et ses cheveux ras, Bastien est comme Lady Macbeth frottant sur sa main la tache de sang que tous les parfums de l’Arabie ne sauraient purifier : à jamais coupable, et pourtant avide de rédemption. Solitaire et désireux d’être intégré. Bizarrement attachant, malgré la répulsion que nous éprouvons.

Les précédents de "Lacombe Lucien" et du "Chagrin et la Pitié" 

Durant le débat qui a suivi la projection aux Halles, un spectateur a très justement évoqué Lacombe Lucien, le film controversé que Louis Malle avait sorti en 1974 : l’itinéraire catastrophique d’un petit paysan du Sud-Ouest qui, faute de pouvoir rejoindre la Résistance (car jugé trop jeune), s’engage dans la branche française de la Gestapo avant de tomber amoureux d’une Juive. Le romancier Patrick Modiano, explorateur des ténèbres de l’Histoire et des zones grises de la conscience, avait co-écrit le scénario. Qui donna lieu à l’époque à de belles empoignades : raconter cela, de cette manière-là, n’était-ce pas déjà l’excuser ?

Moi, La Cravate m’a remis en mémoire des gens que j’ai croisés en tant que journaliste. Comme ce jeune militant du Jobbik, le parti d’extrême droite hongrois (passant du blouson de cuir au costard-cravate il a été élu haut la main maire de Ozd, une ruine de l’industrialisation stalinienne). Ses idées étaient horribles - interdire l’avortement, marginaliser encore davantage les Rom, construire une prison pour fournir des emplois -, et pourtant il y avait en lui quelque chose de chaleureux qui a dû faciliter son ascension politique.

Mais j’ai surtout pensé à un personnage de la fresque de Marcel Ophuls et André Harris, Le Chagrin et la Pitié, chronique de presque quatre heures sur la Résistance et la Collaboration à Clermont-Ferrand entre 1940 et 1944. Film tourné en 1969, alors que beaucoup de témoins étaient encore en vie, sorti en salle en 1971 parce que la télévision française s’était dérobée (« La France n’a pas besoin de vérités ; elle a besoin d’espoir », avait tranché le Général de Gaulle), montré seulement en 1981 sur le petit écran.

Or, de leur propre aveu, l’un des problèmes d’Ophuls et de son interviewer Harris était qu’un de leurs interlocuteurs les plus « négatifs », Christian de la Mazière, possédait un réel charisme. Un type qui avait appartenu à la division SS Charlemagne ! Que ce fils de famille, héritier de la France antidreyfusarde qui a lutté pied à pied contre celle de la Révolution, ait eu du charme, il suffit pour s’en convaincre de savoir qu’il a ensuite côtoyé de près Juliette Gréco et Dalida. Ce qui le rapproche d’un Bastien est la franchise désarmante avec laquelle il dévoile un passé que beaucoup préféraient taire. Devant la caméra d’Ophuls, il se livre. Courage, inconscience, désir de vérité ?

L’épilogue en tout cas est instructif : après de telles révélations, l’ancien de la Waffen-SS a dû fermer son agence de relations publiques, les clients fuyaient. Il a raconté cette descente aux enfers dans deux livres que je n’ai pas lus, Le rêveur casqué puis Le rêveur blessé. Cela nous ramène à Bastien, cet être à la fois mystérieux et transparent, vulnérable et parfois agressif, pitoyable et haïssable, revendiquant sa part d’humanité.

Que va-t-il se passer quand la blessure sera béante aux yeux de tous ? Quand le film sera projeté dans la région où milite Bastien, où habite sa famille ? Chaillou et Théry font en quelque sorte le pari qu’il n’est qu’une étape, qu’il aidera le jeune homme à se détacher de ce milieu d’extrême droite, à « s’éloigner » de ce qui a été au centre de sa vie. La Cravate nous rappelle qu’un film n’est pas seulement un regard sur la réalité : il est aussi une expérience, au sens chimique. Les suites sont parfois explosives. Cela peut tourner bien, ou plus mal. En quittant leur espace de confort et le territoire balisé de la bonne conscience, en nous entraînant sur un tel chemin, les deux documentaristes s’engagent : quoi qu’il arrive, ni eux, ni Bastien n’en sortiront indemnes.

 

* Un lecteur m'a fait remarquer une erreur qui doit être corrigée, dont acte : le chercheur Olivier Roy (que je n'ai pas nommément cité mais que l'on oppose souvent dans le débat français à Gilles Kepel) parle en effet d'une "islamisation de la radicalité". En particulier dans l'entretien qu'il a accordé, deux ans après la tuerie de Charlie Hebdo, à des animateurs d'Emile, le journal des étudiants de Sciences-Po.

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