Mon Moleskine, ce cahier recouvert de toile enduite imitation cuir dans lequel j’avais l’habitude d’écrire, ne m’inspire plus – sans doute parce qu’aujourd’hui, n’importe qui en a un.
Je vois des mères noter dans leur Moleskine le nombre de siestes de leur enfant. Des mecs à la salle de sport trimbalent leur Moleskine pour y consigner le compte rendu de leur entraînement. J’ai même remarqué que mon psy prenait des notes dans un Moleskine. Le Moleskine a remplacé les Ray Ban.
Tiens, l’autre jour j’ai repéré un type qui en avait un, je lui ai demandé s’il était écrivain.
« Non », il a dit.
« Alors, pourquoi vous avez un Moleskine ? » je lui ai demandé.
« Vous êtes chasseur ? » il a répliqué.
« Non. »
« Alors, pourquoi vous portez une chemise de flanelle à carreaux ? »
Il avait pas tort.
Y a un autre truc qui me perturbe avec les Moleskine. Ils sont devenus si beaux que je n’ose même plus écrire dedans. Très récemment, mon rédacteur en chef m’en a donné un qui porte l’inscription Vanity Fair – Les mots et les choses. Je l’ai rapporté direct à la maison et je l’ai mis sur la cheminée comme un trophée. Il semble me dire « Ne m’ouvre pas. Ne souille pas de tes écrits ces pages magnifiquement reliées, John. »
Il a pas tort.
Les amis américains qui me rendent visite sont moins inhibés. Les cahiers Moleskine ont remplacés les macarons Ladurée en haut de la liste de ce qu’ils achètent à peine arrivés. « Quand je suis assis dans un café et que l’inspiration me prend », disent-ils, « je n’ai qu’à sortir mon Moleskine. » Je ne sais pas ce qui me rend le plus jaloux : leur naïveté ou le fait qu’ils puissent avoir de l’inspiration.
Pour moi, écrire dans un Moleskine installé à une table de café est trop cliché. J’ai l’impression de tenir une baguette sous le bras, coiffé d’un béret, pendant que Robert Doisneau me photographie depuis l’autre côté de la salle. Mais c’est justement là le secret du succès de Moleskine. D’une certaine manière, il incarne la noblesse littéraire. Puisque Sartre et Camus écrivaient dans un Moleskine on se dit, je peux le faire aussi. C’est comme si on voulait se déguiser en écrivain sans se colleter le boulot. Etre Scott Fitzgerald sans boire jusqu’à la mort.
Je crois aussi qu’à l’ère du numérique éphémère, écrire dans un Moleskine confère une impression de permanence, le sentiment que nos écrits auront une valeur durable – ils ne seront pas perdu dans les limbes d’un disque dur ou volés sur iCloud, et un jour peut-être, sait-on jamais, seront-ils même publiés. Si c’était le cas, j’adorerais voir le livre tiré de mon agenda Moleskine. Le premier chapitre serait un truc dans ce goût-là :
Rappeler Anne
appeler réparateur pour la chaudière
entraînement
Diane-01 48786453
Vérifier compte bancaire
------Idée un chien en animation se prend pour Obama ?
appeler la banque pour découvert
prêt- 1320
frais- 320
code wifi- 9876ryft#22a
Je sais. Moi non plus je n’avais jamais pensé porter un livre en moi.
Ce qu’il y a d’insidieux avec les Moleskine, c’est qu’on n’a pas le droit de s’en débarrasser. On peut jeter un bloc-notes lambda sans hésiter ; un cahier Dora l’exploratrice aussi, mais pas un Moleskine. C’est la raison pour laquelle j’en possède des brassées, entreposés quelque part à la cave dans un de ces sacs Tati.
Peut-être que longtemps après ma mort quelqu’un découvrira le sac et parcourra mes Moleskine à la lumière d’une lampe de poche. Qu’est-ce qu’il en dira ? Restera-t-il assis-là, à s’interroger longuement pour savoir si oui ou non j’ai fini par rappeler le type de la chaudière ?
Le seul Moleskine que je garde réellement avec moi est celui de ma mère. Elle en possédait un de format moyen quand elle vivait à Paris dans les années 50, elle y croquait ses amis ou des gens croisés au parc ou dans les cafés. Elle ne devait pas en faire grand cas à l’époque, mais moi, c’est un des objets auquel je tiens le plus. Et si, heureusement, elle l’a pas mis à la corbeille, c’est probablement parce que… c’était un Moleskine.
C’est le truc avec les cahiers Moleskine. Ils sont comme des capsules temporelles de papier, un film Facebook sous forme de carnet – un objet qui nous semble personnel et chargé de sens bien que contenant surtout des grosses conneries et des aberrations d’ivrognes – le genre de conneries et d’aberrations que j’ai griffonnées il y a des semaines et qui ont mené à cette chronique sur les cahiers Moleskine. Et moi qui disais que je manquais d’inspiration.
Ne jamais juger un livre à sa couverture ? Certes. A part un Moleskine en toile enduite imitation cuir.