Nom de domaine ! Une constellation de .porn, .rocks et .fail

Arrive un jour, dans la vie de tout écrivain, où sonne l’heure de créer son propre site. Vous savez, ce temple narcissique consacré au culte d’un auteur et de sa prose qu’une page Facebook ou un compte Twitter ne saurait égaler.

Arrive un jour, dans la vie de tout écrivain, où sonne l’heure de créer son propre site. Vous savez, ce temple narcissique consacré au culte d’un auteur et de sa prose qu’une page Facebook ou un compte Twitter ne saurait égaler.

J’avais déjà fait tout le travail de terrain nécessaire, il y a trois ans, y compris enregistrer les articles en PDF, créer les liens vers mes rubriques, trouver une personnalité presque célèbre pour rédiger ma bio, sans parler du dépôt des différents noms de domaine johnvonsothen, parce que ça aussi, c’est important.

A l’époque, je me souviens l’avoir fait pour me protéger. Me tailler un beau pan de territoire, avais-je pensé, puis établir des frontières à l’intérieur desquelles seul le vrai johnvonsothen pourrait rayonner. Mais avec le récent développement des .n’importequoi (generic top-level domains gTLD, comme on les appelle) tels que .club, .biz, .guru ou .sucks, cette stratégie semble obsolète. Selon l’organisation à but non lucratif ICANN (internet Corporation for Assigned Names), il existait 22 gTLD en 2011, .net et .com inclus. Aujourd’hui, on en dénombre 547 versions.

Je me suis rendu compte qu’un nom de domaine perso est moins important que le choix d’une signalisation convergeant vers ce nom, et peut-être qu’il ne faut plus maintenant considérer les site web personnels comme une destination en soi mais plutôt comme une constellation de différents noms de domaine qui pointent tous vers un univers particulier. Je m’explique :

Récemment, la chanteuse Taylor Swift a fait l’actualité en s’attribuant le nom de domaine taylorswift.porn. Le pointeur .porn fait lui aussi partie des nouvelles variantes de gTLD, et T. Swift, en femme d’affaire avisée, a devancé tout le monde en le verrouillant. Ma première réaction en entendant l’info fut le désarroi, seulement parce que j’aurais pu déposer moi-même taylorswift.porn le mois dernier ; pas pour la faire chanter  bien entendu ni pour lui revendre le nom plus cher (pratique courante), mais simplement pour le relier à johnvonsothen.com. L’idée étant qu’il doit exister un très large aréopage de jeunes hommes surfant sur le net à la recherche des clips pornos de Taylor Swift n’attendant que de venir grossir les rangs de mes lecteurs.

Selon mon employeur, le magazine Vanity Fair, les célébrités et les grands groupes avaient jusqu’au 1er juin pour déposer leurs .sucks ou leurs .fail respectifs. Passé cette date, les langues de pute pourraient laisser libre cours à leur malveillance. C’est peut-être la raison pour laquelle marinelepen.sucks n’est plus libre, ce qui est bien dommage parce que j’espérais relier ce nom de domaine à johnvonsothen.com, pour que tous ceux qui partagent cette opinion puissent se retrouver sur mon site. Si les visiteurs en profitaient pour lire mon blog par la même occasion, mieux encore. C’est ce que les spécialistes des médias nomment « la convergence ».

En peu de temps, la vison que je me faisais de mon site est passée de celle d’une vitrine pour l’écrivain John von Sothen à celle d’un diagramme de Venn de tout ce qui tient à cœur à JvS. Les chiens, Positano, la chanteuse Debbie Harry et une lame bien affûtée sont des choses que j’adore. Les souffleuses de feuilles, les chaussettes dans les sandales et le RER B sont des choses que je déteste. Mais, au lieu d’avoir à le dire moi-même sur un prétentieux site web, il me suffit d’acheter les noms de domaine correspondants, comme putaindeRERB.sucks et de créer un lien vers johnvonsothen.com et vous, le lecteur, pourrez le découvrir tout seul. A mon avis, c’est bien plus chic et subtil.

Pour tout dire, avec l’apparition de tous ces différents pointeurs, johnvonsothen.com ou johnvonsothen.fr semblent assez banals et plats – presque autant qu’une adresse mail hébergée par wanadoo.fr. Je ne suis même plus certain que johnvonsothen.com me définisse réellement maintenant. Johnvonsothen.rocks par exemple, me paraît bien plus punchy et vivant. Et oui, je l’ai acheté la semaine dernière lui aussi.

Une fois mon site conçu, j’ai dit à des amis que je les hébergerais volontiers sur johnvonsothen.rocks. Pour Noël cette année (dans un but promotionnel), j’ai donné Dan@johnvonsothen.rocks et Arnaud@johnvonsothen.rocks à deux de mes amis proches, et oui, ils étaient très touchés.

A dire vrai, acheter des noms de domaine est soudain devenu pour moi une expérience transcendante. Quel besoin aurait-on de psychothérapie ou d’antidépresseurs quand il suffit d’acheter johnvonsothen.guru ? Oui, celui-là m’appartient également. J’ai même acheté johnvonsothen.wow sur un coup de tête un jour où j’étais particulièrement fier de moi. Sur le moment, je me suis dit que les gens me Googleraient en se disant : « Waow, je me demande ce que nous prépare John von Sothen ? » et là, bim, ils tomberaient sur mon site en haut d’une recherche. J’ai aussi acheté maniacodépressif.real, simplement pour montrer que je comprends pleinement l’état qui rend possible pareille idée de ma part.

Malheureusement, johnvonsothen.sucks n’était pas libre, ce qui ne laisse pas de me préoccuper comme on peut s’en douter.

Depuis que j’ai mis le nez dans ces histoires d’achat de noms de domaine, j’ai repoussé les limites de ma vie quotidienne, et les résultats sont saisissants. Le garage qui s’occupe de ma voiture, par exemple, sait que j’ai récemment déposé GarageThibault.sucks. Ils savent également que je lancerai ce missile s’ils essaient de me la faire à l’envers avec mon filtre à air. Même chose pour laboulangeriesaintmartin.fail. Ce nom de domaine attend son heure, tant qu’elle continue à me fournir la baguette chaude qui me revient de droit.

Aujourd’hui, tout est dans le pointeur. Déposer un simple nom, c’est soooo 2009.

A propos, marinelepen.porn est toujours disponible. Je voulais l’acheter, mais (comme on l’imagine) il ne me restait plus assez d’argent. Si ça tente quelqu’un de lancer un financement participatif pour l’acheter, j’hébergerais volontiers son entreprise sur mon nouveau site. En plus, vous n’êtes même plus obligé d’écrire mon nom entier, à l’ancienne, pour me trouver, contentez-vous de taper « putain de RERB », et vous me trouverez en haut de la recherche.

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