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Billet de blog 6 juillet 2014

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Le banquier quantique perd son temps et son énergie. Fiction radiophonique

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chers auditeurs de France-Culture Physique, l'origine du Monde est l'objet de controverses passionnées entre croyants et rationalistes. Notre envoyé spécial Ambroise Terraud a surpris et enregistré un intéressant dialogue au Café du Commerce et de la Bourse.

-  « Au commencement était le … »

-  Perds pas ton temps avec la Bible, l’Univers ne s’est pas fait en sept jours !

-  Bien sûr, c’est une allégorie. Mais avoue que c’est pas si mal raconté.

-  Vraiment ? Que dit la Genèse : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide. » Ça commence mal avec la Terre créée dès le début de l’Univers…

-  Attends, continue, ça s’arrange après.

-  OK : « Les ténèbres couvraient l'abîme, et l'Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. ». Ben voyons, y avait déjà de l’eau dès l’origine. Rigolo, va !

-  Mais non, bien sûr, toujours l’allégorie. Après tout, y a de l’hydrogène dans l’eau, et c’est l’hydrogène le premier élément créé.

- Tu cherche à noyer le poisson avec ton eau. J’ai pas de temps à perdre.

- Attends, écoute ça : « Dieu dit: " Que la lumière soit! " et la lumière fut. » C’est écrit noir sur blanc que la lumière n’a pas été créée tout de suite. Qu’est-ce que tu dis de ça ?

- Que la lumière est apparue à peu près en même temps que les premiers atomes, environ 380.000 ans après « le commencement ».

- Bof, 380.000 ans, y a qu’à dire que c’est symbolisé par une journée.

- Tu es de mauvaise foi.

- Ben non, justement… la Foi, je l’ai.

- Tant mieux pour toi. Moi je suis comme ton Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois. Et ce que je vois, c’est dans mon télescope. Quand je voit les galaxies s’éloigner les unes des autres, vestige de l’explosion originelle, j’en déduis que nous sommes dans une bulle qui gonfle depuis ce fameux  « commencement » qu’évoque la Bible, seul point d’accord avec toi.

Merci, Ambroise Terraud pour cet excellent reportage. Nous rendons l'antenne à Miguel de Poncratal, notre spécialiste de la physique des trois infinis, le petit, le grand et le moyen.

"Bonjour, amis de la science et de la religion. Croyants et agnostiques se querellent depuis la nuit des temps.  Mais ils s’accordent sur deux notions, reprises dans la Genèse et dans les traités de physique quantique et astrale : « commencement » et « informe et vide ».

Le commencement… Hypothétique et paradoxal instant « zéro ». Paradoxal car définir un instant zéro suppose que le temps existe. Or, au « commencement », le temps n’existe pas. On a du mal à imaginer cette entité « informe et vide » sans temps ni espace, ni matière, ni énergie, ce « point singulier » qui aurait explosé, faisant surgir d’un néant fécond une goutte primordiale gorgée d’une inconcevable énergie, remplie d’une matière d’une densité inimaginable, qui, en gonflant démesurément allait devenir notre Univers. 

Le vide informe… « Informe », c’est à dire sans forme. Au « commencement », l’espace n’existe pas. Pas d’espace, par de formes. C’est cohérent. Mais le « vide » ? C’est vide quand il n’y a rien. Alors tout l’Univers viendrait de ce rien ? Pourtant, ce n’est pas rien, une « singularité » capable d’engendrer un Univers. Pour couronner le tout, ce rien est introuvable car l’espace n’existe pas encore. On ne peut donc rien localiser. Dommage, car cette hypothétique singularité va se révéler une gigantesque réserve d’énergie. Elle est partout et nulle part. Certains l’appellent Dieu. Mais ceux-là ne sont pas plus avancés pour autant. Les autres non plus…"

Chers auditeurs, Ambroise Terraud demande l'antenne pour nous livrer la fin de son enregistrement...

- Une bulle qui enfle, facile à dire!

- Oui, cette bille brûlante engendre une bulle brillante.

- Tu me gonfles ! Encore une fois d'où vient l'énergie ? C’est qui le fournisseur ? Ou plutôt c’est quoi ? Et comment l’évaluer ? Tiens, à propos d’évaluation faut que je passe à ma banque, je suis à découvert. C’est un petit découvert, mais ça fait quinze jours que ça dure. Il est cool, mon banquier. Il tolère même un gros découvert du moment que c’est bref. Il m’a dit une fois en rigolant qu’il m’autorisait un découvert infini sur une durée nulle. Il se prend pour le bon Dieu… Mais… Bon sang, mais c’est bien sûr ! L’énergie venue de nulle part, l’énergie surgie du vide… HEISENBERG !

- Sois poli !

Nous interrompons un instant notre émission pour lire à l’antenne le courriel  d’un auditeur.

"Heisenberg" n’est pas un juron. C’est un génial physicien allemand, Werner Heisenberg, l’un des pères de la Mécanique Quantique, qui établit en 1927 de fameuses relations "d’indétermination", dites parfois "d'incertitude" dont il a l’honneur de porter le nom. L’une d’elle stipule en gros que la nature s’autorise à violer le sacro-saint principe de la « conservation de l’énergie » (rien ne se perd, rien ne se crée) d’une quantité d’autant plus importante que la durée de la violation est brève.

A vous Ambroise Terraud, nous sommes impatients d'écouter la suite de votre enregistrement.

- Mais dis donc... Un découvert bancaire… Les fluctuations du marché… Les ventes à découvert qui engendrent des gains comme par génération spontanées… Stop ! Faut pas tout mélanger… Quoique… Si la durée de la violation de la conservation de l’énergie devient  presque infiniment petite, la nature peut contracter une dette en énergie presque infiniment grande. Et si l’énergie de l’Univers venait de là ? D’une entorse à la loi presque infiniment brève ?

- Mais ça n’existe pas, une durée infiniment brève.

- Sauf quand le temps est en voie d’apparaître...

Sur cette conjecture pour l'instant invérifiable, nous rendons l'antenne à Miguel de Poncratal.

Chers auditeurs amis de la religion et de la science, et si pour essayer de mieux comprendre le grand film de la création de l'Univers depuis le "Big-Bang", on le repassait à l’envers ?

La bulle originelle gorgée de masse et d’énergie se contracte. Son volume s’amenuise, « tend vers zéro ». Sa température et sa densité croissent de façon monstrueuse. Pensez, toute la masse de l’Univers concentrée dans une micro-goutte en train de se contracter en un « point », la fameuse « singularité » ! Top ! Le temps s’arrête. Cela a pris combien de temps ? Difficile à dire sans appeler Albert en renfort. Albert Einstein et sa Relativité Générale. Il nous a appris qu’à proximité d’un objet massif et dense, comme l’un des ces troublants trous noirs qui inspirèrent même les trouvères, le temps s’étire démesurément à mesure qu’on s’en approche. Ce qui, sur Terre, passage Brulon, par exemple, semble un infime éclair de temps, se dilate en une quasi-éternité, surtout si l’objet super-massif devient de plus en plus dense. Les nanopouillèmes de secondes s’égrènent de plus en plus lentement. Puis ne s’égrènent plus du tout. Le temps s’est arrêté. Le temps n’existe plus. Nous sommes revenus au « commencement ». Tout infime éclair de temps est devenu une éternité, pendant laquelle la nature peut s’en donner à cœur joie et violer infiniment la loi de la conservation de l’énergie. La Mécanique quantique se révèle ainsi pourvoyeuse d’énergie « gratuite », venue de nulle part… L’Univers peut dire merci à la Mécanique quantique. Ou à Dieu, si c’est Lui, la Mécanique quantique. Quoique Albert, ne croyant guère à la Mécanique Quantique, grommelerait en tirant la langue : « Dieu ne joue pas aux dés ! »

Nous interrompons notre émission scientifique pour un flash d’information : un banquier a été découvert errant hagard sur la voie publique. Il tenait des propos incohérents sur des prénommés Werner et Albert qui, selon lui, auraient causé à son établissement un irréversible préjudice auprès duquel l'amende infligée à BNP Paribas s’apparente au vol d’un Livret A.

Par ailleurs, nous déclinons toute responsabilité quant aux propos de nos deux dialoguistes. Ils nous ont avoué hors-antenne qu’ils n’y connaissaient pas grand chose, et qu’il existait bien d’autres théories concernant l’origine des fonds, pardon, de l’énergie de l’Univers. 

Aux dernières nouvelles, le banquier hagard vient d'être hospitalisé. Le pronostic de sa santé mentale est engagé car il psalmodie sans cesse et sans fin "Je dirige une banque de dons... Je dirige une banque de dons..."

Après le flash d'information avec peut-être des nouvelles du banquier hagard, nous écouterons le chef d'oeuvre de Gustav Holtz, Les Planètes, présenté par Frédéric Lorphéon.

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