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Billet de blog 2 nov. 2022

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À la Viennale, une fenêtre sur le cinéma des femmes

Un public nombreux, souvent jeune, s'est pressé à la 60ème édition du Festival de cinéma de Vienne, la Viennale. Une fenêtre sur le monde, ouverte par l'Italienne Eva Sangiorgi, sensible à l'antifascisme comme aux films réalisés par des femmes.

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La cinéaste Ruth Beckermann et (à droite) la directrice de la Viennale, l'Italienne Eva Sangiorgi. © Presse Viennale

C'était le centenaire de la marche de Mussolini sur Rome : la directrice de la Viennale, l'Italienne Eva Sangiorgi, ne pouvait manquer de le souligner en inaugurant cette manifestation cinématographique (du 20 octobre au 1er novembre). Comme beaucoup, elle observe avec défiance l'ascension à la Présidence du Conseil de la cheffe du parti Fratelli d'Italia, Georgia Meloni, et les personnalités dont celle-ci s'est entourée, en particulier le président du Sénat, Ignazio La Russa, connu pour collectionner des bustes du Duce.

"J'espère que la majorité des gens en Italie ne permettront pas qu'on touche au droit à l'avortement" dit-elle. (Entretemps, le nouveau gouvernement de Rome a annoncé la couleur: pas question de revenir sur sa légalisation - de toute façon très réduite par la clause d'objection de conscience -, pas question non plus d'autoriser l'adoption à des couples de même sexe).

L'an dernier, le Festival du cinéma de Vienne s'était ouvert avec le film de la Française Audrey Diwan L'événement, d'après le livre d'Annie Ernaux où celle-ci fait le récit clinique de son avortement au début des années 1960. La salle en était restée scotchée sur son fauteuil, et Sangiorgi trouve qu'un tel geste s'imposait après les restrictions toujours plus fortes à l'IVG en Pologne.

La Viennale, où ont défilé depuis six décennies beaucoup de grands noms, de Billy Wilder à Werner Herzog, et qui fut présidée longtemps par le génial producteur Eric Pleskow, l'un de ces Juifs viennois chassés par le nazisme qui ont fait Hollywood, a toujours été un drapeau du centre- gauche. Gouvernée depuis la Seconde guerre mondiale par les sociaux-démocrates, la capitale consacre un assez gros budget à l'action culturelle (plus de 287 millions d'euros en 2022) - compte tenu du fait que des institutions prestigieuses telles que l'Opéra ou les grands musées sont, elles, fédérales.

Contrairement à ce que sa réputation axée sur la musique pourrait laisser penser, le cinéma y tient une place importante. Vienne n'a certes pas échappé à la vogue des "multiplex" mais se targue d'avoir gardé plusieurs salles de cinéma historiques comme le Metro, le Gartenbau, le Schikaneder ou le Filmcasino. Et la Viennale a vu de nouveau affluer, à côté d'un public grisonnant, de jeunes spectateurs désireux de découvrir sur grand écran autre chose que des "blockbusters".

Bien entendu la qualité et la diversité des propositions l'emportent sur d'autres aspects, avec une ouverture croissante aux cinémas d'Amérique latine et d'Asie. Relevons quand même la place conquise par les femmes. Elle semble aujourd'hui une évidence mais la projection durant le festival des quatre longs-métrages réalisés par l'Américaine Elaine May rappelle que celle-ci était quasiment seule dans sa catégorie il y a moins d'un demi-siècle. Cette année les réalisatrices invitées étaient une quarantaine.

Avec des styles aussi distincts que la documentariste américaine Laura Poitras, qui raconte dans All the Beauty and the Bloodshed le combat de la photographe Nan Goldin contre la famille de mécènes Sackler, devenue richissime en rendant une partie de la population américaine accro aux opioïdes; la Costa-Ricaine Valentina Maurel, qui met une adolescente déconcertée par l'égoïsme des adultes au centre de sa fiction Tengo suenos eléctricos (J'ai des rêves électriques); ou encore la Canadienne Sarah Polley. Dans Women Talking, elle plante quelques clous de plus dans le cercueil du patriarcat en retraçant le débat parfois houleux de huit femmes d'une communauté mennonite, qui décident de la quitter pour ne pas continuer à vivre avec leurs agresseurs. Les aspects "politiquement corrects" dénotent qu'on est bien en Amérique mais ce récit inspiré de faits réels (en Bolivie, en 2010) est porté par des actrices souveraines, à commencer par Frances McDormand qui a également produit le film.

Plus radicale, la cinéaste américaine Nina Menkes dissèque dans Brainwashed: Sex-Camera-Power, en s'appuyant sur quelque 170 extraits de films récents, la façon dont le cinéma traite les femmes. Et pas seulement les superproductions hollywoodiennes les plus datées : Orson Welles, Stanley Kubrick, Spike Lee ou Quentin Tarantino figurent au palmarès. Sa principale cible est la fragmentation du corps féminin, qui va tellement de soi à l'écran que Sofia Coppola y a aussi eu recours dans Lost in translation. A contrario, même lorsque le corps masculin est très sexualisé - par exemple dans Magic Mike de Steven Soderbergh -, il est montré en entier. Comme le concluait une journaliste allemande (cet essai cinématographique a été projeté aux festivals de Sundance et Berlin), "qui s'est confronté à son analyse regardera des films à l'avenir avec d'autres yeux".

Enfin il y avait des icônes de la culture autrichienne. Avec Mutzenbacher, Ruth Beckermann s'attaque au plus célèbre roman pornographique de la Vienne 1900, Josephine Mutzenbacher, contemporain des théories freudiennes sur la perversité polymorphe de l'enfant, en faisant parler des hommes de tous âges sur ce texte dont la force érotique est encore très vivace, mais dont la pédophilie ne passe plus du tout (le controversé Sparta d'Ulrich Seidl, portrait d'un pédophile, a été lui aussi montré à la Viennale). Riche de nombreuses archives est le documentaire Elfriede Jelinek - Die Sprache von der Leine lassen (Laisser courir la langue) de Claudia Müller, auquel a collaboré la Prix Nobel de littérature 2004 : on y retrouve sa voix séduisante, elle qui s'est retirée du monde mais est vénérée par deux générations de féministes.

La salle a ri aux éclats lorsque le film utilise un extrait d'une célèbre émission de la télévision allemande consacrée aux livres, le Literarisches Quartett, dans lequel le défunt pape de la critique Marcel Reich-Ranicki (qui n'aimait pas du tout la prose de Jelinek) demande à la seule femme du groupe, l'Autrichienne Sigrid Löffler, son avis au sujet de Lust, qui date de 1989. "Ah, je m'y attendais" soupire celle-ci, avant de défendre le livre tout en concédant que c'était une erreur  de la part de Jelinek d'annoncer qu'elle comptait publier un "porno féminin".

Oui, les temps ont changé. Et la Viennale en est le reflet.

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