Jonasz
Abonné·e de Mediapart

38 Billets

3 Éditions

Billet de blog 3 déc. 2021

Conte cynique

Ce conte cynique est destiné à calmer les enfants trop dissipés et rebelles. Il a l'avantage de ne plus avoir à leur lire d'histoires gnan-gnan le soir et, crise sur la gastro, à les rendre demandeurs de chemins buissonniers qui les mèneront plus tard à lutter pour les bonnes causes.

Jonasz
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce conte cynique est destiné à calmer les enfants trop dissipés et rebelles. Il a l'avantage de ne plus avoir à leur lire d'histoires gnan-gnan le soir et, crise sur la gastro, à les rendre demandeurs de chemins buissonniers qui les mèneront plus tard à lutter pour les bonnes causes.

Le conte est à leur lire d’une voix sépulcrale à la lumière d’une chandelle vacillante les soirs de grand vent. Terreur nocturne garantie.

« Il était une fois un gros monsieur luisant de sueur et de mauvaise graisse qui comptait ses billets de banque de jour comme de nuit. Tout seul en haut de sa tour gardée au pied par des molosses farouches, il comptait sans relâche. Rien ne venait interrompre sa besogne, à l’exception des coups d’œil furtifs qu’il jetait par-dessus son épaule pour s’assurer qu’on ne l’espionnait pas.

Le majordome qui commandait la meute de chiens gardant la tour, un petit homme fort mal fait de sa personne, ne commandait pas en revanche aux grimaces qui déformaient son visage disgracieux. Si ses rictus disparaissaient comme par enchantement lorsqu’il saluait de toute sa veulerie empressée les visiteurs de marque, beaux seigneurs et gentes dames au verbe haut, ils réapparaissaient, en revanche, dans toute leur laideur lorsqu’il donnait du fouet aux manants qui avaient l’audace de lever les yeux pour voir le haut de la tour.
Depuis les rues avoisinantes où grouillait une foule de marauds besogneux en haillons, on entendait le gros monsieur ricaner et souffler fort en entassant les liasses. Il y en avait tant que la tour montait, montait… Elle montait tant qu’elle commençait à avoir un air de Pise. Mais un jour, le gros monsieur s’aperçut que les briques de liasses de billets étaient devenues branlantes et sensibles au moindre souffle d’air. Le phénomène l’épouvanta tant qu’il fit mander un conseilleur en consolidation pour étayer l’édifice.

-    Qu’on amène à moi le conseiller étayeur de tours ! dit-il un matin en fourrageant dans son gros nez couperosé.
-    de Tours, Indre-et-Loire ? se risqua à demander le majordome, terrorisé à l’idée de se tromper et de déclencher la terrible colère du gros monsieur. Ce qui bien sûr ne loupa pas.
-    ‘bécile ! Hurla le gros homme rouge de fureur. Fuis mon courroux, toi, ta femme et tous tes chiens. Je te renvoie et m’en vais quérir à ta place un majordome formé en Capitalismanie.  Il saura bien, lui, où trouver un étayeur de tours.

Ainsi fut fait. Et un ex- trader à gueule de gendre idéal  investit dès le lendemain les enceintes de la tour avec sa horde de carriéristes aussi hypocrites et veules que sournois. L’ex- trader qui n’y connaissait rien en maçonnerie passa la nuit sur la toile  à chercher un conseiller maçon. Mais son choix ne fut pas des plus heureux, comme la suite de l’histoire va le révéler.

Le maçon niais arriva le surlendemain en sifflotant. Il s’arrêta devant le gros monsieur luisant et sortit sa langue de sa poche pour s’adresser à lui en ces termes:
-    Ben, c’est quoi cette tour hideuse en papier qui perce les nuages ?
-    Monnaie… le papier. Papier monnaie, si ça ne te dérange pas petit maçon ! Rétorqua le gros monsieur en manquant s’étrangler.
-    Mais à quoi cela vous sert-il d’en avoir tant de billets puisqu’il n’y plus rien à acheter, que la terre est devenue inculte et qu’il n’y a plus le moindre bois pour se chauffer et que les ressources sont épuisées ? Continua le maçon niais.
-    Justement, les rares soirs où il n’y a pas de soleil en haut de la tour, je prends quelques briques de billets et je me fais une petite flambée pour me réchauffer.
-    Ah bon ! Mais pourquoi si haute votre tour ? Parce que pour nous, en bas, elle n’est pas rare l’ombre. C’est même tout le temps couvert, pluie, froid et cafard à cause d’elle.
-    Ah ! Là, c’est pour être au soleil et à l’abri des inondations. N’as-tu donc pas entendu parler des caprices du climat ? Du ciel qui n’arrête pas de déverser des pluies acides qui engloutissent tout ? A cette hauteur je suis tranquille. Seul peut-être, mais jamais embêté. Et puis… on me voit de loin.
-    Mais. Et vos enfants ? Comment feront-ils pour survivre plus tard, quand vous aurez tout brûlé, qu’ils ne pourront plus se chauffer et qu’ils ne seront plus à l’abri des inondations ?
-    Je n’ai pas d’enfants répondit le gros homme. Je paye déjà des charges pour ceux des autres. Ca suffit. Ma femme est très riche mais très laide. C’est exprès si je l’ai prise bien repoussante et bête; je ne veux pas être tenté. Je n’ai jamais voulu d’enfants ni cherché à rendre une femme heureuse. C’est même le cadet de mes soucis. Et surtout, il ne faut pas que je me trompe en comptant. J’ai besoin de toute ma concentration.
-    Vous avez une vie vraiment riquiqui. Je n’ai pas du tout envie de travailler à consolider votre tour, dit alors le petit maçon en reprenant sa boite à outils pour s’en aller rejoindre sa douce amie et ses enfants.

Ce que voyant, le gros monsieur, pris d’un accès de fureur subite, le poussa dans le dos du haut de la tour, lui et sa boite à outils. Son corps plana un moment dans l’air visqueux avant de s’empaler sur les pointes en fleurs de lys des grilles de la cour d’honneur. Le sang gicla jusque dans les ruelles environnantes éclaboussant les pauvres en haillons qui s’y trouvaient. Ils baissèrent tous la tête en faisant comme s’ils n’avaient rien vu et les chiens léchèrent le pavé jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le pavé. Les outils éparpillés furent vite dérobés et les ruelles retrouvèrent leur allure sinistre à l’ombre de la tour. La tour, elle, brinqueballa plus que jamais mais tint bon car il n’y a rien de plus élastique que les forteresses en papier monnaie.

Rassuré, le gros monsieur mouilla son doigt boudiné à l’ongle noir pour se remettre à compter sa dernière livraison de billets. Il remuait discrètement ses épaisses lèvres violacées ourlées de mousse jaune. Un sourire mauvais découvrait ses dents marron :
-    Et dire que j’ai failli embaucher et payer pour rien un escroc de maçon, murmura-t-il.

Tout en disant cela, il porta les chers billets à son visage pour y enfouir amoureusement le nez et éponger ses larmes de soulagement.

Il ignorait qu’un microbe harceleur se cachait dans le papier».

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal — Discriminations
En Haute-Loire, au « pays des Justes » : la rumeur et les cendres
Le village de Saint-Jeures, réputé pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre, n’est pas épargné par l’islamophobie. Quand Yassine, un jeune chef d’entreprise à son aise, décide d’y faire construire une maison et d’installer sa famille, les pires bruits se mettent à courir. Jusqu’à l’incendie.
par Lou Syrah
Journal — Politique
À l’approche de « l’élection reine », le vote bousculé
Au fil des scrutins, il semble de plus en plus difficile d’y voir clair dans les comportements électoraux. Deux ouvrages s’attaquent au problème sur des bases simples : comprendre et réhabiliter les absents des urnes et ajouter la loupe des histoires individuelles.
par Mathilde Goanec
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica
Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette
Billet de blog
Un système pénal à abolir : perspectives féministes
Dans son essai Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau propose une réflexion sur l'abolition du système pénal (police, justice, prison) d'un point de vue féministe, à contre-courant des courants dominants du féminisme qui prônent un recours toujours plus accru au pénal.
par Guillaume_Jacquemart