Faire part de naissance pour les feuilles

Je voudrais réparer cette injustice qui consiste à célébrer les « feuilles mortes qu’on ramasse à la pelle » sans avoir jamais publié le moindre faire part pour leur naissance.

Naissance de feuilles © Jonasz Naissance de feuilles © Jonasz

Je voudrais réparer cette injustice qui consiste à célébrer les « feuilles mortes qu’on ramasse à la pelle » sans avoir jamais publié le moindre faire part pour leur naissance.

 Lorsqu’elles seront ivres de vent, les feuilles chanteront en frémissant la chanson sans fard de leur arbre de naissance. Il leur faudra la rendre inimitable.  C’est cette pensée qui les fait se pousser du col aux premiers gazouillis du printemps.

Les feuilles de tremble sur leurs longs pétioles tenteront d’imiter le bruissement de  l’eau qui coule. Feuilles de chêne, de hêtre ou de bouleaux rivaliseront d’audace dans le déroulé de leur tessiture vocale. Celles du rosier après avoir entendu  « les cons ça repose, c’est comme le feuillage au milieu des roses » observeront un silence outragé. Le pin, fier de ses aiguilles persistantes, donnera quant à lui des sérénades balnéaires jusqu’au fins fonds des campagnes.

En attendant ces chorales polyphoniques, les feuilles se hasardent timidement à  palper dans le vide comme pour retenir l’air et la lumière du matin. Elles déploient doucement la forme accomplie qui sera la leur à l’âge adulte. On devine des bourgeons à peine éclos, des pointes de lances, des cœurs, des flammes torturées ou des pattes d’oiseaux. Elles s’ingénient à régler des reflets de vert tirant de l’ambre à l’argent, du rose au violet et du jaune de Naples au blanc le plus pur, alors que quelques dissidentes donnent dans le pourpre le plus ardent.

Les feuilles accompagnent les plus beaux mois de l’année. Elles se régalent de la sève  que les anciennes se sont acharnées à enrichir dans la terre nourricière avant de se donner à elle à leur tour le moment venu. Elles ont le privilège de contempler la vie d’en haut en se laissant caresser par les ciels qui passent. Lorsqu’aux brumes d’automnes elles s’apprêtent à se lâcher elles fredonnent pour la dernière fois les mots de Félix leur rendant hommage : «  Quand il tombe, l’arbre fait deux trous. Celui dans le ciel est le plus grand. »

Bienvenue en attendant, estafettes du renouveau.

 

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