Commune de Paris et Vienne Rouge

Il y a 150 ans était écrasée la Commune de Paris. Une exposition montre comment la « Vienne Rouge » a voulu réaliser sa promesse de changer la vie.

Il y a 150 ans l'armée versaillaise écrasait dans le sang l'expérience inouïe menée durant 72 jours dans la première ville de plus d'un million d'habitants à se doter d'un gouvernement de travailleurs et d'intellectuels - ce que les marxistes appelleront bientôt une "dictature du prolétariat" : la Commune de Paris. Même l'historien du Figaro admet que la répression a eu la main vraiment lourde, c’est dire. Elle fera des milliers de fusillés, des dizaines de milliers d'emprisonnés, de déportés, d'exilés.

Mais cette cuisante défaite continue de flamboyer dans la mémoire de la gauche, bien au-delà des frontières de la France. Publié près de trois décennies après l'événement, le passionnant récit de la féministe anarchiste Louise Michel, l'une des rescapées de la Commune – et l'une des rares à se solidariser avec les Kanaks insurgés contre le colonialisme français en Nouvelle-Calédonie, où elle fut envoyée après sa condamnation -, vient d'être traduit pour la première fois en allemand par un éditeur viennois (Louise Michel, Die Pariser Commune, Mandelbaum Verlag, Wien 2020). La radio publique autrichienne Ö1 (équivalent de France Culture) a consacré une série d'émissions à la Commune de Paris.

Exposition au Karl-Marx-Hof

Enfin une petite exposition, inaugurée en mars mais longtemps invisible pour cause de pandémie, déroule dans l'un des HLM les plus emblématiques de la capitale autrichienne, le Karl-Marx-Hof, les principales étapes de l'événement grâce à des documents photographiques fournis par la Bibliothèque Nationale de France et le Musée Carnavalet. Sur les panneaux de l'exposition permanente on découvre aussi comment la Vienne Rouge ("das Rote Wien") s'est emparée des idées lancées à Paris un demi-siècle plus tôt : elle a vraiment "changé la vie" des plus pauvres en moins de quinze années, avant que l'austro-fascisme n'établisse en 1933 une dictature d'inspiration cléricale qui se couchera devant le bulldozer nazi. 

L'idée directrice est une citation d'un des dirigeants les plus connus du courant socialiste réformiste, l'Allemand Karl Kautsky, ancien secrétaire d'Engels et grand adversaire de Lénine. Kautsky écrivait le 1er mai 1927 dans le quotidien viennois Arbeiter-Zeitung, le Journal des Travailleurs "Ce que voulait la Commune de Paris, c'est la Commune de Vienne qui le réalise. Celle-là était la première ébauche d'un gouvernement démocratique des travailleurs, celle-ci en est le premier accomplissement".   

Les élections organisées après l'effondrement de l'empire des Habsbourg, début 1919, portent en effet les socialistes au pouvoir dans une capitale où avaient afflué depuis le 19ème siècle d'innombrables réfugiés, notamment des Juifs fuyant les pogroms à l'Est. Elle comptait en 1916 plus de 2 millions d'habitants (contre à peine 1,5 million un demi-siècle plus tard), la crise du logement y était aiguë, beaucoup de foyers populaires déjà surpeuplés louant une simple couchette à un "Bettgeher" – littéralement : "celui qui va dans un lit" -, un étranger à la famille, pour arrondir leurs fins de mois.

Si l’on veut se figurer comment c’était, il faut lire Adieu à Berlin de Christopher Isherwood – adapté au cinéma par Bob Fosse sous le titre Cabaret - qui a raconté « l’immense garenne humaine des logements ouvriers » lorsqu’il est hébergé chez la famille Nowak et qu’il entend avec une netteté extraordinaire, couché dans son « coin minuscule », le moindre bruit nocturne amplifié par cette cathédrale. « C’était étrange, mystérieux et sinistre, comme de dormir dans la jungle, tout seul ».

Changer la vie

Vienne acquiert bientôt le statut de Land dans la structure fédérale, ce qui lui permet de lever des impôts. Son conseiller aux finances Hugo Breitner, l'un des hommes les plus détestés et les plus férocement attaqués par la presse de droite, va taxer en priorité les commerces et restaurants de luxe ainsi que toutes les activités des plus riches, des courses de chevaux aux bouteilles de Sekt, afin de financer un programme d'investissement très ambitieux. Les "impôts Breitner" fourniront 36% du budget total du Land, véritable modèle alternatif dans une Autriche restée profondément catholique et conservatrice, quand elle n'est pas agitée dans ses centres urbains ou ses universités par une extrême droite de plus en plus agressive.

Il s'agit de construire des HLM de qualité (grâce à des architectes engagés, la "Vienne Rouge" a pu édifier en un temps record quelque 65 000 logements), dotés de vastes cours intérieures où les enfants jouent en plein air et en toute sécurité, le conseiller à la santé, le médecin Julius Tandler, faisant ainsi reculer de façon spectaculaire le grand fléau qu’était la tuberculose. Mais aussi d'ouvrir des dispensaires médicaux, des bureaux de puériculture, des clubs sportifs, des bibliothèques et des cercles de jeux, des associations culturelles, des écoles du soir, des théâtres, des piscines couvertes, des bains publics au bord du Danube. De favoriser l'émancipation de centaines de milliers de gens qu'on arrache à la misère et à l’ignorance, à la nuit de l'animalité que décrit un Isherwood - qui rappelle par contraste le livre fondateur de la pensée de Jacques Rancière : La nuit des prolétaires -, tout en les enrôlant dans les rangs du Parti.

Sur la façade du Karl-Marx-Hof on peut encore voir des traces de balles laissées par l'insurrection ouvrière de février 1934, matée par l'armée régulière, et les hampes où les habitants plantaient avant chaque 1er mai leurs drapeaux rouges. Le quadrillage alors mis en place pour encadrer chaque instant de l’existence ne peut se comparer qu'à celui des municipalités communistes en France après la Seconde Guerre mondiale. Sauf que le Parti socialiste autrichien n’a jamais soutenu mordicus l’Union soviétique !

Le Waschsalon 

L'exposition sur la Commune est visible dans le petit musée qu'ont créé l'anthropologue Werner Bauer et sa femme Lilli Bauer, une ancienne journaliste, dans l'un des deux Waschsalons ("salons de lavage") situés dans les vastes cours verdoyantes du Karl-Marx-Hof. Autrefois les appartements n'étaient pas spacieux – 45 à 50 mètres carrés en moyenne pour toute une famille -, mais le simple fait d'y disposer d'un WC au lieu des cabinets collectifs à l'étage, et d'un robinet d'eau froide dans la cuisine qui dispensait les femmes d’aller remplir leurs seaux à l'extérieur de l’appartement, était une petite révolution. On vivait d’ailleurs beaucoup hors de chez soi, ce n’était pas encore l’ère du cocooning chère à Ikea.

Dans les "Waschsalons" le rez-de-chaussée offrait une buanderie équipée de machines à laver et de séchoirs tandis qu'à l'étage se trouvaient les cabines de douche et les baignoires. La buanderie a été conservée et adaptée, un système de jetons permettant d'éviter un usage abusif par des étrangers à l'immeuble. Mais cabines de douche et baignoires ont été supprimées car dans les appartements agrandis chaque locataire a désormais sa propre salle de bain.

C'est donc à l'étage que les Bauer ont aménagé ce petit musée à la gloire de la "Vienne Rouge". Il témoigne d'une époque en grande partie révolue. Après avoir atteint quelque 500 000 membres sur 8 millions d’habitants dans les années 1970-1980, et obtenu en 1979 jusqu’à 51% des voix, le Parti socialiste autrichien, le SPÖ, qui a toujours été plus puissant que la plupart de ses "frères", surtout sous le règne du chancelier Bruno Kreisky, décline lentement quoiqu'il ait de beaux restes : il a encore recueilli 21,2% des suffrages aux dernières législatives, en 2019 - un résultat que le PS français lui envierait. Mais les camarades socialistes ne se bousculent guère à l'exposition sur la Commune de Paris : elle attire surtout, nous indique Werner Bauer, des gens cultivés - ceux qu'en France on appellerait des CSP+ - qui doivent plutôt voter pour les Verts autrichiens ou les Neos libéraux. Et viennent chercher dans le Waschsalon cette aura d’héroïsme que nous avons perdue en échange d’un certain confort matériel, pour la majorité d'entre nous.

A l'instar de la Commune, la Vienne Rouge appartient à l'Histoire. Pourtant certaines des questions qu'elle a posées et des solutions qu'elle a expérimentées reviennent aujourd'hui en force. À commencer par celle du modèle fiscal consistant à taxer les plus riches afin de redistribuer l'argent public à ceux qui en ont le plus besoin. Le programme faramineux annoncé par l'administration Biden aux Etats-Unis (1 trillion de dollars, soit 1 000 milliards !) est certainement un écho du New Deal de Roosevelt. Mais aussi, de façon plus lointaine, la réfraction de ce soleil rouge qui a brillé sur l'Europe, porté par des gens qui espéraient donner corps au rêve communard.

Vive la Commune. Die erste "Diktatur des Proletariats" (La première "dictature du prolétariat"), du 11 mars 2021 au 27 février 2022 au Waschsalon N° 2 "Das Rote Wien", Karl-Marx-Hof, Halteraugasse 7 dans le 19ème arrondissement. Jeudi 13 h-18 h, dimanche 12 h-16 h.

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