Compromis, bonnes manières et changement

Entre révolte, dérision et tendresse tu n’as jamais accepté les compromis tiédasses et les bonnes manières, et tu savais déjà demander à la gauche : "Le vrai changement c’est quand ?"

Après le discours du trône du 31 au soir j'ai repris mot pour mot un texte adressé imaginairement à François Béranger il y a quelques années.  Il est toujours d'actualité.

François ? T’es où ? Ah, oui ! Là où tu es il n’y a pas besoin de portables. C’est l’ubiquité ou le néant. Où avais-je la tête ? Ici, depuis ton départ, il n’y a pas grand chose de neuf, tu sais. Suffisait d'entendre pérorer hier soir depuis l'Elysée un Bonaparte de sous-préfecture récitant des voeux pour le comprendre.

Enfin, si l’envie de revenir te prenait malgré tout – on sait jamais, tu serais pas de trop - il faudrait, en revanche, que tu te refasses un vocabulaire, parce que ce sont surtout les mots qui ont changé ; la réalité, elle, elle est toujours la même, si ce n’est pire. C’est comme pour les portables, en quelque sorte. On ne dit plus allo!, on dit téou ? Des changements qui ne changent rien au film.

Bref ! On se souvenait encore hier avec Rachel, Natacha, Anastasie, Mamadou et P’tit Louis - en fait, tous ceux qui reniflaient derrière ton corbillard en allant au petit cimetière du Champ-Juvénal de Castelnau-le-Lez - on se souvenait quand tu chantais « à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d’être né ». Ben, figure-toi qu’on ne sait pas trop non plus. On se pose la question depuis que tu nous l’as chanté. Ce dont on est sûr en revanche c’est que rien n’a changé en quarante ans. C’est même peut-être pire. Ce n’est plus Renault-Billancourt, soixante-huit et l’Algérie mais d’autres noms, d’autres lieux qui disent toujours la même misère et la même bêtise triomphante.

Ta famille c’était les damnés de la terre, la classe ouvrière, les prolos. Maintenant ce serait Pôle Emploi et le RSA. « Le matin faut aller piétiner/Devant les guichets de la main d'œuvre/L'après-midi solliciter le cœur/Des punaises des bonnes œuvres »
Ton coin c’était la banlieue, où les destinées sont pulvérisées dès la communale. Maintenant ce serait les quartiers défavorisés, les zones de non-droit, où les cailleras sont flashballées dès l’enfance. "Les flics pour c’qui est d’la monnaie/Ils la rendent avec intérêts/Le crâne, le ventre et les roustons/Enfin quoi vive la nation".
Tes écœurements c’était l’hypocrisie, les injustices révoltantes et le mépris qui appuie sur la tête des exclus. Maintenant ce serait cette soi-disant crise qui écrase la plus grande majorité des peuples de la planète. "Nul devoir ne s'impose au riche/Le droit du pauvre est un mot creux"[…] Chaque peuple c'est normal dispose de lui-même/et doit s'épanouir dans l'harmonie/Une fois qu'on l'a saigné aux quatre veines/Qu'on l'a bien ratissé et qu'on lui a tout pris".

Ça fait plus de 15 ans que tu es parti « derrière tes valises », le 14 octobre 2003 pour être exact. Je ne me souviens plus du vrai temps de la météo du jour mais je me souviens d’une lumière grise et sale. C’était un peu comme le jour de l’enterrement du grand frère que tu étais devenu pour nous, un grand frère qui venait de se faire enfoncer du sordide dans la Mitidja ; le truc dont on ne se remet jamais.
Entre révolte, dérision et tendresse tu n’as jamais accepté les compromis tiédasses et les bonnes manières, et tu savais déjà demander à la gauche : "Le vrai changement c’est quand ?"
Allez, Francois, ciao ! Tu vois on risque pas de t’oublier.

https://www.youtube.com/watch?v=sGEwR1yt5kQ

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