La dictature de "Base-Elèves"

Gif-sur-Yvette, coquette cité de l'Essonne peuplée en partie de chercheurs bobos, de cadres en cravate et autres têtes d'oeuf plus ou moins pleines de neurones avisés. Ils ont quand même le temps de faire des enfants qui peuplent les écoles locales de façon variable d'une année à l'autre au gré des migrations.

Ainsi, pour la rentrée 2011, l'école élémentaire du Centre de Gif voit passer ses effectifs de 222 répartis sur neuf classes à 194. D'où l'inéluctable suppression d'une classe. Jusque là, rien à dire. On reste à un peu plus de 24 élèves par classe en moyenne.

Mais les parents d'élèves de cette école sont des trublions. La moitié d'entre eux s'opposent à ce que des renseignements confidentiels concernant leurs enfants soient saisis dans le fichier informatique national "Base-élèves" pour toutes sortes de raisons éthiques et philosophiques mais surtout parce que ce fichier est insuffisamment sécurisé, comme l'a montré une fuite récente à Sartrouville.

http://www.sundep.org/spip.php?breve93.

En outre malgré les dénégations du ministère de Luc Chatel et de ses satellites académiques et rectoraux, ce fichier est connecté à d'autres comme l'ont montré ici et là des arrestations de parents d'élèves en situation irrégulière venus chercher leurs enfants à l'école. Par exemple près de Rennes:

http://www.legrandsoir.info/+Le-fichier-Base-eleves-soupconne-dans-l-arrestation-d-une-personne-sans-papiers+.html

Le Conseil d'Etat a annulé en 2010 un décret de 2008 restreignant le droit d'opposition.

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2760

La commission des droits de l'enfant de l'ONU s'est déclarée contre ce fichier.

http://56.snuipp.fr/spip.php?article809

L'assemblée des élus de Corse s'est déclarée à l'unanimité contre ce fichier.

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4476

Un peu partout en France, des parents se sont opposés pour motifs légitimes au fichage de leurs enfants comme leur permet la loi. Ce droit d'opposition leur a été uniformément refusé par toutes les Inspections d'Académie, quels que soient les motifs. Autrement dit un agent de l'administration s'arroge le droit de juger si un motif est légitime ou non.

Des recours auprès des Tribunaux Administratifs sont donc déposés un peu partout.

http://67.snuipp.fr/IMG/pdf/recours_base_eleves-1.pdf

Plus de la moitié des parents d'élèves de l'Ecole Elémentaire du Centre de Gif se sont ainsi opposés au fichage de leurs enfants. Refus uniforme de l'Inspection d'Académie (IA) de d'Essonne, quels que soient les motifs invoqués. L'Inspection d'Académie s'assied sur la loi.

Quel rapport avec la suppression de classes dues aux baisses d'effectifs?

Le voici. Malgré le comptage concordant de l'école et de la mairie qui dénombrent 194 élèves officiellement inscrits pour la rentrée 2011, l'IA décrète que son estimation est de 188 élèves. Or, pour un effectif inférieur à 189 élèves, l'IA procède à une "fermeture différée" d'une classe : la classe est fermée, l'enseignante est priée d'aller voir ailleurs, mais si à la rentrée l'inspecteur compte plus de 189 élèves, la classe est rouverte et l'enseignante ainsi baladée est prioritaire pour reprendre son poste. Tant pis si elle s'est organisée autrement, circulez y a rien à voir. Imaginez les incertitudes, les perturbations des enseignants, élèves et parents qui ne savent pas le jour de la rentrée dans quelle classe seront leurs enfants.

Eberlués par cette estimation qui contredit les chiffres réels, des parents ont eu une entrevue avec l'IA le 30 mai dernier. L'IA a expliqué benoîtement que son évaluation reposait sur "des modèles mathématiques" tenant compte des "tendances lourdes" dans tout le département, et que les données étaient celles de "Base-élèves". Alors, bien sûr, les élèves non saisis dans le fichier perturbaient la bonne marche de cette curieuse usine à dénombrement où une estimation prime sur la mesure réelle. De là, venait sans doute, selon l'IA, la sous-estimation des effectifs de notre école.

Le message était clair : ne vous opposez plus à "Base-élèves" et on tiendra compte de l'effectif réel. Le tout vilain chantage.

Entre leurs convictions et l'intérêt des enfants, les parents, couteau sous la gorge, n'ont pas hésité et se sont tous résignés à plier et à autoriser la saisie dans le fichier.

L'IA en a été avisée.

Elle a demandé la liste écrite et nominative des 194 inscrits.

La liste lui a été envoyée.

Tout le monde s'attendait donc à la prise en compte des effectifs réels et la levée de la fermeture différée et de son cortège de gros soucis.

La décision est tombée hier : la fermeture différée est maintenue bien qu'il soit avéré que les effectifs seront largement supérieurs au seuil de fermeture.

Il est clair qu'il s'agit d'une "punition", parfaitement arbitraire et illégale. L'IA s'asseoit sur ses propres règles. Il ne fait pas bon défier ces tout-puissants robocops de la pensée, nourris à la moulinette informatique dont ils se servent d'ailleurs en dépit du bon sens : pour que les évaluations modélisées tendances lourdes etc. soient significatives, "Base-élèves" devrait être actualisé en temps réel. Or des nouveaux élèves officiellement inscrits à Gif pour 2011-2012 figurent dans "Base-élèves" à leur ancienne école. Ils sont donc soustraits à Gif. Le mouvement inverse peut se produire objectera-t-on. Oui, mais le nombre des arrivées est supérieur au nombre de départs.

Résultats des courses : la confirmation que nous sommes dans une république non seulement bananière mais kafkaïenne. Avec un inquiétant zeste d'orwellisation : il s'agit d'habituer insensiblement le peuple à un fichage généralisé.

Et en attendant, ce sont les mômes qui trinquent et l'enseignante concernée ne sait plus trop à quel saint se vouer.

Les robocops de la pensée n'en ont strictement rien à cirer : l'IA nous a déclaré que les postes d'enseignants n'étaient pas pour eux tenus par des êtres humains, mais par des "chaises".

Sans commentaire.

Enfin si, j'espère de nombreux commentaires, avec des cas concrets ici ou là, en Corse ou dans le 95, ou partout ailleurs. Car Gif est un repaire de privilégiés aptes à se défendre. Mais dans d'autre lieux plus défavorisés, les robocops de la pensée doivent faire des ravages en profondeur auprès de gens dont la survie quotidienne est la principale préoccupation.

Une dernière remarque: ce genre de coupe arbitraire dans le nombre de classes s'inscrit en droite ligne dans la vague de suppression de seize mille postes. Il faut bien les trouver quelque part, ces enseignants à jeter. La gestion élastique de prétendus sous-effectifs est bien pratique pour ce dégraissage méticuleux du Service Public.

Jules Ferry, reviens, ils sont devenus fous.

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.