Le résultat de la propagande contre l’islam en Autriche était prévisible, mais ses proportions ont de quoi inquiéter. Une fois de plus, on constate que la droite « classique », acharnée à apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite, loin d’affaiblir celle-ci, la renforce et contribue à installer en Europe un climat hostile aux musulmans, jugés incapables par essence de s’intégrer.
Le dernier sondage (« Integrationsbarometer », baromètre de l’intégration) présenté à grand renfort de publicité par Claudia Plakolm, la jeune ministre de la famille et de l’intégration, étoile montante du parti conservateur ÖVP, a déclenché « la sonnette d’alarme », écrit le quotidien gratuit Heute lié au tabloïd Kronen Zeitung : 66% des Autrichiens pensent que la coexistence avec les musulmans est mauvaise, et seulement 25% qu’elle est bonne (en novembre 2015, après la grande vague d’émigration de musulmans chassés par les guerres, surtout de Syrie, ces chiffres étaient respectivement de 51% et 35%). 68% estiment que l’immigration sera difficile à maîtriser, tandis que 27% en ont une opinion positive.
La classe politique, conclut le quotidien, ferait mieux d’en tirer les leçons.
L’article de Heute était surmonté par deux brèves, l’une sur le fait que le conseil des ministres vient de prolonger de six mois l’arrêt du regroupement familial, les demandes n’étant plus examinées depuis juillet 2025, officiellement à cause de la saturation du système ; l’autre sur la décision de l’Allemagne de procéder à l’expulsion vers l’Afghanistan d’un condamné récidiviste, « le ministre de l’intérieur autrichien Karner (ÖVP) », qui milite aussi pour de telles expulsions, se sentant « confirmé ».
Celui-ci a d’ailleurs invité au concert de Nouvel An de Vienne – et à des discussions - sa collègue danoise, le Danemark exerçant actuellement la présidence de l’Union européenne mais étant aussi connu pour son attitude « inflexible » envers l’immigration.
Plus encore que la méfiance envers les réfugiés – la sympathie envers les Ukrainiens, accueillis en masse après l’attaque russe de février 2022, est également en baisse : 55% contre 59% encore en octobre -, la disqualification des plus de 800.000 musulmans du pays (sur 10 millions d’habitants) est sensible depuis des mois en Autriche.
Quand la droite fait de la surenchère contre les musulmans
L’ÖVP a suscité quelques remous en postant peu après la publication du « baromètre » la question faussement innocente : « Savais-tu que deux tiers (des Autrichiens) ressentent comme difficile la coexistence avec des musulmans ? ». Le parti de droite s’est attiré les critiques de ses partenaires au gouvernement, les sociaux-démocrates du SPÖ et les libéraux du petit parti NEOS, mais aussi des Verts, sans parler des organisations anti-racistes.
Même le nouvel archevêque de Vienne, Josef Grünwidl, s’est senti obligé sur les ondes de la radio publique de regretter que l’on érige une minorité de façon artificielle en « ennemie », l’hostilité envers les musulmans ayant très rarement à voir avec des problèmes réels, par exemple de voisinage, tout en précisant que « l’islamisation de l’Europe (était) moins problématique que sa déchristianisation ».
Pour mémoire : l’ÖVP se réclame du christianisme dans sa variante catholique. L’Église catholique est donc coincée entre ses affinités historiques avec un parti qui est l’héritier direct de l’austro-fascisme le plus clérical - son « martyr », le chancelier Engelbert Dollfuss, assassiné lors d’un putsch manqué des nazis, avait droit à un pseudo-musée sur les terres natales de Karner – et la tolérance de principe qu’elle prêche à l’égard des migrants.
Interdiction du voile jusqu'à 14 ans
La conservatrice Claudia Plakolm est à la fois celle qui défend la célébration de « Nikolo » (la Saint Nicolas, fêtée le 6 décembre) dans les écoles comme un « repère » pour tous les enfants, et celle qui a porté la récente loi interdisant pour les élèves, dans le privé comme dans le public, toutes les formes de voile islamique jusqu’à 14 ans. Désapprouvée par les milieux ecclésiastiques, qui plaident pour l’éducation et le dialogue (« Une obligation (de se voiler) n’aide pas plus qu’une interdiction venant de l’État »), cette loi a de bonnes chances d’être abrogée par la Cour constitutionnelle. En attendant, elle contribue à un climat délétère.
L’IGGÖ (Islamische Glaubengemeinschaft in Österreich, communauté de foi musulmane en Autriche), l’instance qui représente les croyants musulmans, souligne que ce « baromètre de l’intégration », publié chaque année depuis 2015, mesure « des perceptions subjectives et non les accomplissements objectifs de la coexistence au quotidien ». Elle craint que par son caractère discriminatoire la loi sur le voile, ainsi que « l’augmentation perceptible d’une rhétorique hostile », n’accentuent la défiance de nombreux musulmans envers l’État.
Il faut noter que l’IGGÖ a été critiquée pour le contrôle que continue d’exercer sur elle la Turquie de l’autocrate Erdogan alors que les croyants d’origine turque ne constituent qu’une minorité, et que la première femme admise à siéger dans sa direction, une enseignante en religion, en a démissionné avec fracas pour protester contre sa vision conservatrice.
La question des rapports homme-femme se trouve en effet au cœur de cette propagande, non sans hypocrisie. Ceux qui professent que les musulmans sont « inintégrables » font comme si les valeurs d’égalité avaient caractérisé depuis longtemps les pays occidentaux, alors que le droit d’une épouse autrichienne à travailler sans l’autorisation écrite de son mari remonte à 1974, et n’a été ancré juridiquement, en Allemagne de l’Ouest, qu’en 1976. Jusqu’au 1er janvier de la même année, en Autriche, femmes et enfants restaient soumis aux décisions du pater familias, le « chef de famille » (toujours un homme), selon une loi datant de 1811.
L'extrême droite plus forte que jamais
Il n’empêche : c’est bien le point d’achoppement entre ceux qui ont conservé une vision traditionnelle, hiérarchique, et ceux qui ont embrassé une vision égalitaire. En témoignent les chroniques de Rusen Timur Aksak dans l’hebdomadaire viennois de gauche Falter. Aksak a été chargé de presse de l’IGGÖ, et rend hommage à Hatun Sürücüs, tuée par balles à Berlin en 2005 par son propre frère parce qu’elle avait atteint « l’honneur de la famille » en voulant se libérer de la violence de son mari, un cousin de Turquie auquel elle avait été mariée de force, et de l’obligation de se voiler. Les « crimes d’honneur » défraient régulièrement la presse germanique (l’auteur évoque ce père de famille afghan à Vienne qui a poignardé récemment sa fille), alimentant le discours de l’extrême droite, dont la principale force est le FPÖ.
Lequel campe sur ses acquis – 28,8% des suffrages, soit la première place, aux législatives de l’automne 2024 – et a tout lieu de se réjouir des sondages. Aux dernières nouvelles il atteint 37,6% d’intentions de vote au niveau national et menace des bastions de la droite comme la Haute-Autriche lors d’élections régionales, tandis que les "grands" partis de la coalition, l’ÖVP comme le SPÖ, sont tombés à 18,9% et 18%. C'est un choc: à eux deux, ceux qui ont gouverné le pays depuis la Seconde Guerre mondiale feraient moins bien que leur rival d'extrême droite, plus radicalisé que jamais.
En clair : cela ne sert à rien politiquement de faire de la surenchère anti-musulmane. Cela gonfle seulement l’extrême droite. Mais il faut aussi reconnaître et assumer les divisions qui traversent toutes les communautés religieuses.
PS : Le correspondant depuis 2004 de la radio-télévision publique ORF pour le monde arabe, Karim El-Gawhary, qui vit au Caire, est rétrogradé au rang de pigiste. Officiellement c’est une simple question d’âge (il a 63 ans) et l’ORF, contrôlée par l’ÖVP, veut créer un bureau dans un autre pays arabe avec un titulaire plus jeune. Les mauvais esprits pensent aussi que ce traitement a quelque chose à voir avec le fait que ce journaliste critiquait Israël : on lui reproche notamment d’avoir choisi en 2023 comme arrière-fond d’un de ses « directs » depuis le Liban une affiche qualifiant l’État hébreu de cruel. Il s’est vu accuser d’être dans ses posts sur les réseaux sociaux « la voix du Hamas ». El-Gawhary se flattait de parler avec tout le monde mais ne cachait pas à quel point l’attitude pro-israélienne de l’Autriche était incomprise dans le monde arabe.