2020: la première guerre avec des drones

2020 restera aussi comme l'année de la première guerre où des drones kamikazes ont été massivement utilisés. Ce type d'arme aussi «intelligente» que dévastatrice va sans doute changer la face de l'humanité.

2020 ne restera pas seulement comme l'année où un minuscule virus a paralysé une bonne partie de la planète. Elle est aussi celle où a eu lieu une guerre de portée géopolitique régionale, dans le Caucase, qui a permis à l'Azerbaïdjan de recouvrer la majeure partie du territoire concédé en 1994, après sa défaite devant un autre Etat issu de l'Union soviétique, l'Arménie.

Pour la gagner, Bakou a utilisé massivement contre ses ennemis une arme terrifiante, les drones "kamikazes". Ce fait n'a pas intéressé grand monde en dehors des spécialistes des questions militaires. Et de la ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer dite "AKK", qui appartient au parti chrétien de centre droit de la chancelière Angela Merkel. Pourtant une telle innovation technique change la face de la guerre. Elle pose des problèmes éthiques fondamentaux. Et à ce titre elle nous concerne tous.

Je ne suis pas experte des questions militaires, ni du Caucase. J'ai seulement passé une petite semaine à Bakou, il y a quelques années. Assez pour jeter un coup d'oeil derrière la façade clinquante d'une autocratie qui se pose, comme tant d'autres, en rempart contre l'islamisme radical.  "Derrière la façade" est d'ailleurs à prendre au sens littéral: le gouvernement a fait plaquer sur celles d'immeubles délabrés, construits au temps du communisme, des sortes de coques qui donnent, vues de loin, assez fière allure à la principale avenue quand on arrive de l'aéroport. Mais il ne faut pas franchir les portes d'entrée: un demi-siècle de misère soviétique vous tombe alors sur la tête, avec des paquets de câbles enchevêtrés.

Bakou, village Potemkine et vraie force militaire

Le reste est à l'avenant de ce village Potemkine: à deux pas des minarets restaurés de la médina, un rutilant centre ville datant du 19ème siècle, brillant de tous ses feux, qui contrastait avec l'éclairage minable de quartiers promis à la démolition au profit d'une poignée d'investisseurs; des tours de béton empilant des appartements vides; des boutiques de luxe désertes; des projets immobiliers mirifiques pour effacer jusqu'au souvenir de la Bakou industrielle, lorsque la famille d'Alfred Nobel, l'inventeur de la dynamite, y devenait millionnaire grâce aux premiers puits de pétrole de la mer Caspienne. Et qu'un ex-séminariste, un certain Joseph Staline, y dévalisait des banques et y enlevait contre rançon de riches parvenus afin de financer le futur Parti bolchevik.

Le principal atout de l'Azerbaïdjan tient en trois lettres, "BTC". Pour l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui relie les gisements d'hydrocarbures de cette ancienne république de l'URSS à un port turc, via la Géorgie. On se souvient qu'Hitler avait attaqué l'Union soviétique, en juin 1941, entre autres raisons pour mettre la main sur le pétrole de Bakou. Les puissances occidentales font un peu la grimace devant l'autoritarisme d'un gouvernement qui emprisonne sans pitié ses opposants et traîne dans la boue les journalistes courageux. Mais elles acceptent bon gré mal gré que le clan Aliev - celui du président Ilham, dont le père Heydar était un patron du KGB avant de saisir d'une main de fer le gouvernail en 1991 - mette en coupe réglée un pays qui a eu amplement le temps, et l'argent, de se doter d'un arsenal dernier cri.

Ilham a épousé Mehriban, la Poupée Barbie du Caucase, issue du puissant clan Pachaïev. Un duo à qui tout réussit: leurs deux filles ont de très riches maris, des hommes d'affaires russes d'origine azerbaïdjanaise, quant à leur fils, il était, à peine adolescent, déjà à la tête d'une petite fortune. La téléphonie mobile est l'une des clés de l'ascension de ces "Corleone de la Caspienne", comme les surnomment les méchantes langues. Mehriban a donné généreusement au Louvre et était du dernier bien avec la directrice générale bulgare de l'Unesco, Irina Bokova. Le soft power de Bakou a presque fait oublier qu'Ilham Aliev a non seulement gracié, mais promu en héros du peuple un officier de l'armée azerbaïdjanaise qui avait assassiné à coups de hache un militaire arménien, lors d'un stage de l'OTAN en Hongrie.

La plaie du Haut-Karabakh

Si certains ont cru il y a trente ans que l'Alliance atlantique permettrait de dépasser les vieilles inimitiés, ils ont dû revenir de leur illusion. Non seulement la guerre qui a opposé jusqu'en 1994 Bakou et Erevan a continué d'occuper en tant que "conflit gelé" les diplomates de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe - l'OSCE basée à Vienne -, mais cet épisode restait une plaie ouverte dans la psyché de l'Azerbaïdjan, qui avait alors perdu 20% de son territoire. Pour le comprendre, il suffit de lire le roman Ali et Nino, publié en 1937 par Korban Saïd, pseudonyme d'une baronne viennoise et d'un Juif né à Bakou, qui retrace, derrière l'histoire d'amour d'un musulman et d'une chrétienne, l'indépendance éphémère d'un pays coincé depuis des siècles entre la Perse et la Russie. Le Haut-Karabakh, la province montagneuse qui vient d'être reconquise par l'Azerbaïdjan, était l'arrière-pays où toutes les grandes familles avaient des résidences de campagne, où elles fuyaient chaque été la canicule étouffante de la plaine dans la fraîcheur des vergers, sous un ciel pur couronné de sommets enneigés.

La guerre de l'automne 2020 était donc parfaitement prévisible, quand on voyait la disproportion des budgets militaires des deux capitales. Il suffisait que Poutine cesse de protéger l'Arménie. Mais pour les grandes puissances, ce conflit sanglant est riche d'enseignements, une sorte de laboratoire grandeur nature des guerres du futur. Car c'est la première fois qu'on a utilisé à telle échelle les drones "kamikazes", ou loitering munitions ("munitions rôdeuses"). Selon le think tank suédois Sipri (Stockholm International Peace Research Institute), Bakou a acquis depuis 2014 quelque deux cents drones Orbiter et Skystriker, ainsi qu'une cinquantaine d'Harop, trois modèles produits par des industriels israéliens.  A l'époque où je suis allée à Bakou, Israël y avait déjà une énorme ambassade, ce qui n'empêchait pas Aliev de soigner ses relations avec Téhéran (les Azéris sont une très influente minorité en Iran et les Azerbaïdjanais récitent à l'envi de la poésie persane).

Les drones "kamikazes" rendent la guerre plus facile

Ces engins hybrides, à mi-chemin entre le drone classique et le missile, se sont avérés terriblement efficaces: ils ont détruit des batteries de missiles anti-aériens sol-air S-300, des véhicules anti-aériens Pantsir, et même des systèmes Repellent (trois équipements de fabrication russe) censés repousser les attaques de drones. En dehors d'Israël, la Turquie - ainsi que la Chine - est devenue une grande exportatrice de ces armes de mort dotées d'intelligence artificielle et capables de reconnaissance faciale, qui échappent le plus souvent grâce à leur petite taille aux radars et se précipitent avec un hurlement sinistre sur leurs cibles - comme les aviateurs japonais durant la Seconde guerre mondiale.

Désormais, nul besoin de droguer des êtres humains au patriotisme ni de les droguer tout court. Ces engins "kamikazes" non habités dispensent des pilotes de peser les conséquences de leurs actes, ils abaissent dramatiquement "le seuil à partir duquel une crise se transforme en guerre", constate dans l'hebdomadaire viennois Falter le journaliste Franz Kössler, ancien correspondant de la radio-télévision publique autrichienne à Moscou et à Washington.

"Comme pendant la Première guerre mondiale, écrit-il, les soldats cherchent à s'abriter dans des tranchées, mais y sont débusqués par ces drones équipés de haute technologie qui les font exploser". Nul doute que la Turquie, au vu de si probants résultats, pourra vendre ses drones kamikazes: le marché devrait tripler au cours de l'actuelle décennie. Et l'on se souviendra peut-être de 2020 comme de l'année où faire la guerre est devenu beaucoup plus facile, et surtout moins cher - à la portée, pour ainsi dire, de presque tout le monde. 

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