Portland : Trump déploie des agents fédéraux contre le mouvement #blacklivesmatter

Alors que les manifestations du mouvement #blacklivesmatter continuent de s'intensifier dans les grandes villes américaines, le président Trump déploie des troupes fédérales à Portland au mépris des protestations des autorités locales. Ces unités, qualifiées de "milices" par certains leaders politiques américains, représentent une inquiétante extension des pouvoirs de l'exécutif fédéral.

Portland, dans l’Oregon, a connu des manifestations quotidiennes depuis la résurgence du mouvement « Black Live Matters » déclenchée à fin du mois de mai par la mort de George Floyd. Majoritairement pacifiques et sans incidents, elles ont également été émaillées dès le début d’émeutes et de tentatives d’occupation de bâtiments publics. La stratégie de maintien de l’ordre assez offensive des autorités locales, qui n’est pas parvenue à juguler des manifestations toujours plus fournies, a quant à elle été critiquée comme trop brutale par de nombreux observateurs. La vénérable association de défense des libertés publiques ACLU, notamment, a déposé plainte fin juin contre la mairie et la police de Portland en raison notamment de violences policières ayant ciblé journalistes, observateurs associatifs et street medics. Des tentatives de trouver des solutions politiques, notamment en réduisant massivement le budget de la police de Portland, n’ont pas abouti.

La  situation a cependant drastiquement changé fin juillet : prenant appui sur un décret signé par le président Trump destiné à protéger les statues, bâtiments et monuments appartenant au gouvernement fédéral, Chad Wolf, le directeur par intérim du Department of Homeland Security (DHS), agence fédérale en charge de la sécurité intérieure des Etats-Unis créée par George W. Bush après les attentats du 11 septembre, a déployé des agents fédéraux sur le terrain à Portland. Recrutés parmi les membres de diverses agences de police fédérale, ces troupes en tenue militaire ne portent aucun matricule identifiable et ont été filmés à de multiples reprises en train de procéder à des arrestations en pleine rue, sortant de leurs véhicules banalisés pour jeter des personnes à l’arrière et repartir. Postés autour des bâtiments fédéraux qu’elles sont censés protéger, elles ont également été impliqués dans des affrontements avec des manifestants au cours desquels un jeune homme a été gravement blessé au crâne par un tir de LBD.

Le maire de Portland Ted Wheeler ainsi que la gouverneure de l’Oregon Kate Brown (tous deux membres du parti Démocrate) se sont fermement opposés à la présence de ces agents fédéraux dont ils considèrent que la présence ne fait qu’exacerber les tensions. En réponse, le directeur par intérim du DHS Chad Wolf a affirmé son soutien total à ses hommes ; dans un communiqué publié sur le site du DHS le 16 juillet, il a défendu la nécessité de leur intervention, dénonçant l’échec des autorités locales à « rétablir l’ordre » face aux « anarchistes violents » responsables selon lui des violences. Il semble bénéficier du soutien du président, qui a applaudi les troupes fédérales et leur « excellent travail » lors de sa conférence de presse du 20 juillet.

L’utilisation en maintien de l’ordre d’unités fédérales sous les ordres directs de l’exécutif remonte en fait au 1er juin, date à laquelle du personnel de diverses agences a collaboré avec la police de Washington, DC pour déloger des manifestants non violents d’une église voisine de la Maison Blanche afin de permettre au président de poser pour les photographes devant l’église, Bible à la main. Juste avant cette opération, le président Trump avait prononcé un discours dans lequel il sommait les gouverneurs des Etats américains de calmer au plus vite les manifestations dans tout le pays, faute de quoi il déploierait l’armée. Ce coup d’essai, vivement dénoncé par le parti Démocrate et la presse américaine, a été suivi de divers déploiement d’agents fédéraux dans les rues de Washington, puis par la création le 1er juillet d’une task-force spéciale placée sous l’autorité du DHS. C’est cette dernière qui a été déployée à Portland, et qui va selon des sources internes au DHS être prochainement étendue à Chicago.

Le président Trump, déjà fortement critiqué pour sa gestion calamiteuse de la pandémie de COVID-19, joue ici son image d’homme fort capable de rétablir le calme dans une Amérique dont les divisions économiques et communautaires ont été brutalement accrues par la crise sanitaire et économique. Cette stratégie ne semble en tout cas pas payer à Portland, ou les manifestations qui commençaient à perdre en intensité avant l’intervention fédérale ont retrouvé un second souffle. Mais pour de nombreux observateurs, elle est surtout un signe extrêmement inquiétant du manque de respect du président pour la Constitution américaine, censée réserver aux autorités locales l’autorité sur leur territoire en matière de maintien de l’ordre. Un nouveau pas franchi par Trump vers un renforcement du pouvoir exécutif.

 

 

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