Cet article contient une révélation qui va révolutionner votre vision de Mediapart!

Vous voyez ? Vous avez cliqué. Je le savais ! Et vous l’avez fait car vous étiez intrigué, ce qui signifie que j’ai bien fait mon boulot, qui ne consiste pas tant à vous informer qu’à vous attirer en l’occurrence.

Vous voyez ? Vous avez cliqué. Je le savais ! Et vous l’avez fait car vous étiez intrigué, ce qui signifie que j’ai bien fait mon boulot, qui ne consiste pas tant à vous informer qu’à vous attirer en l’occurrence.

Parce que je ne suis plus journaliste, voyez-vous. Je suis auteur de gros titres, des gros titres de clickbaits pour être précis, dont le but est de rédiger un édito accrocheur en dévoilant le moins de contenu possible au lecteur qui se sentira ainsi coupable s’il ne clique pas. Car nous savons tous à quel point un clic est précieux, surtout s’il est coupable.

Le clickbait est la nouvelle vague journalistique qui envahit internet, une vraie manne pour les sites d’information, un fléau pour les journalistes comme moi, dont la paresse est ainsi encouragée. Le temps que j’ai passé à élaborer le titre de cet article dépasse de loin le temps que j’ai passé à l’écriture de l’article lui-même.

Dans le temps, les gros titres se bornaient à être un court synopsis. Bien entendu, le journal proposait un angle de lecture dans ses colonnes, mais les titres restaient en terrain neutre : Affaire Bygmalion: Jean-François Copé démissionne. Les tenants et aboutissants suivaient dans l’article.

Aujourd’hui, les gros titres ressemblent plus souvent à…

Démission de Jean-François Copé – Le discours qui va changer pour toujours votre vision de la politique française !

Le gros titre clickbait parle moins de Copé que de vous et votre rapport à la politique, alors comment ne pas cliquer ?

Mon génial confrère américain, Randall Munroe, s’est récemment moqué de ce nouveau genre journalistique en compilant une série de clickbait headlines from the past century. (Gros titres Clickbait du siècle dernier)

Tout le monde n’est pas contre le journalisme clickbait. Il y a ceux qui pensent que ce n’est pas si terrible, que le clickbait génère de l’argent qui permet, en fin de compte, de financer de l’information solide qui ne pourrait, selon eux, plus exister autrement. Steve Hind a récemment écrit un article dans The Guardian intitulé In Defense of Clickbait, dans lequel il citait des sites d’information tels Upworthy et Buzzfeed comme des exemples de réussites commerciales florissantes, en majeur partie grâce à leur parfaite maîtrise des titres clickbaitesques. Des titres comme : Avant de dire que l’Afrique va mieux, écoutez cet enfant de huit ans ou JP Morgan Chase livre les raisons pour lesquelles une compagnie devrait éviter de twitter, ont fait de Upworthy the fastest growing news site ever. Et, comme le fait remarquer Hind, le succès financier de Buzzfeed lui a permis de réaliser son but sur le long terme en devenant une organisation journalistique sérieuse et d’engager Mark Schoofs, ancien du Wall Street Journal qui a monté une équipe de 6 journalistes.

Upworthy, Buzzfeed et le Huffington Post créent ce que Le Monde, Libé ou Le Figaro ne peuvent offrir, une attente. Là où les journaux classiques proposent un réseau complexe de répercussions, de motifs et de points de vue, le Clickbait nous transporte au premier rang de la conférence de presse de Copé, où on est sûr de trouver une dose de honte, un soupçon d’hypocrisie, peut-être même, un suicide en direct. Et s’il prenait l’envie au Monde, à Libé ou au Figaro de faire pareil, ils seraient immédiatement considérés comme non professionnels parce que l’opinion générale veut que rédiger un gros titre clickbait soit à la portée du premier imbécile venu. Récemment, le site Mandatory lui-même a  mis en ligne un service de création de gros titres clickbait, where you can make your own clickbait headlines in four clicks. (Créez votre gros titre clickbait en 4 clics).

Certains affirment que le journalisme clickbait a toujours existé. Analeee Newitz, de 109.com fait remarquer que la mode des gros titres accrocheurs, des chats et des gags est bien antérieur à internet et qu’elle remonte à l’époque de Joseph Pulitzer et Randall Hearst. Un des procédés consistait à mettre en scène un personnage de bande-dessinée, The Yellow Kid (le Gamin Jaune), dont les aventures, intitulées Hogan’s Alley, étaient publiées dans le New York World. Yellow Kid parlait une espèce d’argot de la rue et portait des T-shirts arborant des slogans loufdingues qui servaient de gros titres. Newitz prétend que Hearst finit par acheter Hogan’s Alley pour une somme exorbitante dans l’espoir que la bande dessinée attirerait des lecteurs et les mènerait à lire des articles de fond dans la foulée.

Et c’est vrai, quand on regarde les articles clickbaits de Buzzfeed, on trouve souvent un article sérieux caché derrière, un article sur lequel on peut enchaîner une fois terminé le premier. L’ennui, c’est que les gens ne vont désormais pas plus au bout des articles clickbaits que de N’IMPORTE quel autre article ! Selon une étude récente, plus de la moitié des lecteurs ne terminent pas un article (people no longer finish articles)  et le best seller de Nicola Carr the Shallows développe l’idée que l’internet modifie lentement notre façon de lire, de penser et de se souvenir et que notre faculté de concentration s’est réduite au point qu’on ne serait plus capable d’aller au bout d’un simple texte comme celui-ci… vous êtes toujours là ?

Peut-être est-ce l’explication du succès des fameux fils Twitter comme @upworthyspoilers, qui livre le spoiler du clickbait venant d’être publié. Par exemple, si le gros titre sur le site Upworthy déclare : le couple le plus inattendu de l’année… quelques secondes plus tard, @upworthyspoilers publie : info non confirmée, idylle entre Orlando Bloom et Selena Gomez. Doit-on en conclure que l’avenir n’est pas aux gros titres clickbaits mais aux spoilers de ces titres clickbaits ? Génial…

Mais c’est peut-être bien pire, imaginez des auteurs qui au lieu d’être gentils et de vouloir nous séduire useraient de méchanceté pour nous dicter notre conduite. Aujourd’hui même, je suis tombé sur ce gros titre du Huffingtonpost : You need to stop what you’re doing and look at these photos! (Cessez vos activités et regardez ces photos !), il ne manquait qu’un « putain ! » et un « sinon ! »…qui devraient logiquement faire leur apparition dans les six mois à venir, à partir de ce moment-là, je modifierai le titre de cet article pour le rebaptiser :

Y a un truc dans ce putain d’article que vous feriez mieux de lire, sinon, je débarque et je vous éclate la gueule !

A vous de voir si vous cliquerez ou pas, moi, je cliquerai sans doute, on sait jamais… ;)


traduit de l'américain par Adèle Carasso 

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