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Billet de blog 27 mars 2013

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La Rose Philosophale. Conte de science-fiction

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                                                       

La vibration tira Nicolas de sa torpeur. Le grimoire déniché la veille lui avait fait passer une nuit blanche.

Nicolas se pinça. Son attirail d’alchimiste semblait en proie à la danse de Saint-Guy. Son pilon d’ambre s’éleva comme par magie et sauta de son mortier. Quand il voulut le ramasser, Nicolas ressentit de bizarres picotements et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Plus hallucinant : la potion mitonnée grâce au grimoire semblait atteinte de folie. Par instants, elle redevenait de l’eau claire au dessus de laquelle, tels des ludions immatériels, lévitaient, miraculeusement reconstitués, les cristaux magnétiques qu’il y avait dissous, puis redevenait potion, comme si le temps oscillait entre le passé et le futur. Effrayé, il jeta cette diablerie au feu.

                                                                      

Nicolas n’était pas au bout de ses surprises. Un claquement suivi de crépitements le fit sursauter. Sa rose des sables, qu’un Oriental lui avait cédée contre un philtre d’amour, venait d’atterrir dans le creuset qu’il venait de vider, et d’inexplicables secousses étaient en train de la désagréger.

L’alchimiste chancela : bien que nul foyer ne chauffât le creuset, le sable y fondait en une boule brillante, grossissant à mesure que la matière de sa rose s’y noyait. Les derniers grains de sable s’engloutirent dans la bulle incandescente.

                                                                    

Nicolas éprouva un étrange vertige. Un mélange de paralysie totale, d’absolue liberté, d’improbables visions. Il sombra dans une profonde léthargie…

***

Humanoïde en catalepsie Z.  Fusion du sable achevée. La pierre sculptée par le vent de cette planète est devenue bloc de silice pure.

Température de carboréduction atteinte et stabilisée. Flux de graphite enclenché.

Carboréduction de la silice en cours. Surveillez l’évacuation du monoxyde de carbone, dangereux pour l’humanoïde.

Réduction complète. Le silicium métal est pur à 100 %.

Phase chimique terminée.

Ranimez l’humanoïde pendant la préparation de la phase nucléaire.

***

 « Que… que s’est-il passé ? J’ai l’impression d’avoir traversé des siècles… »

Nicolas reprenait lentement conscience. Son premier regard fut pour son creuset. Il se crut le jouet d’une hallucination. Le récipient familier irradiait une étrange lueur. La pierre des sables avait fait place à un cristal gris brillant. 

Tout alla très vite. Un rayon fusa du ciel, d’un inconcevable éclat. Nicolas n’en crut pas ses yeux. Malgré l’aube naissante, ce rayon surnaturel illuminait les alentours embrumés comme un million de soleils, et pourtant Nicolas pouvait le contempler sans carboniser ses rétines. Ce pinceau de lumière jaillissait d’un gigantesque nuage, énorme lentille de plusieurs lieues de tour… « Nuage d’orage, si j’en crois sa taille et les lueurs qu’il engendre. Étrange orage, d’ailleurs, dont les éclairs ne sont suivis d’aucun tonnerre » songea Nicolas… Il n’avait encore rien vu. L’inconcevable rayon pointa soudain vers le creuset. Il se gaina d’une matière noire indéfinissables qui chassait l’air à mesure qu’elle s’étendait. Au moment où elle l’atteignit, Nicolas retomba en léthargie avec le sentiment encore plus intense d’être projeté dans un autre monde, dans un autre temps…

A présent, une sorte de gros tube noir reliait l’étrange nuage au creuset.

***

Tube d’accélération et creuset-cible isolés par la matière noire hyperdense. Phase nucléaire initialisée. Épluchage des noyaux de silicium en cours. Laser de puissance et onde plasma opérationnels. Phase d’accélération linéaire enclenchée.

Gradient accélérateur en progression normale. Transfert sécurisé de l’humanoïde en catalepsie Z dans la dimension Calabi-Yau 6. 

***

Nicolas flotte dans une étrange gelée, entouré de bizarres filaments. Il n’a ni chaud ni froid. Il n’entend rien mais une musique inconnue frémit en lui, très différente de la vibration des premiers phénomènes. Chose merveilleuse, cette musique inaudible et pourtant si prégnante épouse les mouvements des fibres environnantes. On dirait des ficelles de matière ondulantes tantôt recroquevillés, tantôt claquant comme des élastiques, s’entrelaçant, s'entremêlant parfois comme des cheveux d’anges. Ce ballet fantastique dure l’éternité d’un éclair de temps…

***

Humanoïde immergé dans espace Calabi-Yau. Silicium épluché de ses électrons.  Gradient accélérateur Multi-Téra obtenu. Échelle des cordes atteinte.

Transmutation phase 1. Dissociation des noyaux de silicium en leurs constituants ultimes.

Transmutation phase 2 : recomposition des constituants ultimes en noyaux de carbone et d’oxygène. 

***

Nicolas émerge de sa torpeur. La musique s’est faite stridente et chaotique. La danse des fibres ondulantes tourne à la bacchanale. Elles se coupent, se recollent, s’entremêlent en de fulgurants accouplements, comme obéissant à une chorégraphie écrite de toute éternité. Le rythme de plus en plus lancinant plonge Nicolas dans une transe cataleptique. Il remonte le fil du temps…

« Nicolas Flamel a vingt ans. Comme tous les jeunes de son village, il s’adonne à « La Danse des Éléments » transmise de génération en génération. Quatorze filles dansent avec quatorze garçons. Ils virevoltent selon des règles ancestrales : huit garçons sortent du groupe et « enlèvent » huit filles. Il reste un noyau de six filles et de six garçons … »

Nicolas a une illumination : le ballet des cordes auquel il assiste, c’est SA danse. Est-il prophète ou détient-il un savoir éternel ? Il n’a pas le temps d’en juger. De nouveau, le noir complet… 

***

Transmutation nucléaire achevée. Accélérateur désactivé.

Reconstitution des atomes de carbone par fixation de six électrons par noyau et des atomes d’oxygène par fixation de huit électrons par noyau terminée.

Fin de l’assemblage sous très haute pression de tous les atomes de carbone en un cristal cubique à faces centrées. Sa taille et son éclat nous vaudront sans doute une excellente note en travaux pratiques.

Réintégration de l’humanoïde dans son environnement. Désactivation de sa mémoire proche.

***

Nicolas s’ébroue. Il se sent bizarre, un léger mal de tête. Il tire une jatte d’eau du puits et se rafraîchit le visage.

Tiens, son pilon est noirci comme s’il avait séjourné dans le feu. Il le frotte. En vain. Il a une idée : le décaper en le frottant à la rose des sables. Mais la pierre de sable est introuvable. Tant pis, du travail l’attend. D’abord laver son creuset.

Mais… Qu’est-ce qui brille ? Oh, un gros morceau de verre taillé ! Comment se trouve-t-il dans ce creuset ? Encore un mystère. Où ranger ce caillou ? Sur l’étagère, entre deux grimoires. Tiens, on frappe…

                                                

Nicolas ouvre. Un homme de haute taille s’encadre dans le chambranle. C’est l’Oriental qui lui a échangé la rose des sables contre un philtre.

-  Quel vent t’amène ?

-  Un vent mauvais ! Je te rapporte ton philtre « d’amour ». Il est totalement inopérant. Je reprends ma rose des sables. J’y tenais beaucoup. Elle décorait mon échoppe de bijoutier.

-  Ah, tu es bijoutier ?  

-  Oui. Rends-moi ma rose.

-  Je ne sais pas où elle est. Je l’avais encore céans hier soir et je ne la retrouve plus.

-  Tu mens. Tu l’as cachée. Tu vas me dire où, et vite !

-   Aïe ! Tu me fais mal !

-  Avoue, ou je casse tout dans ton gourbi. Tiens, je commence par cette étagère où trône ce morceau de verre. Mais attends… Ce n’est pas du verre. Oh ! Pas possible… Un diamant. Un énorme diamant ! Tu l’as eu comment ? Tu connais un génie, c’est sûr. Il n’y a qu’un génie pour faire pareil cadeau… Parfait. Je te laisse la rose et je prends le diamant. C’est mon génie à moi qui va faire les yeux ronds...

- Eeeh ! Mon diamant ! Tu ne peux pas me faire ça. Aladin, reviens ! Aladiiiiiiiiin !!!! 

***

Encore cinquante parsecs avant d’être à la maison. Laissons ces humanoïdes se débrouiller. Les pauvres, ils en sont encore à rêver de changer le plomb en or avec une « pierre philosophale » qu’ils cherchent en vain depuis des siècles… En tout cas, les jeunes, bravo pour vos TP. Vous avez réussi là où ils échouent depuis toujours : en changeant la pierre de sable en diamant, vous avez trouvé la… Rose Philosophale !

                                                                                

Après-propos

La plupart des opérations que décrit cette fiction sont sans doute pour longtemps hors de notre portée. Mais nous savons réaliser quelques unes d’entre elles.

On obtient le silicium métal à partir de la silice (oxyde de silicium, constituant du sable) par la réaction chimique de « carboréduction » :

SiO2 + 2 C ––––> Si + 2 CO

La transmutation du silicium est une réaction nucléaire. On « épluche» chaque atome de silicium en lui arrachant ses 14 électrons, laissant nu son noyau de 14 protons et 14 neutrons. Les physiciens nucléaires, modernes alchimistes, disposent d’accélérateurs de particules dont les faisceaux concentrent une énergie capable de casser des noyaux en deux ou plusieurs morceaux choisis à l’avance. Ainsi, un noyau de silicium « père » peut engendrer deux noyaux « fils » : un noyau de carbone de 6 protons et 6 neutrons, et un noyau d’oxygène de 8 protons et 8 neutrons. La fête villageoise en est la version chorégraphique. Les filles sont les protons et les garçons, les neutrons, ou l’inverse…

Actuellement, le nombre de noyaux que l’on peut transmuter pendant une « manip » est très limité, d’autant qu’on obtient aussi des fragments de noyaux non désirés, ainsi que des protons ou des neutrons faisant cavaliers seuls…

Mais avec la science-fiction, tout est imaginable. Nos extraterrestres possèdent des millénaires d’avance. Ils maîtrisent l’espace et le temps grâce à leurs vaisseaux dont le seul défaut est leur gigantesque champ électrique qui donne la danse de Saint-Guy à certains objets. Ils ont unifié les théories de l’infiniment grand et de l’infiniment petit en validant par l’expérience leur super théorie des super cordes grâce à leurs accélérateurs hyper puissants. Il leur est facile de casser la matière en ses constituants « ultimes », les cordes, puis de la recombiner à volonté, au point que la transmutation des éléments est un sujet de travaux pratiques pour leurs étudiants. Ils jonglent avec les six dimensions cachées au sein des « espaces de Calabi-Yau » de la théorie des cordes. Mieux : la maîtrise absolue de cette théorie permet aux extraterrestres d’intégrer ces espaces, ou… d’y projeter Nicolas.

Le super accélérateur des E. T. ? C’est un perfectionnement de l’accélérateur « laser-plasma » à l’état de projet. Principe : l’interaction d’un laser « de puissance » avec de la matière la transforme en plasma, produisant des champs électriques énormes qui accélèrent des particules. Sur le papier, ce dispositif est capable d’accroître tous les mètres l’énergie des particules accélérées d’un Téra électronvolt. (Les physiciens parlent d’un gradient accélérateur de 1TeV/m, soit 1012 électronvolts par mètre). S’il fonctionnait sur ce principe, le plus grand (27 km)  accélérateur au monde, le LHC, qui fournit une énergie de 7 TeV, aurait une longueur de… sept mètres !

Plus l’énergie que fournit un accélérateur est élevée, plus petits sont les détails qu’il permet de distinguer. Celui de nos E. T. permet de « voir » des cordes 1020 fois plus petites qu’un proton. Le rayon jailli du nuage, c’est leur hyper laser engendrant le plasma dans lequel accélèrent les particules aptes à provoquer des transmutations nucléaires. Nicolas peut le contempler sans ciller car les E. T. sont dans une autre trame temporelle.

Le tube noir ? Nos E .T. savent modeler de la matière de type trous noirs, leur matière noire hyperdense. Ils en font un tube pour gainer le rayon et le gaz que le laser excite en plasma, tout en absorbant l’air autour d’eux, car les particules accélérées ne demeurent un jet très fin d’énergie concentrée que dans le vide.

Quant au gros nuage en forme de lentille, c’est tout simplement le camouflage du vaisseau spatial dont l’énorme masse ferreuse attire les « cristaux magnétiques » de la potion, au rythme des fluctuations temporelles qu’il engendre.

                                                      

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