Mon Ted Talk à moi

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je veux m'assurer que vous preniez bien la mesure de mon immense réussite, parce que c'est assez dingue. Et Je dois admettre que résumer ce succès en dix minutes de Ted Talk est un peu périlleux, voire impossible. Mais me voici, une fois encore, à tenter l’impossible.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je veux m'assurer que vous preniez bien la mesure de mon immense réussite, parce que c'est assez dingue. Et Je dois admettre que résumer ce succès en dix minutes de Ted Talk est un peu périlleux, voire impossible. Mais me voici, une fois encore, à tenter l’impossible.

Bon, avant que vous ne veniez à penser que je suis arrogant, je vais tenter de vous rassurer en faisant de l’humour à mes dépends pour vous montrer que je ne le suis pas. Je fais de la fausse modestie, et il y a une différence, que vous apprendrez à reconnaître au cours de ces dix, pardon de ces 9 minutes et demie de Ted Talk.

La fausse modestie, voyez-vous, est le propre de tout intervenant de Ted Talk, elle s’exprime par des déclarations démagos du genre : « J’ai eu de la chance, c’est tout » ou « Il y a cinq ans, si vous m’aviez dit que j’allais avoir du succès, je vous aurais répondu que vous étiez dingue », des phrases lambda qui rendent l’intervenant plus humain et donnent une note humoristique et légère à l’intervention. Malheureusement, ces mêmes déclarations vous feront insidieusement vous sentir stupide de n’avoir pas vous-même eu cette idée d’entreprise, mais ça, c’est pas mon problème, c’est le vôtre.

Parce que mon but n’est pas seulement de vous faire comprendre les raisons de ma réussite ou de vous donner des tuyaux sur ce qui m’a permis d’être catapulté dans la stratosphère des « happy few », il s’agit aussi de vous donner l’illusion que vous pouvez y arriver vous-même, ce qui, nous le savons tous, a peu de chance de se produire. Mais pendant les 8 minutes qui vont suivre, on va tous faire comme si, pas vrai ?

La première règle d’un Ted Talk, c’est qu’il n’y a pas de règles. Ce n’est pas entièrement vrai, mais j’ai toujours aimé commencer mes conférences par cette expression galvaudée. Je l’ai utilisée à Hollywood dans un séminaire d’écriture de scénarios et dans la Silicon Valley pour un forum sur l'investissement, et aujourd’hui, simplement parce que copier–coller des passages d’anciennes conférences me donne une érection.

Et pour répondre à votre question, non, je ne vais pas employer de clichés du genre : « think outside the box » ou « il faut travailler sa vie, pas vivre pour travailler ». Je vais plutôt vous servir de nouveaux clichés de mon cru, « mon bizness était l’aspirine dont le marché malade avait besoin ». Ou encore, « Certains sont jardiniers dans l’âme, d’autres architectes, avant de se lancer, il faut choisir entre les deux ». Vous ne comprendrez pas entièrement ces métaphores, mais ça n’a aucune importance, car nous sommes à 7 minutes maintenant, et c’est moi qui tient le micro, pas vous.

Le moment est venu de passer à la partie visuelle de la conférence, parce que franchement, je fatigue un peu et vous avez l’air de vous ennuyer, et aussi parce que notre trouble du déficit de l’attention collectif nous y oblige.

Derrière moi, je vais projeter l’image de trois sphères entrelacées. Elle pourrait chacune symboliser n’importe quoi, mais en l’occurrence, désignons les comme Financière, Professionnelle et Personnelle. La zone d’intersection des trois sphères, ou nexus, est ce que j’ai surnommé  « le point de détente » ou NOYAU JVS.

Quand on vous propose de participer à un Ted Talk, cela signifie en général que vous possédez un grand appartement dans ce nexus. Vous êtes aisé, votre couple est une réussite et vous êtes tellement au point que vous donnez cette conférence, comme moi en ce moment, dans la posture yogi du chien renversé. Il y a de fortes chances pour que vos sphères financières et professionnelles soient moins larges que les miennes, alors autant se concentrer sur la sphère personnelle et soyez reconnaissants, c’est déjà bien.

Parce que positiver est impératif pour tous les intervenants de Ted Talk. Tout est dans l’art de présenter les choses, leur valeur dépend de la manière dont elles sont perçues. Cet exposé a peu de valeur en soi, mais si vous savez en tirer parti, par exemple, en considérant que vous êtes assis à côté d’une bombe dont vous lorgnez le décolleté ou qu’il est probable que 13 millions de gens vous voient en train de rigoler sur YouTube, tout de suite, la valeur ajoutée est immense.

Mais assez d’abstraction. On est presque parvenu à la moitié de cet exposé, alors je vais entrer dans la partie pratique ; celle où j’explique comment mettre en œuvre mes concepts dans votre vie, ce qui peut être résumé par cette formule typique du JvS Ted Talk :

Apprendre

Appliquer

Transmettre

Je ne cite cette formule que parce qu’elle correspond exactement au cercle vertueux du Ted Talk. Apprendre des conneries dans un Ted Talk, tenter de les mettre en œuvre dans la vie pendant au moins une après-midi, avant de raconter le Ted Talk à quelqu’un d’autre. Badabim. Badaboum. A propos, pour ce qui est de transmettre, personne ici n’est autorisé à répéter ce qu’il vient d’entendre. Contentez-vous d’envoyer le lien à vos amis, et surtout, n’essayez pas vous-même, vous échoueriez, et je vous collerai un procès.

Mais revenons à cette partie où je prodigue mes conseils pour franchir le fossé qui vous sépare de là où vous voulez aller. Oui, parfaitement. Parce que nous voici maintenant rendu à 4 minutes, et c’est le moment où je dévoile le but de tout Ted Talk, celui qui est commun à tous. COMMENT TROUVE-T-ON DU SENS A CE QU’ON FAIT ?

Et je dois m’exprimer en capitales ici, parce qu’il s’agit de bien SOULIGNER L’IMPORTANCE…

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Vous voyez, je laisse un silence de quelques secondes pour bien laisser mes paroles faire leur effet. Et maintenant que vous êtes habitués aux silences incongrus, je vais marquer une seconde pause avant de lâcher la grande phrase paternaliste qui dit tout. Mon expression passe-partout quand je veux provoquer une réflexion personnelle malhonnête…

(silence incongru)

ON NE NOUS PROMET RIEN AU-DELA DE CE MOMENT. … …

Ça fout la trouille, hein ? Tu m’étonnes. C’est le but des expressions toutes faites qui s’apprêtent à vous écraser, ou le diagnostic d’un cancer qui s’apprête à tomber. Je pourrais vous dire que c’est simplement une version moderne de CARPE DIEM, mais vous êtes trop jeunes pour lire des trucs relous en grec ancien, et de toute façon, la base des Ted Talk c’est la modernité, la technologie et bien entendu, le Transhumanisme, qui est (et je suis ici obligé de citer mon manuel du Ted Talk sans reprendre mon souffle) « un mouvement international culturel et intellectuel dont le but ultime est de transformer la condition humaine en développant et en rendant massivement disponible des technologies visant à accroître largement les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques humaines. »

Et voilà.

Plus que deux minutes, c’est l’heure de l’histoire. Oui, c’est le moment où je résume ce que j’ai dit en une histoire, chaleureuse mais déchirante. Il y est question de ma sœur et moi quand on était petits, de nos jeux, ou de ce que ma mère m’a raconté de ma grand-mère européenne que j’ai à peine connue. L’essentiel du récit  sera assez drôle et j’attendrai que vous ayez ri pour lancer : « mais, plus sérieusement ». Suivra un instant solennel durant lequel je fondrai en larmes. L’histoire servira de métaphore aux enseignements du passé que notre génération semble avoir perdu et, plus important, elle démontrera que les histoires sont les messagers de cet exposé.

Vous essuyez vos larmes vous aussi, je le vois, et il ne reste que 45 secondes environ, alors je vais presser l’allure seulement pour que vous preniez la mesure de tout ce qu’il resterait à dire si Ted nous accordait plus de dix minutes. (Bien sûr, cela vous encouragera à visionner d’autres Ted Talk figurant à droite de votre écran.)

30 secondes, ce qui signifie qu’à partir de maintenant, je ne parlerai plus que par bouffées de sujets primordiaux (mais pas seulement) sans liens entre eux : l’origine de la pensée occidentale, la frontière à laquelle nous nous trouvons entre biotechnologies et nanotechnologies, les choix éthiques qu’affronte notre société, le courage avec lequel nous devons explorer de nouveaux horizons, pas à l’extérieur (ça, c’est l’ancienne manière d’explorer), mais à l’intérieur de nous-même pour découvrir le bonheur, pas dans l’être, mais dans le faire.

Parce que la puissance que j’ai déployée durant ces dix minutes n’est pas née de l’incroyable somme d’argent que Ted Talk me paie ni de la montée d’adrénaline que j’ai ressentie en m’écoutant parler ni de la détermination qu’il m’a fallu pour me convaincre que ce n’est pas la chance qui m’a conduit là où je suis aujourd’hui ; ce sont vos yeux innocents, avides de découvrir derrière les 25 cm de votre écran d’ordinateur, le secret qui permettra d’exploiter le potentiel qu’aucun d’entre vous ne possède vraiment, mais que moi, et tous les autres intervenants des Ted Talk, nous vous avons convaincus que vous possédiez.

Dix secondes, neuf…

Il ne me reste plus qu’à sortir une phrase absurde qui me donne l’air malin. Un monde rendu meilleur. 5 secondes, 4… Que désirez-vous le plus, dans la vie ?  2 secondes, 1… Cette personne dans le miroir, c’est vous.

(JvS laisse tomber le micro par terre et quitte la scène sous les clameurs et les applaudissements d’une salle debout. Ted Talk #567894 – in ze boîte)

 

Traduit de l'américain par Adèle Carasso

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