Blasphème et liberté d'expression

En 1994 la Cour européenne des droits de l'homme a donné raison à l'Autriche qui avait interdit un film susceptible d'offenser les chrétiens. Aujourd'hui le débat s'est déplacé: jusqu'où a-t-on le droit de bafouer la foi musulmane? La CEDH s'efforce de trouver un équilibre entre liberté de religion et liberté d'expression, mais la seconde prime.

Qui s'en souvient encore? L'Institut Otto-Preminger (l'un des réalisateurs européens qui avaient fui à Hollywood les persécutions nazies) a poursuivi l'Autriche devant la Cour européenne des droits de l'homme de Strasbourg, parce que le Land du Tyrol avait interdit un film de Werner Schroeter qu'il avait produit, Le Concile d'Amour, d'après la pièce anti-catholique d'Oskar Panizza. En septembre 1994, le verdict est tombé : la CEDH a considéré que Vienne avait bien respecté la Convention européenne quand le Tyrol, à la demande de l'évêque d'Innsbruck, avait prononcé cette interdiction, les Etats étant responsables du maintien de l'ordre public. La grande majorité des Tyroliens se déclaraient alors catholiques et pouvaient estimer que ce film bafouait leurs convictions: on craignait des échauffourées lors des projections.

L'Autriche a donc gagné, à l'époque, au nom de ce principe. Les magistrats européens, dont les jugements prévalent sur les lois nationales, pensaient alors que "la critique" à leurs yeux "gratuite" d'une religion "ne participe en aucune manière au débat sur la place des religions en Europe", et que les Etats y sont "garants de la paix sociale, fût-elle considérée dans un espace public laïc". Ceux-ci doivent tenir compte "des conséquences d'affirmations controversées", ainsi que du "moment" et du "contexte". Tel était le raisonnement il y a 26 ans. (C'est encore l'avis de certains dirigeants occidentaux: par exemple du Premier ministre canadien Justin Trudeau, qui a exprimé sa solidarité avec la France après les récents attentats, mais a aussi pris ses distances avec la volonté d'Emmanuel Macron de ne pas "renoncer" aux caricatures de Mahomet.) 

Délit de blasphème

Pour tous ceux qui ignorent ce qu'est Le Concile d'Amour. Tragédie céleste en cinq actes: cette pièce d'Oskar Panizza (1853-1921) causa après sa publication à Zurich, en 1894, un scandale retentissant et donna lieu à un procès où même les plus fervents soutiens de l'auteur furent refroidis par ses déclarations sur le thème "Je reconnais que je suis athée" - qui nous paraissent aujourd'hui bien anodines. Il faut dire que cet écrivain allemand anti-clérical n'y allait pas de main morte. Située entre autres à la cour du pape Alexandre Borgia, sa pièce met en scène un Dieu le Père représenté en vieillard gâteux, un Christ idiot et obsédé par le complexe d'Oedipe qui embrasse les seins de sa maman, la Vierge Marie étant quant à elle une putain effrontée. Bref l'équivalent, avec trente ans d'avance, des provocations du gouverneur de l'Etat mexicain de Tabasco, Tomas Garrido, qui avait nommé l'un de ses taureaux Dieu, un âne Christ et une vache Marie, faisant démolir la cathédrale locale par les Jeunesses révolutionnaires en chemises rouges... Je donne ces détails pour montrer à quel point les affrontements furent rudes en Europe comme outre-Atlantique autour de la religion. Et à quel point ils se sont effacés de notre univers mental, où ils ne reviennent de nos jours que sous la forme de l'indignation des foules musulmanes, encouragée ou non par des organisations, voire des gouvernements.

A la fin du 19ème siècle la pièce de Panizza, condamné à un an de prison ferme pour blasphème, fut interdite pour longtemps en Allemagne. En France l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand habitué des tribunaux avec sa consoeur Régine Desforges, l'a publiée en 1965 (peu de temps après, l'adaptation par le cinéaste Jacques Rivette de La Religieuse de Diderot a encore fait l'objet d'une censure en bonne et due forme des pouvoirs publics) avant d'être rééditée, en 2008, par les bons soins d'Agone. L'un des personnages, le Diable, y professe que "quand quelqu'un pense, et n'a pas le droit de faire part de ses idées à d'autres personnes, c'est là la plus horrible des tortures". En d'autres termes, le Malin est un ardent avocat de la liberté d'expression.

Liberté d'expression et liberté de religion - qui implique le respect des croyances, mais jusqu'à quel point? - sont deux pôles entre lesquels la CEDH a souvent eu à arbitrer, à placer le curseur de nos libertés. Les pays européens ont en effet une approche très différenciée de ces questions, depuis la France-championne-de-la-laïcité jusqu'à la très catholique Pologne, en passant par la Grèce où le clergé chrétien orthodoxe jouit de privilèges étendus et l'Irlande, qui est un bon indice des évolutions européennes: un référendum y a approuvé en 2018, par 64,85% des suffrages (et même aux trois quarts pour les moins de 35 ans), l'abrogation du délit de "blasphème" qui figurait jusqu'alors dans le Code pénal, ce dont s'est félicité le Premier ministre ouvertement gay Leo Varadkar. Ce fut le point culminant d'une "révolution tranquille" des moeurs (et du droit) dans un pays longtemps voué au catholicisme le plus rétrograde.

La loi de 1881 a aboli en France le délit de blasphème dans sa forme sécularisée d'atteinte à la morale religieuse, rappelle l'avocat François Jacquot dans une analyse pour l'European Interreligious Forum for Religious Freedom (*). Celui-ci existe encore dans le Code pénal de l'Alsace et de la Moselle, que la Prusse avait annexées après la défaite de 1870. Un tel délit existe également dans le Code pénal autrichien (article 188), mais ne passionne guère le grand public - jusqu'au jour où d'autres groupes que les cathos intégristes s'en saisiront. De façon générale la CEDH s'efforce de concilier l'article 9 de la Convention européenne, qui protège la liberté de pensée et de religion, et son article 10, qui protège la liberté d'expression. Avec une tendance de plus en plus marquée à favoriser cette dernière. Les croyants, affirment ainsi les juristes européens, "doivent tolérer et accepter que d'autres nient leurs convictions religieuses, et même qu'ils propagent des doctrines hostiles à leur foi" (ma traduction du texte en anglais).

"Le Coran, c'est de la merde"

Que se passe-t-il quand ils se rebiffent ? En Autriche, des musulmans ont saisi les tribunaux lorsqu'une conférencière proche du parti d'extrême droite FPÖ a fait du prophète Mahomet un "pédophile" - parce qu'une de ses épouses était une fillette pré-pubère, sans aucune explication sur le contexte. Elle a été condamnée pour haine religieuse à une amende de 480 euros et le FPÖ a porté l'affaire devant la CEDH. Laquelle a donné raison à l'Autriche en 2018, en estimant cependant que l'amende était minimale. (Le FPÖ s'était par ailleurs appuyé en 2014 sur la relaxe de la France à Strasbourg dans l'affaire de l'interdiction du voile musulman pour réclamer que soit interdite la burqa en Autriche, au nom de la lutte contre "l'oppression des femmes"). En France la Ligue de défense des musulmans a assigné Charlie Hebdo, en 2013, pour un titre bien dans leur style: "Le Coran, c'est de la merde, ça n'arrête pas les balles", sur la base du délit de "propos blasphématoires" qui n'est plus utilisé depuis 1918. Mais l'assignation a été déclarée nulle et personne ne sait, regrette Me Jacquot, quelle décision aurait prise le tribunal.

En un quart de siècle à peine, les choses ont donc beaucoup changé. Ce sont surtout des musulmans désormais qui s'indignent en Europe comme à l'extérieur de ses frontières et voudraient limiter la liberté d'expression, devenue une valeur cardinale de notre vision du monde. Mais gardons-nous de croire qu'il s'agit seulement de musulmans: beaucoup de chrétiens catholiques, protestants ou évangéliques, en Afrique comme en Amérique latine ou en Asie, ne sont pas plus accommodants. En particulier sur l'homosexualité, les récentes déclarations du pape François, favorable à un statut légal pour les couples de gays et lesbiennes (en clair à un Pacs), ne pouvant que hérisser les croyants attachés à une vision traditionnelle de la famille. Ils vont être, dans le monde de demain, de plus en plus nombreux.

La conviction qu'il faut défendre coûte que coûte la liberté d'expression, quitte à heurter les sentiments religieux, est d'autant plus vive que l'Occident se voit contesté de toutes parts, pour son passé, son présent et son futur. Sommes-nous davantage attachés au principe de liberté que nous avons durement conquis depuis deux siècles, ou à la sécurité que nous promettent des lois plus répressives et l'omniprésence, bientôt, de l'intelligence artificielle? C'est une question à laquelle nous devrons répondre, si un certain modèle occidental doit survivre. Il faut seulement nous habituer à l'idée qu'il sera minoritaire.

 

(*) Basée en Californie, cette organisation fondée en 2013, qui revendique une forte présence en Asie et en Afrique - il s'agit ici de sa branche européenne -, est typique d'une société nord-américaine favorable au fait religieux, à l'opposé du "modèle français" fondé sur la laïcité. L'administration US a toujours soutenu la liberté personnelle de choisir sa religion, ce qui pose problème dans bien des pays musulmans, l'islam assimilant à une "apostasie" la conversion à une autre foi.

Note: Une première version de ce texte parlait de la "Constitution" européenne. C'est évidemment une erreur: la plupart des pays - pas tous, le Royaume-Uni étant l'exception la plus connue - ont une Constitution, l'Union européenne une Convention. 

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