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Billet de blog 13 nov. 2016

Fahrenheit 11/9

Il y a des élections comme celle-là qui marquent toute une génération. Après Regan-Tchatcher dans les années 80, voici que l’Occident accouche d’un nouveau monstre. Il vient rejoindre ses frères Orban, Poutine et Duda. La liste de la fratrie commence dangereusement à se rallonger, sans que la gauche parvienne à lui opposer une alternative crédible.

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Un séisme politique qui va sans doute bouleverser l’équilibre mondial à l’image des attentats du 11 septembre qui ont ouvert notre siècle.

La révolte des « ploucs » américains ?

Résumer la victoire de Donald Trump à la reconquête de l’électorat blanc, misogyne et raciste serait trop simple. Le candidat milliardaire a en effet concentré tous ses efforts dans les États de la Rust Belt, marqué par la désindustrialisation. L’homme d’affaires s’est imposé dans l’Ohio, avec 52,1 % du vote (contre 43,4 % pour Clinton), notamment en raflant les bastions industriels et miniers. Il y a remporté des comtés que Romney avait largement perdus en 2012. Même campagne, mêmes résultats dans le Wisconsin (48,7 % contre 46 pour Clinton), en Pennsylvanie (48,9 % contre 47,6), et même dans le Michigan (48,1 % contre 46,8). Dans cet État promis à Clinton, cette dernière ne creuse finalement l’écart que dans les comtés urbanisés comme à Flint, ville chère au réalisateur Michael Moore. Les banlieues et zones rurales vont à Trump. Il ne lui restait plus qu’à conquérir l’électorat des retraités de Floride. C’est seulement dans cet État crucial que l’affrontement blancs-minorités a pu jouer. Mais « minorité » n’aura jamais aussi bien porté son nom et cela, Trump l’a bien compris.

LA défaite de Clinton

Là où il suffisait à Clinton de gagner un ou deux Etats-clés pour l’emporter, Trump devait tout rafler et il l’a fait. De justesse, ce qui explique qu’H.Clinton soit majoritaire dans le vote populaire. Alors pourquoi serait-ce LA défaite de Clinton ?

Transposons deux cartes. Celle des primaires démocrates et celle de l’élection présidentielle.  Et regardons du côté des États de la Rust Belt, bastions démocrates, perdus par Hillary : Pennsylvanie, Ohio, Michigan et Wisconsin (l’Indiana ayant voté Obama en 2008 mais Romney en 2012). Sur ces cinq États, trois (Michigan, Wisconsin, Indiana) furent remportés par Sanders. Face à la désindustrialisation, Bernie Sanders s’engageait pour un plan national massif de créations d’emplois verts, alors que Clinton se bornait au respect des engagements de la COP 21. En outre, elle n’a rien repris des propositions de Sanders, notamment le salaire minimum à 15 $ et une réglementation stricte des marchés financiers. Elle est apparue comme la dernière défenseure d’un vieux système, là où les jeunes et les salariés aspiraient à un changement radical.

Il était facile pour Trump de rappeler aux cols bleus de la Rust Belt que Clinton avait fortement poussé pour l’ALENA. D’ailleurs, le réalisateur Michael Moore ne s’était pas trompé lorsqu’il écrivait en juillet : « Durant la primaire du Michigan, Trump a posé devant une usine de Ford et menacé d'imposer un tarif douanier de 35 % sur toutes les voitures fabriquées au Mexique dans le cas où Ford y déménagerait ses activités. Ce discours a plu aux électeurs de la classe ouvrière. ».

Doit-on pourtant en conclure que Trump a gagné toutes les voix des pauvres, des chômeurs et des petits retraités ? Non, bien sûr. Clinton est majoritaire chez les électeurs percevant un revenu inférieur à 50 000 $ / an (52 %, contre 42 pour son concurrent). Mais Trump fait 6 points de plus que Romney en 2012. Et c’est ce différentiel qui fait la bascule dans les États évoqués plus haut. Clinton arrive aussi en tête chez les jeunes. Mais ces derniers se sont largement abstenus (ou voté pour les « petits » candidats). Sur l’ensemble du pays, Clinton perd 5,5 millions de voix par rapport à Obama en 2012, alors que Trump fait le plein au sein de l’électorat républicain traditionnel. Malgré l'abstention, il ne perd que 800 000 voix par rapport à Romney.

Tiens, tiens, une forte abstention de l’électorat traditionnel des démocrates qui permet la victoire du camp opposé. Ça ne vous rappelle rien ?

Un séisme transposable en France ?

Beaucoup d’observateurs politiques ont essayé de dresser un parallèle entre la victoire de Donald Trump et l’irrésistible ascension de Marine Le Pen vers les cimes du pouvoir en France. Tentative plutôt risquée puisque les deux systèmes électoraux sont complètement différents. Aux USA, l’élection oppose deux candidats majeurs issus des primaires de leur camp en un seul tour via des grands électeurs élus dans chaque état. Ensuite, posons-nous la question des similitudes programmatiques entre le président américain élu et la présidente du Front national. Mis à part un protectionnisme chauvin, la fermeture des frontières, les points communs sont plutôt peu nombreux. M. Le Pen parvient à avoir un écho dans la jeunesse française alors que Trump est minoritaire dans cet électorat. D’ailleurs, quand on interroge Marine le Pen, la seule dénonciation du TAFTA paraît bien maigre eu égard à ses tentatives tardives de récupération de la victoire de Trump. Remarquez, ils ont été nombreux aussi chez les Républicains à faire de la récup’ grossière quelques jours après avoir eu des mots durs contre sa campagne ignominieuse. Non, Marine Le Pen n’a rien à voir avec Donald Trump. Cela fait dix ans qu’elle tente de se dé-diaboliser pour apparaitre comme une femme politique responsable et donner de la crédibilité à sa candidature alors que le candidat Trump a multiplié les outrances.

Si je me risque à cette transposition, on pourrait plutôt imaginer un Jean Marie Le Pen, naturel donc grossier, qui aurait gagné la primaire de la droite et qui se trouverait opposé à Macron ou Hollande dans une élection à un tour avec des délégués élus dans chaque région. Avouez que, dans le contexte politique actuel, une victoire d’un Trump à la française ne parait pas si illusoire que cela !

Cela doit nous amener à réfléchir sur l’état de la social-démocratie en Europe et dans notre pays en particulier. On l’a vu, Hillary Clinton est apparue comme la candidate d’un système mondialisé, comme une adoratrice du libre-échange et de l'interventionnisme, incapable de mobiliser les salariés touchés par la désindustrialisation et une jeunesse, les « milléniaux », en quête d’égalité des droits. Son axe de campagne se résumait à de l’anti-Trump. A aucun moment, elle n’a jugé utile de reprendre les propositions de Bernie Sanders qui avait su pourtant soulever un espoir. Trouvez-vous que la position des socialistes français soit si différente quand ils lancent des grands appels à l’unité de la gauche face au péril bleu marine ?  Comment opposer la candidate de Wall Street à ceux sous la coupe de la Commission Européenne ?

La défaite de Clinton n’est pas sans rappeler le rapport bidon de Terra Nova « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? » qui affirmait que la gauche ne devait plus s’adresser à la classe ouvrière, mais à une « coalition moderne » composée des minorités des banlieues et des CSP+ des centres urbains. Exactement ce que Clinton a fait avec le résultat que l’on connaît. Exactement ce qu’avait évité Hollande durant sa campagne avec le discours du Bourget. Mais Hollande s’est arrêté aux beaux discours et les désastres électoraux ont suivi.

A l’aube de la campagne des élections présidentielles, nous connaissons donc toutes les causes qui produisent les mêmes conséquences. Il est de notre responsabilité de ne pas reproduire ces mêmes erreurs en proposant à notre camp social une alternative à la doxa libérale.

Cet article est à paraître dans le numéro de la revue Démocratie et Socialisme. Si vous souhaitez vous abonner, 10 numéros par an pour 30€, rendez-vous sur le site www.democratie-socialisme.org/

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